Les larmes de saint Laurent

Extrait de Les larmes de saint Laurent, par Dominique Fortier, avec l’aimable autorisation des éditions Alto

Extrait de Les larmes de saint Laurent, par Dominique Fortier, avec l’aimable au

Il neigeait des confettis sur Saint-Pierre. Les flocons de papier lancés par poignées du haut des fenêtres et des balcons de la rue Victor-Hugo se déposaient dans les feuilles des palmiers, sur les pavés, les voitures et jusque dans les naseaux des chevaux qui secouaient la tête pour les chasser. Portés par la brise de la mer, ils virevoltaient un instant avant de venir blanchir les épaules des hommes costumés de jupes et de corsages d’où sortaient, incongrus, leurs puissants bras chocolat au milieu des froufrous et des dentelles, et recouvraient d’un voile les cheveux de leurs compagnes qui se promenaient d’un pas dandinant, vêtues de pantalons retenus lâchement par des bretelles de toutes les couleurs. Chaque année, du début du mois de janvier à la fin de février avait lieu le carnaval où tout un chacun se trouvait brièvement possédé par le facétieux esprit de l’envers. Marchands, ouvriers du port, vendeuses de fruits, pêcheurs et femmes de petite vie descendaient ensemble dans la rue au dimanche gras pour ne la plus quitter pendant les trois derniers jours, qui se passaient en danse, en défilés et en beuveries. Les festivités culminaient, après un lent crescendo, en une apothéose qui à la fois couronnait le carnaval et y mettait un terme à l’aube du mercredi des Cendres.

Si les riches et les puissants se prêtaient en général d’assez mauvaise grâce aux réjouissances qui leur semblaient un mal nécessaire, cédant pour une soirée les salles de réception de leurs demeures à leurs serviteurs, les pauvres en profitaient pour vivre en ces quelques jours une caricature de l’existence qu’ils auraient rêvé d’avoir tout au long de l’année et dont, parce qu’il leur était donné de l’emprunter pour ainsi dire pendant quelques heures, leurs maîtres calculaient qu’ils continueraient d’accepter d’être privés le reste du temps.

« Je suis ridicule », chuchotait à ce moment monsieur Gaspard de La Chevrotière en s’arrêtant pour toiser avec dédain sa réflexion dans le miroir de plain-pied à l’entrée de la salle à manger, comme s’il y découvrait quelque importun s’étant introduit par ruse chez lui et dont il n’aurait su comment se débarrasser.

« C’est le but de l’opération, si je ne m’abuse, très cher », lui répondit son épouse qui, elle, était joliment habillée d’un uniforme de camériste dont la jupe noire, le tablier blanc et la coiffe de dentelle lui seyaient singulièrement.

Baptiste (qui à l’époque se faisait plutôt appeler Gabriel) suivait l’échange depuis la table où il était assis, lisant sur les lèvres des reflets qu’il observait dans le grand miroir.

« Je ne suis pas arrivé à boutonner le pantalon, grogna monsieur en rentrant le ventre, qu’il avait assez considérable, et en relevant la veste, révélant effectivement une taille où bouton et boutonnière étaient séparés par une distance infranchissable. C’est pourtant celui que j’ai emprunté l’an dernier à George. C’est à n’y rien comprendre. Il aura rapetissé. Je ne vois pas d’autre explication.

– Sans doute, mon ami. »