Les magiciens de la lumière

Madonna, Céline Dion, Atlantic City, Barcelone… La montréalaise Moment Factory a des clients prestigieux. Normal, car entre les mains de ses créateurs, les lignes de code informatique deviennent des poèmes visuels !

Photo : Moment Factory

L’illusion est parfaite?: le plancher de béton semble recouvert d’une couche d’eau immobile. À chacun de mes pas, l’image projetée au sol se déforme, ce qui fait onduler la surface liquide fictive. L’effet est si réaliste que je m’étonne de ne pas avoir les pieds mouillés?!

Cet instant de magie, signé Moment Factory, n’est qu’un aperçu du savoir-faire des créateurs de ce studio de nouveaux médias montréalais. Le plancher interactif que je viens d’expérimenter dans le laboratoire de l’entreprise nécessite l’arrimage de plusieurs éléments?: un ordinateur, un projecteur accroché au plafond, un capteur laser au sol. «?Notre objectif, c’est que le spectateur oublie la technologie et se laisse prendre par l’émotion?», dit Vincent Pasquier, directeur de l’équipe Technologie et Innovation. Pari gagné?: sous les doigts de ses programmeurs, les lignes de code informatique deviennent des poèmes visuels.

La ruche où s’activent plus de 85 personnes – âge moyen?: 30 ans – est en train de se hisser parmi les entreprises les plus à l’avant-garde de la planète dans le domaine du divertissement. Moment Factory a conçu la moitié des décors virtuels de l’actuelle tournée mondiale de Madonna et les spectaculaires projections de la prestation de la chanteuse à la mi-temps du Super Bowl, vue par 114 millions de téléspectateurs le 5 février dernier. Le studio est actuellement en lice pour la mise en lumière de deux lieux emblématiques?: le quartier de Lower Manhattan, à New York, et la tour Eiffel, à Paris. Sans compter les 300 projets réalisés durant la dernière décennie et la trentaine d’autres à l’étude.

L’entreprise a bénéficié d’un «?effet Madonna?» à la suite du Super Bowl?: de gros clients, tels que l’Atlantic City Alliance, ont cogné à sa porte. Cet organisme qui regroupe les casinos de la ville du jeu a invité le studio à participer à l’appel d’offres (qu’il a remporté) visant à habiller de lumière le mythique Boardwalk Hall, bâtiment à colonnes en bord de mer. Le studio avait aussi profité d’un «?effet Céline Dion?» en 2011, après avoir conçu et réalisé un univers multimédia grandiose pour le spectacle de la chanteuse au Caesars Palace.

Malgré l’avalanche de contrats, l’ambiance demeure détendue dans le lumineux loft blanc, parsemé de touches jaune serin, qui occupe tout un étage d’une usine de t-shirts désaffectée au bord de la voie ferrée, rue Hutchison, dans le quartier Mile End, à Montréal. Alors que les programmeurs cogitent devant leurs écrans dans ce vaste espace à aire ouverte, un jeune homme emprunte une planche à rou­lettes pour se diriger vers un collègue. Le local de 1 850 m2 est parsemé d’éléments insolites?: des instruments de musique, un meuble décoré de néons multicolores, un support à vélos installé à deux pas des tables de travail.

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Le spectacle de la tournée mondiale MDNA, de Madonna



Les projections au Super Bowl



Le son et lumière du Boardwalk Hall d’Atlantic City

Les œuvres de Moment Factory se situent au carrefour du jeu vidéo, du cinéma et des arts de la scène. «?Mon équipe compte des designers graphiques, des animateurs 2D et 3D, des monteurs, des caméramans, des illustrateurs?», dit Catherine Turp, la jolie trentenaire qui dirige l’équipe Contenu.

Les créations de Moment Factory ne sont pas conçues pour être vues sur un écran, mais pour être vécues. Le slogan de MF le dit?: «?On fait ça en public.?»

«?Les gens passent désormais plus de temps à utiliser les médias électroniques qu’à inter­agir réellement entre eux. Et ils ne se sont jamais sentis aussi seuls. Nous voulons qu’ils délaissent leur écran pour vivre ensemble des expériences significatives. Pour nous, la technologie n’est qu’un outil pour y arriver?», a expliqué le directeur de la création, Sakchin Bessette, lors de sa présentation à C2-MTL, conférence interna­tionale sur le commerce et la créativité qui s’est tenue en mai à Montréal.

Ces artistes réalisent des projections sur des surfaces en tout genre. Ainsi, à la fin septembre, dans le cadre du festival de la Mercè, à Barcelone, ils diffuseront sur la célèbre Sagrada Família, la basilique inachevée d’Antoni Gaudí, une fresque vivante inspirée des croquis colorés originaux de l’architecte.

Les artistes de Moment Factory ont aussi déjà fait des projections sur l’eau d’une fontaine (Elixir, dans le Quartier des spectacles, à Montréal) et sur un filet de 480 m2 tendu dans le ciel (à la Fête des lumières de Lyon). Le Boardwalk Hall, à Atlantic City, représentait un terrain de jeux séduisant. Le réalisateur multimédia Nelson de Robles a eu carte blanche pour concevoir un spectacle son et lumière de huit minutes, projeté tous les soirs et mettant en valeur le bâtiment historique et l’âme de la ville. Un mandat de trois millions de dollars, dont plus de la moitié consacrée au matériel technique, comprenant 12 énormes projecteurs de 20 000 lumens et 14 enceintes résistant aux mouettes et aux embruns marins.

L’équipe Conception a retenu la technique du mappage vidéo 3D?: elle a conçu des animations vidéo s’adaptant parfaitement au relief du bâtiment, en y ajoutant une illusion de 3D grâce à des effets de perspective. Le résultat est saisissant?: les blocs de pierre semblent sortir du mur puis reprendre leur place dans une chorégraphie fantasmagorique, avant de laisser place à deux «?entités?» paraissant surgir d’un jeu vidéo et engendrant une symphonie de couleurs sur les arcs du bâtiment. Une projection architecturale dans la même veine que Le moulin à images, de Robert Lepage, sur les silos à grains du port de Québec, sans qu’on ait à chausser des lunettes pour l’effet 3D.

«?Le spectacle Duality, à Atlantic City, est divisé en cinq actes, dont le rythme s’accélère pour laisser le spectateur dans un état euphorique?», explique Nelson de Robles, un Argentin de 42 ans à la fois ingénieur en électro­nique et cinéaste, en feuille­tant le classeur de conception, rempli de croquis et d’illustrations portant la griffe de différents artistes.

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Chaque projet commence par une maquette reproduisant fidèlement le lieu du spectacle. Ici, le directeur de l’équipe Environnement, Gabriel Pontbriand (au centre), étudie celle du Boardwalk Hall d’Atlantic City avec des membres de son équipe : Alexis Bluteau, Jeremy Page et Maxume Geraldes. (Photo : Christian Blais)

«?Nous devons comprendre l’architecture du lieu pour y intégrer la technologie?», explique Gabriel Pontbriand, designer d’éclairage et directeur de l’équipe Environnement. Il a fait ajouter des sources lumineuses derrière les colonnes du Boardwalk Hall pour que leur ombre ne ternisse pas la projection, et une pellicule sur les vitres pour éviter les reflets.

Chaque projet commence par la construction d’une maquette reproduisant fidèlement le lieu du spectacle. Longue d’un mètre et demi, la maquette de carton-mousse sert à tester les projections dans le laboratoire. Ce grand local aux murs gris mat, situé au centre du loft industriel, constitue le cœur de l’entreprise, au propre comme au figuré. Toutes les réalisations y sont évaluées avant d’être livrées aux clients.

«?Il faut ensuite voir le contenu projeté sur l’édifice pour l’adapter en tenant compte de la texture réelle des matériaux, de la pollution lumineuse, etc. On peaufine jusqu’à la dernière minute?», dit Catherine Turp. Une douzaine de personnes se sont rendues à Atlantic City pendant deux semaines pour cette étape d’intégration qui a fait la marque de Moment Factory.

Cela fait plus d’une décennie que les cofondateurs, Sakchin Bessette et Dominic Audet, tous deux âgés de 37 ans, affinent leur art. Au tournant des années 2000, le premier est photographe et s’intéresse à l’art médiatique?; le second est responsable de l’équi­pement multimédia au Pla­nétarium. Ils explorent ensemble les possibilités de la projection vidéo dans les raves.

Ils fondent Moment Factory en 2001, avec leur ami cinéaste Jason Rodi. La petite entreprise sera d’abord une galerie d’art vidéo en ligne avant de se spécialiser dans la création d’environnements visuels pour les activités d’entreprise. Le fondateur du Cirque du Soleil, Guy Laliberté, invite les jeunes hommes à l’une de ses célèbres fêtes privées données à l’occasion de l’Halloween. «?Nous avons conçu un énorme dôme représentant une citrouille, sous lequel les gens pouvaient voir des projections sphériques, comme au Planétarium?», raconte Dominic Audet. C’est le début d’une longue collaboration avec le Cirque.

Jason Rodi quitte l’entreprise cinq ans plus tard. «?Nos visions étaient trop différentes?», relate Dominic Audet. Alors que Sakchin Bessette et lui souhaitent réaliser des projections dans des environnements inhabituels, Jason Rodi trouve davantage d’inspiration dans le cinéma. Il fonde donc sa propre agence de contenu, Nomad Industries, quatre rues plus loin.

* Photos : Catherine Turp, directrice de l’équipe Contenu / Dominic Audet, cofondateur de l’entreprise et directeur Innovation.

En 2007, Éric Fournier devient l’associé de Dominic Audet et Sakchin Bessette. L’homme a déjà été leur client, à titre de vice-président principal aux nouvelles entreprises du Cirque du Soleil. Il est titulaire d’un MBA et a déjà occupé le poste de vice-président à la planification stratégique chez Bombardier. Un profil intéressant pour une entreprise en croissance.

Les associés adoptent un mode de gestion à trois têtes?: Éric Fournier est producteur exécutif, Dominic Audet, directeur des technologies, et Sakchin Bessette, directeur de la création. La formule leur réussit?: le chiffre d’affaires a augmenté de 397 % en cinq ans, et Moment Factory s’apprête à ouvrir un bureau à Los Angeles.

Vincent PasquierAucun défi technique ne semble pouvoir arrêter le studio. Quand la solution n’existe pas, il l’invente. Ainsi, sa plateforme logicielle X-Agora a été conçue pour répondre aux demandes du groupe de rock industriel américain Nine Inch Nails, qui souhaitait une scénographie inter­active pour sa tournée Lights in the Sky, en 2008. Moment Factory a même obtenu un soutien financier de 1,5 million de dollars du Fonds des médias du Canada pour perfectionner cette plateforme.

X-Agora équivaut à un système de traduction automatique. On y branche, par exemple, un capteur de mouvements?; le logiciel traduit ces mouve­ments en animations vidéo ou en sons, en temps réel. «?Aucun outil sur le marché ne permet­tait de faire cela?», dit Vincent Pasquier, directeur de l’équipe Technologie.

Ainsi, pour Nine Inch Nails, un écran semi-transparent placé sur scène changeait de couleur et d’intensité lumineuse selon l’amplitude du son et la position du chanteur sur la scène. Du jamais-vu.

Moment Factory utilise maintenant X-Agora dans toutes ses installations interactives. En décembre dernier, la plateforme commandait les lumières d’un arbre de Noël de neuf mètres ins­tallé à la gare Union, à Toronto. Grâce à leur téléphone intelligent, les passants pouvaient illuminer le sapin d’une spirale de lumière bleue.

«?Plusieurs autres boîtes mont­réalaises de nouveaux médias font des choses très intéressantes. Mais Moment Factory est dans une classe à part, par la diversité de ses réalisations et l’importance de son service de recherche et développe­ment?», commente Pierre Proulx, directeur général d’Alliance numérique, le réseau d’affaires québécois de l’industrie des nouveaux médias. Même à l’échelle internationale, Moment Factory n’a qu’une poignée de compétiteurs sérieux, dont la britannique Seeper et l’allemande Urban Screen.

Moment Factory a, en effet, placé ses billes dans tous les créneaux?: spectacles et activités spéciales, espaces urbains, pro­jections muséographiques, marketing. Sous sa gouverne, le lancement d’Internet Explorer 9 à Toronto s’est traduit par la conception d’un jeu vidéo sur écran géant en plein air, dans lequel passants et internautes pouvaient interagir.

«?Dans l’univers des agences de publicité, les clients parlent de return on investment, dit Stéphane Raymond, producteur Expérience de marque à Moment Factory. Moi, j’essaie d’implanter le concept de return on emotion. Si tu vis un événement fort sur le plan émotionnel avec le produit, tu as envie de le faire partager ensuite.?»

* Photo : Vincent Pasquier, directeur de l’équipe Technologie.

Le studio transpose au monde de la publicité ce qu’il sait si bien faire dans le monde du spectacle. Tous ceux qui ont assisté au spectacle d’Arcade Fire au Coachella Festival, en Californie, en avril 2011, en parlent encore. Pendant la chanson «?Wake Up?», une cascade de 1 200 ballons de plage luminescents, dont la couleur changeait au rythme de la musique, a dégringolé sur la foule. «?On a touché quelques milliers de personnes lors du spectacle, mais chacune en a parlé à 5, 10 ou 20 personnes ensuite?», souligne Stéphane Raymond.

«?C’est un des projets les plus risqués qu’on ait réalisés?!?» affirme le producteur Daniel Jean. Une semaine avant le spectacle, il n’avait toujours pas obtenu des organisateurs les réponses à des questions techniques cruciales?: est-ce que le toit de la scène pouvait supporter le poids des ballons?? Y avait-il suffisamment de place pour les entreposer?? C’est d’un panier hissé en haut d’une grue que les ballons ont finalement été lâchés. Et la veille du spectacle, à 3 h du matin, une poignée de volon­taires en recevaient sur la tête pour s’assurer que le choc n’était pas trop brutal?!

«?Même si l’entreprise est beau­coup plus structurée qu’elle ne l’était, oui, ça peut encore sembler un peu broche à foin parfois, reconnaît Stéphane Raymond. Comme c’est un nouveau créneau, on doit tout inventer?!?»

Moment Factory serait-elle la même sans le bouillonnement culturel montréalais?? Sans doute pas. «?C’est la force de l’écosystème, estime le directeur général d’Alliance numérique, Pierre Proulx. Nous avons des créateurs dans le domaine du logiciel, du jeu vidéo, de la musique électronique, du cirque. Ils se parlent, échangent, et ils font jaillir des idées.?»

C’est à la trame même des villes que le studio imprime désormais sa marque, avec sa réflexion au sujet des «?Espaces urbains 2.0?», guidée par l’urbaniste Amahl Hazelton, le seul à porter la cravate chez Moment Factory. «?Dans le passé, les villes étaient constituées d’infra­structures de base, architec­tures et services. Puis, l’art public statique s’est ajouté. Aujourd’hui, nous pouvons ajouter une couche dynamique à l’urbanité, des projections vidéo, du son, de l’inter­activité entre les citoyens et la ville?», affirme l’urbaniste, qui cherche à exprimer cette vision dans le projet de mise en valeur de Lower Manhattan.

«?La lumière a été essentielle dans l’histoire de la culture et de l’urbanité. Le soir, après les activités de subsistance de la journée, on se rassemblait autour du feu pour raconter des histoires, partager, danser. Tous nos projets s’inspirent de cette image?: un feu de camp.?» Moment Factory allume ce feu avec les moyens du 21e siècle.

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Le spectacle de la tournée mondiale MDNA, de Madonna