Les mille automnes de Jacob de Zoet

Extrait du roman Les mille automnes de Jacob de Zoet, par David Mitchell, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Extrait du roman Les mille automnes de Jacob de Zoet, par David Mitchell

Maison de la concubine Kawasemi, en surplomb de Nagasaki

Neuvième nuit du cinquième mois

         «Mademoiselle Kawasemi?» Orito s’agenouille sur un futon collant à l’odeur aigre. « M’entendez-vous ? »

         Dans la rizière derrière le jardin détone une cacophonie de grenouilles. Orito éponge le visage ruisselant de sueur de la concubine à l’aide d’un linge humide.

         « Elle n’a pas pipé mot depuis des heures, dit la bonne qui tient la lampe.

         – Mademoiselle Kawasemi, je m’appelle Aibagawa. Je suis sage-femme. Je suis venue vous aider. »

         Les paupières de Kawasemi frémissent et s’ouvrent. Elle parvient à émettre un faible soupir. Ses yeux se referment.

         Elle est trop épuisée pour craindre de mourir ce soir, se dit Orito.

         Le docteur Maeno chuchote à travers le voile de mousseline. « Je voulais examiner moi-même la façon dont l’enfant se présente, mais… » – le vieil érudit choisit ses mots avec précaution – « … il semblerait que cela soit défendu.

         – Les ordres que j’ai reçus sont très clairs, annonce le chambellan. Nul homme ne peut la toucher. »

         Orito soulève les draps ensanglantés et découvre ce dont on l’avait avertie : le bras inerte du fœtus jaillissant jusqu’à son épaule du vagin de Kawasemi.

         « Avez-vous déjà vu pareille présentation ? demande le docteur Maeno.

         – Oui, dans une gravure de l’ouvrage néerlandais que Père traduisait.

         – C’est ce que j’espérais entendre ! Il s’agit des Observations de William Smellie ?

         – Oui, c’est ce que le docteur Smellie nomme » – Orito a recours au néerlandais – « « prolapsus du bras ». »

         Orito serre le poignet couvert de mucus du fœtus, recherchant un pouls.

         Maeno demande alors en néerlandais : « Qu’en pensez-vous ? »

         Il n’y a pas de pouls. « Le bébé est mort, répond Orito dans la même langue, et la mère mourra bientôt elle aussi, si l’enfant n’est pas expulsé. » Elle pose le bout des doigts sur le ventre distendu de Kawasemi et palpe le renflement autour de son nombril retourné. « C’était un garçon. » Elle s’agenouille entre les jambes écartées de Kawasemi, remarque l’étroitesse de son bassin et renifle les lèvres gonflées : elle reconnaît l’odeur tourbée du sang grumeleux mêlé aux excréments, mais pas la puanteur d’un fœtus en décomposition. « Il est mort il y a une ou deux heures. »

         Orito demande à la bonne : « Quand a-t-elle perdu les eaux ? »

         La bonne est encore tout abasourdie d’avoir entendu parler une langue étrangère.

         « Hier matin, à l’heure du Dragon, répond froidement la gouvernante. Le travail de Madame a ensuite rapidement commencé.

         – Et à quand remontent les derniers coups de pied du bébé ?

         – Aujourd’hui, aux alentours de midi, je crois.

         – Docteur Maeno, êtes-vous d’accord avec moi pour dire que l’enfant se présente » – elle utilise le terme néerlandais – « en « siège transverse » ?

         – Peut-être, répond le docteur dans leur langage codé, mais si je ne peux l’examiner…

         – Le bébé a vingt jours de retard, sinon davantage. Il aurait déjà dû se retourner.

         – Bébé se repose, dit la bonne pour rassurer sa maîtresse. N’est-ce pas, docteur Maeno ?

         – Ce que vous dites, tergiverse l’honnête docteur, pourrait bien s’avérer exact…

         – Mon père m’a informée que le docteur Uragami supervisait cet accouchement, dit Orito.

         – Oui, grogne le docteur Maeno, mais depuis son confortable cabinet de consultation. Quand le bébé a cessé de remuer, Uragami a déclaré qu’en vertu d’obscures raisons seules compréhensibles aux hommes de son génie, l’esprit de l’enfant refusait de naître. L’issue de cet accouchement dépend donc de la détermination de la mère. » Cette crapule, juge inutile d’ajouter le docteur Maeno, ne se risque pas à entacher sa réputation en présidant à la mise au monde de l’enfant mort-né d’un si haut dignitaire. « C’est alors que le chambellan Tomine a persuadé le Magistrat de me convoquer. En apercevant le bras, je me suis souvenu de votre fameux docteur écossais, aussi ai-je sollicité votre aide.

         –  Mon père et moi sommes profondément honorés de la confiance que vous nous témoignez. »

         … Et maudit soit Uragami, songe-t-elle, et sa lâcheté aux funestes conséquences.

         Le coassement des grenouilles cesse brutalement, et, comme si un rideau de bruit était tombé, on entend les rumeurs de Nagasaki qui fête l’arrivée du navire batave.

         « Si l’enfant est mort, dit le docteur Maeno en néerlandais, il nous faut l’extraire sans délai.

         – J’en conviens. » Orito demande à la gouvernante d’apporter de l’eau chaude et des bandelettes de lin, puis débouche une bouteille de sels de Leyde sous le nez de la concubine afin de lui arracher quelques moments de lucidité. « Mademoiselle Kawasemi, nous allons faire sortir votre enfant dans les prochaines minutes. Puis-je d’abord procéder à un toucher ? »

         Une nouvelle contraction saisit la concubine, qui perd la capacité de répondre.

         L’eau chaude arrive dans deux récipients de cuivre au moment où l’intense douleur s’estompe. « Nous devrions lui annoncer que le bébé est mort, propose en néerlandais le docteur Maeno à Orito. Puis amputer le bras de l’enfant pour faciliter l’expulsion du corps.

         – Au préalable, j’aimerais insérer ma main et ainsi savoir si le corps est en position concave ou convexe.

         – Si vous pouvez procéder sans entailler le bras » – le docteur Maeno veut dire « amputer » -, « eh bien, je vous en prie. »

         Orito s’enduit la main droite d’huile de ricin et s’adresse à la bonne: «Repliez une bandelette de sorte à former un épais tampon… Oui, comme ceci. Soyez prête à le placer entre les dents de votre maîtresse, faute de quoi elle risquerait de se sectionner la langue. Laissez des trous sur les côtés pour qu’elle puisse respirer. Docteur Maeno, je commence l’exploration.

         – Vous êtes mes yeux et mes oreilles, mademoiselle Aibagawa », répond le docteur.

Orito glisse les doigts entre le biceps du fœtus et la grande lèvre déchirée de sa mère, pénétrant jusqu’à mi-poignet dans le vagin de Kawasemi. La concubine remue et grogne. « Pardon, dit Orito. Pardon… » Ses doigts se faufilent entre les membranes chaudes, la peau et les muscles encore humides de liquide amniotique, et la sage-femme se remémore une gravure venue de ce barbare royaume des Lumières, l’Europe.

 

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