Les mouches pauvres d’Ésope

Extrait du roman Les mouches pauvres d’Ésope, par Émilie Andrewes, avec l’aimable autorisation des éditions XYZ.
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Extrait du roman Les mouches pauvres d'Ésope, par Émilie Andrewes

17 h 40, toilettes du sous-sol

Et si je souris comme ça, devant le miroir, est-ce que j’ai l’air d’une femme… vivante ? Oh! ça, mon amour Galvin, rien n’est moins sûr ! Quoique pour une morte, j’aurais vraiment l’air bien ! Tu sais, il n’est jamais agréable de se faire cette remarque.

Regarde, il y a une fuite au niveau de mon coeur. Quand je sors de chez nous, je mets un doigt dessus pour la boucher. Ce n’est pas aussi évident que l’on pense, il y a toujours un jet qui arrive à gicler sur un passant.  

Je trouve ça fâcheux, Galvin, que tu ne sois pas là ce soir, à notre souper mensuel que l’on se fait, depuis toujours, tous les quatre chez Sima et Jörn. Il va encore y avoir un vide ce soir à côté de moi. Oui, c’est bien moi, je suis la femme de l’homme invisible ! Bon, je me calme. De toute façon, je sais bien que, pour rien au monde, si tu avais été disponible bien entendu, tu n’aurais manqué une soirée chez nos vieux amis et c’est donc pour ça que, secrètement, j’ai décidé de me cacher pour t’écrire des petits papiers, tout au long de la soirée. Ainsi tu pourras la vivre à ton retour, cette fameuse soirée, comme si tu y avais été. C’est marrant comme idée, non ? Non, tu as raison. Mais c’est comme ça, je n’y peux rien.  

Au fait, il y a les pieds d’une vache dans le réfrigérateur, tu sais ceux que tu avais achetés pour les mettre en ragoût ? Ça fait deux ans qu’ils sont là et je ne peux toujours pas me décider à les jeter. Il y a des petites feuilles vertes qui y poussent. C’est valorisant.  

Oh! Galvin ! Je dois retourner voir Sima et Jörn, ça n’a pas de sens, ça fait presque dix minutes que je t’écris dans les toilettes du sous-sol, ils doivent penser que je ne les digère pas ! Ne me laisse pas m’exclamer ainsi, s’il te plaît, Galvin. Je vais remonter en me tenant le ventre d’une main et en replaçant mes cheveux de l’autre, ça sera mon excuse.
À tantôt Galvin,

Bérenne, ta rumeur amoureuse.
 

Bérénice monta effectivement les escaliers en se tortillant pour se donner une contenance. Pendant qu’elle gravissait péniblement les marches, elle tenta de trouver une mimique qui exprimerait à sa place la cause de sa disparition précipitée. La moue indécise, les joues lourdes, les lèvres qui tremblaient un peu, les yeux quasi fermés, le petit sourire en coin du genre : « Désolée pour le bruit ! » même si elle n’en avait fait aucun, les genoux qui flanchaient et les ballonnements d’estomac étaient tout de même réussis. Bérenne atterrit donc au palier du premier étage, complètement décomposée, présentant à ses deux amis attablés une expression accompagnée de mouvements qu’elle ne comprenait pas elle-même. La main sur la bouche et les yeux écartelés à la limite du possible, Sima et Jörn restèrent stupéfaits, comme devant une apparition. En effet, Bérenne maintenait dans le cadre de la porte une position ambiguë, entre la complexité d’un système de plomberie en défaillance et la posture d’une malade agonisante. Voyant soudain la stupeur de ses amis, elle pencha la tête pour apercevoir son reflet dans la fenêtre et, dans un cri de dégoût, se félicita d’avoir su conserver autant de souplesse mais si peu le sens de la repartie.  

Consciente qu’elle venait de louper son entrée qui se voulait discrète et pardonnable, Bérénice décida de jouer le tout pour le tout. Elle se redressa, replaça ses cheveux et, tout en faisant claquer ses talons avant de s’asseoir, elle laissa échapper : «Non mais, vous en avez mis du temps…» Elle regarda dans les yeux, tour à tour, Jörn et Sima qui n’avaient pas encore cillé. D’un accord tacite les trois amis levèrent les sourcils, visiblement embarrassés, et portèrent un toast en se murmurant intérieurement qu’il vaudrait mieux ne pas revenir sur cet incident.  

– Cesse de me tapoter le pied en dessous de la table, Sima chérie, veux-tu…  

– Jörn, comme tu es subtil. Tu veux encore que je me sente coupable de manger nu-pieds ? C’est ça ? Tu penses toujours qu’il n’est pas décent d’avaler un repas si agréable les pieds découverts ? Regarde bien, Jörn, regarde mes orteils. Tu m’excuseras Bérenne, tu peux pousser ton assiette que je montre mes pieds nus à mon chéri Jörn qui, oh ! diable, s’insurge devant ces deux extrémités déshabillées ? Hé! Jörn, t’aimes ça quand je bouge mes orteils à cette vitesse-là ? Il est où le problème? Ça te fait peur ? As-tu vécu une mauvaise expérience avec tes pieds ? Pourtant, hier au soir, tu me laissais entendre le contraire…  

– Ah! franchement Sima, quel manque de délicatesse! Tu le sais d’où il vient, ce traumatisme-là. On était une grosse famille et puis… bon, on n’avait pas beaucoup d’argent et surtout on manquait de temps ! Pendant que les garçons raclaient les champs et s’occupaient de la ferme avec Papa, les filles élevaient les plus jeunes, leur apprenaient leurs leçons. Quant à Maman, elle allait vendre au marché ses petits paniers tressés. Restait alors Grand-Maman qui nous tricotait nos vêtements d’hiver avec la barbe de Grand-Papa (on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, la laine des moutons servait à isoler la maison), en plus de devoir nourrir toute la maisonnée. De là me vient cette image d’antan qui servit de décor à mon enfance et à mon adolescence : je rentre des champs au coucher du soleil, la pelle à la main, le visage couvert de terre, les coudes qui craquent sous la boue. J’ai le corps qui ruisselle de sueur, les cheveux qui collent à la nuque, endolorie. Je sens battre l’ardeur de ma jeunesse dans chacun de mes muscles, j’ai mal partout, mais je me sens si bien…  

– Accouche, Jörn, je me sens vieillir, souffla Sima.  

– … les genoux écorchés, le dos rayé d’éclats de coquilles d’oeufs, vestiges d’une bataille dans le poulailler avec mon grand frère Strudel. Quel salaud ! Un jour, au lieu de me bombarder d’oeufs frais, il m’a projeté une poignée d’oisillons sur le ventre. Leurs morsures m’ont laissé d’étranges cicatrices. Admirez l’étoile ! dit-il en levant sa chemise, découvrant ainsi un ventre sculpté par une jeunesse encore brûlante. On aurait pu y jouer aux échecs.  

– Hé! l’échiquier ! Tu nous le fais à chaque souper le coup de l’étoile, glissa Bérenne. En plus, t’en profites ce soir alors que Galvin n’est pas là pour te remettre à ta place. Comme tu peux être bête, et comme tu ne le restes pas longtemps! Ça ne nous explique toujours pas d’où tu tiens cette association nourriture-pieds-nus qui te fait tant ruminer.  

– Mais je me fatigue à vous remettre dans le contexte! Et n’empêche, Bérenne, que le coup de l’étoile, des cicatrices sur mon ventre, glaglagla, ça t’en fait baver un coup ! J’aurais dû prévoir la chose en mettant un verre sous ton menton dès ton arrivée.  

– Glaglagla, ouais mon oeil.

 

La suite dans le livre…  

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