Les murs

Les murs, par Olivia Tapiero, avec l’aimable autorisation de VLB éditeur.

Je me réveille.

La première chose qui me frappe est un contraste, un terrible contraste entre l’air autour de moi et mon cœur, fragile et frémissant, comme un oiseau qui panique en sentant la mort venir.

Cet oiseau, c’est le seul repère que je possède. Je n’ai aucune idée d’où je suis, ce n’est pas ma chambre, ce n’est pas ma maison, ce n’est pas une maison. C’est un lit, chaud, dans une salle possédant de grandes fenêtres qui permettent au soleil de se refl éter sur les draps blancs, aveuglants. À l’intérieur de moi, une euphorie légère. À l’extérieur, l’atmosphère est suffocante, maladive. Ma mère est assise à côté de moi, elle me regarde avec tristesse, une tristesse révoltée. Je ne comprends pas tout de suite ce qui se passe. Je lui souris, elle est belle, le soleil lui va bien.

Je sens une pression douloureuse. Je regarde : une intraveineuse, là, sur ma main droite. Une autre douleur inconfortable au bras gauche, une blessure croûtée, répugnante, qui doit dater de quelques jours. C’est moi qui l’ai faite, je le sais, ce n’est pas la première. J’en ai plusieurs sur les bras, les jambes, certaines roses et d’autres beiges, chacune un moment de rage ou de peine, quelques minutes qui resteront toujours gravées sur ce corps, cet inévitable corps.

Ce corps, et non mon corps, car il n’est pas moi. Il est maigre et fragile tandis que l’intérieur est fiévreux, débordant, excessif. Ce corps, ce mur me cache, me coupe des autres comme je me coupe moi-même, il ne faut pas qu’ils puissent voir, qu’ils puissent même deviner le mons tre grotesque au visage rouge et déformé, le monstre derrière le rideau.

Voilà, je redescends sur terre, la légèreté est passée en quelques secondes à peine. Je regarde ma mère à nouveau.

– Salut.

– Bonjour.

Sa réponse est sèche et serait écorchante si je ressen-

tais quoi que ce soit.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Qu’est-ce que tu en penses ?

– J’ai essayé de me suicider.

– Oui.

Voilà. Il n’y a plus rien à dire, nous sommes coincées ici, la photo est prise, c’est la situation initiale, l’élément déclencheur, le climax, le dénouement, la fin. La fin, surtout, je regarde ma mère et ne ressens rien. Je ne ressens rien en regardant sa peau, ses yeux, ses mains, ses seins, sa voix qui tremble, sa voix qui a craqué quand elle a dit « oui », cette voix qui n’était pas la sienne mais celle de son ventre et de sa chair qui m’appellent de l’intérieur, qui sont détruits, qui voudraient mourir plutôt que de me voir là, maigre, folle, éteinte. Et je ne ressens rien, et c’est bien comme ça, mieux vaut savoir que sentir. Savoir, c’est beau et froid et propre. Sentir, c’est sale, ça déborde, ce n’est ni eau ni glace, c’est nauséabond, dégueulasse. Monstruosité, humidité.

L’humidité, je l’ai connue, laissant mollement des garçons anonymes tenir ce corps entre leurs mains, entre leurs lèvres au goût alcoolisé, je l’ai connue quand, en émergeant d’un trou noir, je sentais leur poids sur mes os et que je ne faisais rien, trop enivrée par le vide pour réaliser ce qui se passait, et que je rentrais chez moi avec un masque de normalité, que je m’enfermais dans la douche pendant des heures sans jamais parvenir à enlever cette saleté incrustée jusque sous ma peau, forcée de prendre une lame de rasoir et de couper, couper, couper. L’humidité, je l’ai détestée, elle était partout, dans chaque respiration, dans chaque avalée, elle était dans mon ventre, dans ma peau, dégagée par tous les pores de ce corps, mon corps, déposée sur mes cheveux qui sont maintenant, je le constate en me grattant le crâne, rasés.

– Dr G est passée te voir, tu étais inconsciente. Elle repassera pendant la semaine.

– Ça fait combien de temps que je suis là ?

– Cinq jours. Tu étais aux soins intensifs pendant quatre jours et tu as été transférée ce matin.

– …

– Tu as failli mourir. Tu convulsais.

– …

Elle a les larmes aux yeux, j’essaie de comprendre ce qui lui passe par l’esprit, mais je n’y arrive pas ; ce ne sont que des mots, froids, suspendus. Elle n’en peut plus. « J’y vais, je vais m’occuper de ta sœur. »

Elle s’en va, me laissant avec une grosse infi rmière qui m’informe que je suis en surveillance constante. Elle me regarde avec pitié, je la déteste, il faut que je parte d’ici, je ne sais pas ce qu’elle voit, ce que ma mère voyait en me parlant, il faut que je sache de quoi j’ai l’air.

Il me faut un miroir. Je veux me voir, me regarder dans les yeux sans me reconnaître, m’assurer que l’écorce en carton qui me protège est crédible, que l’illusion du corps fonctionne toujours.

Je me lève lentement, j’ai mal aux muscles, et je sais par expérience dans le domaine de la faim que la douleur est liée soit à une carence en potassium, soit à mon corps qui ronge mes jambes pour se nourrir. Dans mon cas, c’est très probablement les deux conditions en même temps. Je parviens tout de même à me tenir debout. Tout commence à tourner autour de moi, comme d’habitude. Ma vision s’embrouille, des points noirs l’envahissent, une marée de points noirs, qui dansent comme des poussières.

Faisant rouler mon soluté à mes côtés, je me dirige lentement vers les toilettes, y pénètre, barre la porte derrière moi, il ne faut pas qu’on me dérange, je m’apprête à me voir. Le miroir me renvoie une image presque entièrement vide. Je vois la porte fermée au-dessus de ma tête, le refl et des murs derrière moi et, comme une tache au centre de ce tableau blanc, mon corps incomplet, tronqué aux épaules.

Je commence par ça : les clavicules qui déchirent ma peau, qui veulent sortir, qui se prolongent de la base de mon cou au-dessus de mes épaules de vautour. J’ai envie de sourire mais je me retiens. Je lève les bras et observe les petites bosses osseuses sur mes coudes, les tendons de mes poignets, les toiles d’araignées violacées sur mes mains, mes ongles bleutés. J’utilise la cuvette comme soutien afi n de voir mon ventre. Je remonte ma blouse bleue pour voir les os saillants de mes hanches, les veines au-dessus de mon sexe, les côtes impeccablement défi nies, qui veulent transpercer, sortir, partir. Je n’ai pas encore regardé mon visage, c’est le moins important.

Je descends de mon pilier de porcelaine, me tiens droite, les pieds collés, pour m’assurer que mes jambes ne se touchent pas. L’espace est encore trop petit, il y a trop de chair, je veux tout enlever, tout déchirer, tout.

Je regarde mon visage. Mon teint est jaunâtre, rendant mes pupilles encore plus charbonneuses, des abîmes entourés de fatigue violette. Mes joues sont plus enfoncées que je ne le pensais, mais encore trop rondes, je dois être laide quand je souris. Mon crâne est rasé. J’ai l’air en contrôle, maîtrisée. Cela ne devait pas être le cas quand Dr G est passée me voir, non, ne pense pas à elle, plus tard ; garde-toi des pensées pour t’occuper, plus tard.

À peu près satisfaite de cette scrutation corporelle, je décide de retourner me coucher, je suis épuisée. Je tire la chasse d’eau et sors, la Grosse Infi rmière attendait.

Je m’effondre sur le lit, tirée vers le bas, je sombre lentement dans un trou noir. Je sens mon cœur qui s’agite et qui envoie un poison cuisant, une douleur qui me ronge les membres, je me noie à l’intérieur de moi-même, mes yeux sont tirés vers le plancher, mon souffl e est court, je suffoque, je vais mourir, je m’en fous, il était temps.

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