Les musées d’art : pour adultes seulement ?

Traîner son enfant au musée pour l’initier à l’expressionnisme ou au cubisme ? Une «pure perte de temps», estime un artiste contemporain en exposition ces jours-ci à Montréal.

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Photo : Getty Images

Août. Entre deux achats d’étuis à crayons et de cahiers Canada, vos petites têtes frisées — qui n’ont pas du tout le cœur à la rentrée — en ont néanmoins marre de la piscine municipale et du zoo de Granby.

Allez, hop ! Direction : Musée des beaux-arts, histoire, croyez-vous, de distraire votre progéniture tout en l’initiant au merveilleux monde de l’expressionnisme et de l’art abstrait. N’est-ce pas ?

Enfin, pas selon Jake Chapman, un artiste contemporain qui décrit cette activité en famille comme «une perte de temps» et qui ira jusqu’à vous traiter… de parent «arrogant» !

En entrevue au journal The Independent, le controversé Britannique de 47 ans — dont les œuvres, qu’il réalise en duo avec son frère Dinos, sont justement présentées à la salle d’exposition DHC/ART du Vieux-Montréal jusqu’au 31 août prochain — s’en prend aux géniteurs qui croient que leurs enfants arriveront à comprendre «des artistes aussi complexes que Jackson Pollock ou Mark Rothko».

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Orange and Yellow, Mark Rothko, 1956

«Installer un enfant devant un tableau de Pollock n’est ni plus ni moins qu’une insulte à cet Américain pionnier de l’expressionnisme abstrait. C’est comme statuer […] que son travail est aussi crétin [moronic] que les enfants. Ceux-ci ne sont pas encore des êtres humains», tonne Jake Chapman, lui-même… père de trois enfants.

Il ajoute : «Celui qui compare la simplicité d’une œuvre de Henri Matisse à celle d’une peinture faite par un enfant est pire que l’idiot du village. C’est une chose ridicule à dire».

Si Picasso a déjà affirmé qu’il avait eu «besoin de quatre ans pour peindre comme Raphaël, mais de toute une vie pour peindre comme un enfant», Chapman réplique à nouveau : «C’est comme prétendre qu’un gamin va comprendre le sens d’une peinture cubiste parce que le cubisme s’apparente à quelque chose qui aurait été réalisé par un enfant. Il n’y a absolument aucun lien entre les deux ! […] Tout comme il faut cesser de se faire croire qu’on retombe en enfance dès qu’on s’adonne au dessin».

En désaccord avec l’artiste (qui s’est fait connaître, entre autres, par ses maquettes aux accents postapocalyptiques), Beth Schneider, de l’Académie royale des arts de Londres, déclare : «Il est tout à fait bénéfique de stimuler l’imaginaire des plus jeunes au moyen de l’art. Personne ne dirait qu’il vaut mieux ne pas traîner un enfant avec soi dans un musée de science ou d’histoire naturelle, sous prétexte qu’il risque de ne pas tout comprendre ce qu’il verra. Chacun apprend à son propre rythme».

Un porte-parole de la National Gallery (toujours à Londres) abonde dans le même sens : «Les enfants retirent d’énormes avantages à visiter les musées et les galeries d’art. De tels endroits leur permettent tout autant d’ouvrir leurs horizons, d’attiser leur curiosité sur le monde qui les entoure, de stimuler leur créativité, de générer des histoires et d’encourager le travail des artistes».

Will Gompertz, qui est journaliste spécialisé en arts à la BBC, réagit encore plus sévèrement aux propos de Chapman, allant jusqu’à qualifier le plasticien de «manipulateur». «Les frères [Jake et Dinos] Chapman font partie du YBA (pour Young British Artists), un collectif d’artistes britanniques âgés dans la quarantaine qui a émergé dans les années 1980 et 1990. Leur principale habileté ? Manipuler les médias pour attirer toute l’attention sur leur travail. La formule est simple : dès que vous avez une exposition à promouvoir, dites quelque chose de modérément provocateur à la presse et observez les ventes de billets exploser», indique-t-il.

Il poursuit : «Les commentaires de Jake sur l’art et les enfants en est un magnifique exemple. Ils ont généré une pluie de commentaires, ce qui a renforcé la réputation de mauvais garçons des deux frères en plus d’inciter une classe moyenne outrée à se déplacer pour visiter leur nouvelle exposition. Mission accomplie».

Alors… une petite virée familiale au Musée d’art contemporain ou au Biodôme ?

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Je suis en total désaccord avec les propos dits par M. Chapman. Des études muséologiques récentes démontrent que les enfants de 6 à 12 ans exposés à l’art contemporain ou à la culture sous forme d’expression plastique dès leur tout jeune âge, leurs permettent de mieux conceptualiser les concepts et les courants artistiques dans l’histoire de l’art. J’ai vu des enfants au musée autant impressionnés par des tableaux contemporains que des vases grecs datant de – 1,000 AV-JC. Personnellement je crois qu’il ne faut jamais surestimer ou sous estimer la compréhension et l’intelligence des enfants, ce que M. Chapman prétend croire le contraire,visiblement. Et de surcroît, pour répondre franchement à M chapman du fait que cela insulterait des artistes du fait d’exposer leur arts, oeuvres, et démarches à des enfants. Cela est purement surréaliste de prétendre un propos si diluer à ce jour, car beaucoup d’artistes, dont Picasso auront appris en conceptualisant l’art fait par des enfants. Au final, le Musée, est un lieu de Culture qui permet de mieux comprendre l’histoire de l’humanité et se doit d’être préservé et surtout diffusé à toutes les classes de la société, incluant les enfants. Donc si je peux donner un conseil à M. Chapman est que justement, il n’y a pas assez de médiation culturelle fait à cette tranche d’âge et qu’il aurait intérêt à croire différemment, car après tout, peut être qu’un jour une des ses œuvres ce retrouvera devant un groupe scolaire visitant une salle au musée ?

Simon Morin

Commissaire d’exposition d’indépendant
Muséologue
Historien de l’art

Prenons l’exemple du tableau Orange and Yellow de Mark Rothko. Pourquoi se nomme-t-il ainsi si le message à saisir est autre chose qu’un rectangle jaune superposant un autre rectangle orange? Prétendre voir autre chose de complexe et abstrait est simplement arrogant.

Certains tableaux de Pollock laissent place à une plus large interprétation, étant si chargé qu’ils peuvent être vus d’un millier de façons. Certains peuvent même avancer voir quelque chose à laquelle le peintre n’a même jamais songé.

Le concept d’art abstrait est de laisser place à l’interprétation de l’oeuvre par les yeux de celui qui la comtemple. Penser que l’interprétation d’un adulte est supérieure à celle d’un enfant est fallacieuse. M. Gompertz met le doigt sur l’arnaque, exagérations de Chapman et son groupe pour mousser l’intérêt de ses expositions, triste technique de marketing…

Patrice Dionne
Amateur d’art sans être un expert