Les nouveaux tsars

Extrait du roman Les nouveaux tsars, par Elena Lenina, publié avec l’aimable autorisation des éditions Florent Massot.

Lisez l’article de Martine Desjardins

Une orgie de pelmenis arrosés de vodka glacée !

Voilà ce qu’il allait faire dès qu’il serait en sécurité. Et puis il mangerait aussi des pirojkis faits de choux et de pommes de terre, sa mère les préparait divinement. Les pirojkis de sa mère, il n’imaginait rien de meilleur. Elle avait l’habitude de les faire dorer avec juste ce qu’il faut d’aneth et de tous les aromates mystérieux qu’elle ajoutait.

Aujourd’hui, il essayait de contenir sa faim en mastiquant de la résine de pin, ce qui n’était pas évident depuis qu’il avait perdu la moitié de ses dents. Il avait vendu ses molaires en or, les autres étaient tombées. Celles qui lui restaient menaçaient de rester plantées dans la boule de résine à chaque mouvement un peu brusque de sa mâchoire. Andreï s’en foutait. Demain, il s’en paierait d’autres avec le paquet d’argent qui l’attendait. Toutes les dents qu’il voudrait, des dents en or, en platine, sur pivot, en diamant, de quoi dévorer tous les pirojkis de la terre.

Manger !!!

Le ventre, c’est le moteur. Il faut le nourrir sinon la machine cale, s’arrête, rouille, pourrit, meurt. Quand on est né pauvre, d’une famille de douze enfants, que papa ne se rappelle plus de votre prénom et que la terre trop gelée pour la cultiver ne vous fait pas l’aumône d’une patate, il faut se débrouiller. C’est ce qu’a fait Andreï.

En Union soviétique, la première chose à faire pour se débrouiller est de prendre sa carte du Parti. Ensuite il faut se mettre à son service, corps et âme. Ne pas hésiter à jouer des poings et de la matraque, à se faire respecter et à faire en sorte qu’on vous respecte, ça, c’est pour le corps. Ne pas hésiter à s’asseoir sur les préceptes socialistes, à ne retenir du concept de « dictature du prolétariat » que le mot dictature, et croire farouchement que le profit est inique seulement quand on en est victime, ça, c’est pour l’âme.

Rusé plus qu’intelligent, Andreï avait très vite fait son chemin dans la jungle des instances régionales de l’État soviétique. De simple fonctionnaire, il s’était retrouvé sous administrateur des constructions de routes de la région de Kostroma. Une place de choix quand on veut en croquer, le secrétaire de la fédération de Kostroma étant une des figures montantes du système mafieux mis en place depuis des générations par le pouvoir communiste.

Pour réussir son évasion du camp de Ledianaya, le ITL M/B28, il s’était acoquiné avec Egor Kondakov, un droit commun iakoute qui connaissait sur le bout de ses énormes doigts cette partie de l’immensité sibérienne.

Cela n’avait pas été trop difficile, la surveillance s’était relâchée depuis qu’un certain Gorbatchev avait accédé au poste de premier secrétaire. Ses geôliers, pressentant qu’ils feraient partie des cocus de l’histoire dans peu de temps, avaient considérablement réduit leurs tarifs. Ça lui avait quand même coûté ses dents en or. Le retour sur investissement promettait d’être juteux. Avant son emprisonnement, dans les années soixante-dix, il s’agissait pour chacun de se maintenir à son poste, l’enrichissement personnel n’était que virtuel, et comme beaucoup de fonctionnaires de l’époque, Andreï s’était constitué un véritable trésor de guerre.

Trésor dont il allait enfin profiter. Des centaines de milliers de roubles dormaient tranquillement dans différents jardins de son village natal. S’il arrivait à traverser sans encombre ces quelque cinq mille kilomètres qui le séparaient du bonheur. Qu’est-ce qui pouvait lui arriver de pire que ce qu’il avait vécu ?

— Andreï !!! Andreï !!!

Avant la nuit, Kondakov et lui s’étaient mis en quête d’un abri. Le relief accidenté de la région de Momsko-tcherskayaétait, selon Egor, truffé de grottes. Ils s’étaient séparés pour se répartir la tâche, l’un contournant le massif rocheux par l’ouest et l’autre par l’est.

Andreï avait vaguement cherché, remuant sans y croire quelques buissons de tchebrets accrochés aux rochers curieusement bleuâtres du massif de Tommotskii, mais son esprit était accaparé par les futures libations que lui permettrait sa liberté nouvelle.

— Andreï !!! Bliat! Déplace ton gros derche de Kantseliarskaya krissa !

Le krissa avait peut-être un gros derche, mais il avait un gros magot qui l’attendait, pauvre tocard de péquenot ! pensa Andreï. Il n’allait pas se coller Kondakov jusqu’à Kostroma,il trouverait bien un moyen de s’en débarrasser, il fallait simplement qu’il le sorte de Sibérie sain et sauf.

Kondakov se tenait en face d’une petite ouverture pratiquée dans la roche… À l’origine, l’entrée de la grotte devait être obstruée par un bloc rocheux qui avait roulé au bas de la pente d’après le large sillon qu’il avait creusé derrière lui. D’ailleurs de ce côté-ci du monticule, le sol avait visiblement reçu la visite de quelque gros animal.

— Un ours, sûrement, décréta Kondakov pour répondre à l’étonnement d’Andreï.

— Sûrement, répéta-t-il comme pour s’en convaincre.

— En tout cas, quelle qu’elle soit, que Dieu bénisse la putain de créature qui nous a déniché ce gîte.

L’estomac d’Andreï cria « et le couvert ? J’ai faim moi !!! ». Il observa son compagnon d’évasion se faufiler à croupetons dans la grotte. Et dire que c’est lui qui le traitait de « gros cul » ! Il s’engagea à sa suite.

La caverne paraissait de taille respectable, mais on ne pouvait s’y déplacer que plié en deux. La lumière du soir perçait par des interstices, rayant l’obscurité de traits d’or. Andreï manqua de s’étaler, le sol se dérobant soudainement sous ses pieds. Il lui fallut descendre de quelques mètres en s’aidant de ses mains pour atteindre un sol plan. Là au moins il pouvait se tenir debout.

— Ça pue.

Une odeur pestilentielle habitait l’espace. Une odeur que les deux évadés connaissaient trop, Andreï en eut le cœur soulevé, n’ayant rien avalé depuis deux jours, il crut qu’il allait vomir ses tripes. Kondakov soufflait comme un bœuf comme pour expectorer la puanteur ambiante, il désigna au sol deux points lumineux intensément brillants dans les ténèbres. Une forme humaine était allongée quelques mètres plus loin. À en juger par son état de putréfaction, le cadavre devait dater d’une dizaine de jours, à peine. Une femme, une jeune fille d’après la jupe bleue froncée maculée de boue qui recouvrait le haut de ses jambes. Un uniforme des pionniers, se dit Andreï qui comme tout écolier de l’Union soviétique avait passé tous les mois d’été dans ces camps d’entraînement de masse déguisés en colonies de vacances. Il s’approcha des yeux grands ouverts de la dépouille et dégagea des orbites les deux diamants bruts qui y avaient été placés. Ils étaient aux trois quarts recouverts de leur gangue de terre. Kondakov les arracha des mains d’Andreï. Ses yeux dans l’obscurité reflétaient les feux de la convoitise et de la cupidité que lui lançait l’éclat des pierres précieuses.

Pizdiets ! Des diamants !!! Des diamants !!!!! Je suis riche ! Riche !

— Nous sommes riches, précisa Andreï qui comprit vite que les hostilités entre eux étaient ouvertes.

Kondakov se retourna vers lui, le jaugeant d’un regard de hyène, toutes dents dehors.

— Bien sûr Andreï, quand nous serons arrivés. Quand nous serons arrivés.

— On ne peut pas rester ici. C’est un enfer, cette odeur. Un enfer.

— Quelle odeur ? demanda cyniquement le droit commun.

Le jour avançait et les pointes de lumière qui transperçaient la voûte rocheuse au-dessus d’eux avaient viré au rouge sang. Cela voulait dire que dans quelques minutes la nuit glaciale de Sibérie allait se refermer sur eux comme un tombeau. Ce fut la dernière réflexion que se fit Andreï avant que le poing de Kondakov ne l’atteigne en pleine tempe.

Pelmenis : boulettes de viande enrobées de pâte fine qu’on appelle aussi « ravioli russe ».

Pirojkis : petits pains farcis

Kantseliarskaya krissa : littéralement « rat de bureau ». Qu’on pourrait traduire par : apparatchik.

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