Les pantins de la terreur

Manipulés par les idéologues islamistes, récupérés par les stratèges de l’extrême droite, les terroristes sont les nouveaux héros tragiques du roman d’espionnage.

Chronique Livres de Martine Desjardins : Les pantins de la terreur
Ulf Andersen/Flammarion

Le regretté John Updike avait consacré son dernier roman, Terroriste, à tenter de com­pren­dre ce qui peut pousser un jeune musulman à se faire exploser sur la place publique. Son portrait, sans être complaisant, évitait le piège de la diabolisation. Quatre ans plus tard, deux écrivains chevronnés lui emboîtent le pas, situant cette fois leurs exposés dans le contexte géostratégique de l’ère Obama. L’un et l’autre en viennent à la même conclusion : les attentats terroristes servent les intérêts des faucons impérialistes et des bureaux de renseignement privés.

À l’heure où le mouvement djihadiste prend de l’expansion en Afrique occidentale, Jean-Christophe Rufin nous entraîne dans un katiba – un camp de combattants en plein désert de Mauritanie, « ce bizarre pays de sable, dénué de tout ». Le grand stratège du camp, Kader bel Kader, trafiquant passé maître dans l’enlè­vement d’étrangers, a l’ambition de faire de son groupe de maquisards une véritable branche d’al-Qaida. Pour gagner du crédit, il organise un attentat spectaculaire contre le Quai d’Orsay, à Paris, avec la complicité de Jasmine Lacretelle, Française d’origine algérienne affectée au protocole du ministère des Affaires étrangères. Créature fascinante aux motivations complexes, Jasmine joue au chat et à la souris avec l’espion qui la surveille, d’autant plus que les services secrets n’ont aucune intention de l’arrêter.

La structure sur laquelle Rufin édifie son roman est si solide, si savamment orga­nisée que Katiba (en lire un extrait >>) devrait servir de modèle à tous les auteurs de thrillers. En outre, l’écrivain offre une lecture éclairante de la rhétorique fondamentaliste, qui, selon lui, n’est anachroni­que qu’en traduction et exige, pour être comprise, une con­cep­tion circulaire du temps : « Il n’y a pas de situation présente qui ne trouve sa signification et sa justification dans la geste héroïque des premiers disciples de Mahomet. »

On trouve une analyse encore plus brillante de l’islamisme dans Noon Moon, de Percy Kemp, écrivain libano-britannique qui écrit en français. Dans un bunker du sud de l’Irak, le terroriste caucasien Alik Agaïev détient en otage un diplomate anglais. À partir des textes de Socrate, d’Homère et du Coran, il lui explique les différences fondamentales entre l’Occident et le monde musulman. Les terroristes, contrairement à nous, sont dépourvus de tout ego : leur moi est disséminé dans le nous de la collectivité. Voilà pourquoi leur menace est multiple. Le peu de cas qu’ils font de leur existence, leur inconscience de la mort, leur indifférence à la trace qu’ils laisseront ici-bas les rendent pareils à des enfants, si bien que la guerre contre le terrorisme n’est pas une guerre de civilisation, mais plutôt de génération. De toute façon, il est impossible de comprendre les terroristes, car « ils ne sont déjà plus au nombre des vivants ».

La démonstration d’Agaïev est si probante qu’il gagne l’Anglais à sa cause et le persuade de participer à son sombre projet : réveiller, par des charges de plutonium, le volcan de Yellowstone, afin de plonger l’Amérique dans un nouvel âge glaciaire et faire tomber la société moderne. Ici, ce sont les services secrets de Londres qui le laisseront faire, dans le but de redorer le blason de l’Empire britannique et de sauver le règne de l’homme blanc dans un monde multipolaire. Comme dit Agaïev : « Notre capacité à faire du mal est immense, et elle n’est jamais aussi grande, que lorsqu’on se croit au service du Bien. »

Katiba, par Jean-Christophe Rufin, Flammarion, 391 p., 32,95 $

Noon Moon, par Percy Kemp, Seuil, 432 p., 32,95 $

ET ENCORE…

Jean-Christophe Rufin doit avoir le CV le plus long de la planète. Au cours de sa carrière, il a été médecin, directeur de missions
humanitaires aux quatre coins du monde, administrateur des ONG Action contre la faim et Médecins sans frontières, conseiller du ministre de la Défense, maître de conférences à l’université, attaché culturel au Brésil, ambassadeur au Sénégal et en Gambie, membre de l’Académie française. Il est l’auteur de six essais et de huit romans, dont Rouge Brésil (prix Goncourt 2001). Marié à une Érythréenne, il est père de trois enfants.

 

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