Les pavés de l’enfer

Dans les situations de conflit, il n’y a pas que les bonnes intentions qui comptent… En fait, celles-ci causent souvent plus de tort que de bien.

Intervenir ou ne pas intervenir ? C’est un vrai dilemme depuis que le monde est devenu un village planétaire. D’une part, on voudrait prévenir les génocides, destituer les tyrans. De l’autre, on constate que les solutions préconisées par l’Occident — les missions armées, les institutions démocratiques — sont plutôt inadéquates quand on les applique à des problèmes ethniques et religieux dont les subtilités nous échappent. Le remède se révèle même souvent pire que le mal — comme en Irak et en Afghanistan —, et on serait alors tenté de citer la fameuse maxime du satiriste latin Juvénal : « Qui me protégera de mes protecteurs ? »

Ce n’est sûrement pas un hasard si un grand nombre d’écrivains s’interrogent présentement sur le bien-fondé de se mêler sans discernement des affaires des autres. Cet automne, Olivier Adam (À l’abri de rien, L’Olivier) et Delphine de Vigan (No et moi, JC Lattès) ont montré comment les gens bien intentionnés mais naïfs aggravent les tourments des réfugiés ou des sans-abri qu’ils ont la prétention de secourir. Nathacha Appanah l’a fait encore plus explicitement dans Le dernier frère (L’Olivier). Dans ce roman qui se passe au cœur des forêts luxuriantes de l’île Maurice, en 1943, Raj, un petit garçon souffrant de solitude, aide son ami David à s’évader du camp de prisonniers où celui-ci est enfermé avec d’autres juifs refoulés de Palestine. Ce faisant, il cause sa mort.

Si l’ingérence entre nations suscite tant de méfiance, c’est qu’elle cache presque toujours des visées expansionnistes — et ce sont alors les populations civiles qui en font les frais. C’est ce qui arrive dans Parfum de poussière, du Montréalais Rawi Hage, un des plus lyriques romans jamais écrits sur la violence des affrontements durant la guerre civile au Liban. Dans les rues en ruine de Beyrouth-Est, livrées aux meutes de chihuahuas abandonnés par les riches qui ont fui le pays, George et Bassam se sont acclimatés à la mort. Ils ne bronchent même plus quand ils entendent le sifflement des missiles. Une seule question préoccupe ces jeunes voyous : « où aller, qui voler, escroquer, supplier, séduire, déshabiller, palper ? » Ils vandalisent les voitures, volent de l’essence, trafiquent de la drogue et de l’alcool frelaté, trichent au casino… Leurs chemins bifurquent le jour où George décide de se battre auprès des milices chrétiennes. « Unissons-nous avec le diable s’il le faut pour sauver notre pays », dit-il. Le « diable », en l’occurrence, c’est l’armée israélienne, qui n’est pas à Beyrouth pour aider les Libanais, mais pour éliminer les Palestiniens. Et George se trouve bientôt mêlé aux massacres des camps de Sabra et de Chatila, entraîné dans une folie meurtrière. « Dix mille, peut-être plus… On a dû en tuer au moins dix mille… Des enfants, des femmes, on a même abattu l’âne… On a tiré au hasard, exécuté des familles entières assises à table. Cadavres en chemises de nuit, gorges tranchées, haches brandies, mains arrachées à leur corps, femmes sciées en deux. » Lui qui voulait libérer son peuple l’a souillé par les atrocités qu’il a commises — et s’est damné lui-même. « Les chambres de torture, elles sont en nous », dit-il en chargeant son revolver pour une partie de roulette russe.

Les zones de conflit attirent les vautours de toute sorte, et on ne se méfiera jamais assez de leurs offres trop généreuses : c’est ce qu’il faut retenir du Chant de la mission, le 24e roman de John le Carré. Le narrateur, Salvo, est un interprète natif du Congo oriental (région où 1 000 personnes meurent encore chaque jour des effets de la « guerre oubliée » de 1998-2002 — l’une des plus sanglantes du 20e siècle). Il est trop heureux de pouvoir contribuer au redressement de son pays quand un membre des services secrets britanniques l’aborde et lui fait cette proposition : « Ça vous gênerait beaucoup de vous salir les mains au nom d’une noble cause ? » Dans un manoir sur une île en mer du Nord, il croit faciliter les pourparlers de paix entre les dirigeants de diverses factions congolaises ennemies. En fait, il est en train de permettre à un groupe de chefs d’entreprise britanniques de faire main basse sur les ressources minières du pays. Quand il s’en rend compte, il tente d’éventer la mèche, mais ne fait qu’augmenter le risque de mettre le feu à toute la région. Un de ses compatriotes lui dit : « La petite allumette à la con, c’est vous, même si vous êtes bourré de bonnes intentions. » De bonnes intentions dont l’enfer est pavé…


Parfum de poussière, par Rawi Hage, Alto, 362 p., 24,95 $.
Le chant de la mission, par John le Carré, Seuil, 346 p., 29,95 $.

ET ENCORE…
Rawi Hage, issu de la communauté chrétienne maronite de Beyrouth, a grandi en pleine guerre civile. Il a ensuite vécu à Chypre et à New York, avant de s’établir à Montréal. C’est aussi un artiste visuel reconnu, et plusieurs de ses œuvres photographiques font partie de la collection du Musée canadien des civilisations.

John le Carré, ancien agent secret du MI6, en est à son 24e roman d’espionnage. Reconnu pour son engagement politique, il s’est élevé très tôt contre la guerre en Irak dans un article intitulé « Les États-Unis sont devenus fous ». Il est aussi le parrain d’un organisme qui vient en aide aux enfants du Kenya. Il a récemment refusé le titre de chevalier de l’Empire britannique.

CITATIONS
« Dix mille bombes étaient tombées et j’attendais que la mort vienne prélever sa dîme quotidienne dans son réservoir d’abattis et de sang. »
Rawi Hage

« On devrait vider toutes les villes de leurs hommes et les livrer aux chiens. »
Rawi Hage

« Avais-je dit oui ? Je n’avais pas dit non, alors sans doute que oui. Mais oui à quoi, au juste ? »
John le Carré

« Qui a jamais entendu parler d’une petite guerre au Congo ? C’est comme si on parlait d’être un petit peu enceinte… »
John le Carré