Les phénomènes de la rentrée

Cet automne, la littérature en traduction nous apporte un lot de grands noms. Mais si les nouveaux romans de David Grossman, Jonathan Franzen et Arturo Pérez-Reverte sont tous très attendus, aucun ne suscite la curiosité autant que Room, d’Emma Donoghue, et 1Q84, d’Haruki Murakami.

Chronique de Martine Desjardins : Les phénomènes de la rentrée

Les récentes et sordides affaires de séquestration en Autriche et en Californie ont inspiré à Emma Donoghue un roman oppressant, dont les claustrophobes préféreront peut-être se tenir loin. Il raconte la captivité et l’évasion d’une jeune femme qui a été enfermée durant sept ans dans un cabanon de jardin par un déséquilibré. Contrai­rement aux récits authentiques de Natascha Kampusch et de Jaycee Dugard, Room n’est pas narré par la victime, mais par le petit garçon de cinq ans qu’elle a eu de son ravisseur.

Cette voix chavirante d’innocence et de naïveté, qui empêche le roman de sombrer dans le cauchemar, est un véritable tour de force. Car l’auteure a créé ici la conscience d’un être dont l’univers entier est, depuis sa naissance, confiné entre quatre murs. La réalité, pour Jack, se limite à sa mère, avec laquelle il est en totale symbiose, et aux meubles de la chambre, ses seuls amis. Le choc de sa découverte du monde extérieur est imaginé avec une vérité aussi criante, tout comme son long apprentissage de l’espace, des éléments naturels et de la vie en société. Quant à son aberrante nostalgie pour la chambre, il nous serait malvenu de la juger : « Les gens sont enfermés de toutes sortes de façons », rappelle Emma Donoghue.

Avant même sa parution, 480 000 exemplaires d’1Q84 avaient été vendus au Japon, où, là comme ailleurs dans le monde, Haruki Murakami est considéré comme le plus grand écrivain vivant. C’est en tout cas le plus fascinant, et ce nouveau roman ne fera qu’accroître son prestige. On y retrouve tous les thèmes chers à Murakami : les destins parallèles qui finissent par entrer en collision, les disparitions et les coïncidences, le sexe et la violence. Il y ajoute celui des sectes religieuses, ses person­nages (un écrivain et une justicière qui assassine les maris violents) enquêtant chacun de leur côté sur l’énigmatique leader des Précurseurs.

La trame est d’autant plus complexe qu’elle bascule dans un monde parallèle, version légèrement modifiée de l’année 1984 (d’où le titre). Ici, pas de « Big Brother », mais de petits êtres invisibles qui terrorisent les enfants. Et deux lunes dans le ciel. Il faudra attendre janvier prochain pour lire le troisième tome de l’œuvre, mais sur la foi des deux premiers, 1Q84 est un des meilleurs romans de 2011.

Room, par Emma Donoghue, Stock, 408 p., 32,95 $.

1Q84, livres 1 et 2, par Haruki Murakami, Belfond, 544 p. et 34,95 $ chacun.

 

ET AUSSI

Il y a des affrontements encore plus meurtriers que les duels. Prenez celui qui oppose un magicien et son apprenti dans Tuer le père, d’Amélie Nothomb. Le maître croit avoir trouvé un héritier de son art ; or, l’élève utilise ses dons pour arnaquer les casinos de Las Vegas. Nothomb leur réserve une fin de sa façon. (Albin Michel, 162 p., 24,95 $)

Dan Simmons n’y va pas non plus de main morte dans Drood, où il envoie l’écrivain Charles Dickens et son rival opiomane s’affronter dans les catacombes de Londres. On a droit à des assassinats, à un revenant égyptien aux dents pointues et à un scarabée noir qui dévore le cerveau de l’intérieur. (Robert Laffont, 880 p., 36,95 $)

Dans Héritage (en lire un extrait >>) de Nicholas Shakespeare, l’histoire fabuleuse d’un homme qui hérite par erreur de plusieurs millions en cache une autre, plus grave : la persécution d’un Arménien ayant fait fortune en Australie par l’escroc qui lui aura tout pris. Une fort belle leçon sur le bon usage de l’argent. (Grasset, 432 p., 29,95 $)

 

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