Les sauveurs du folklore

Si les sets carrés et les vieilles légendes du Québec ont survécu jusqu’en 2021, c’est grâce à des passionnés comme Michel Faubert ou les musiciens du Vent du Nord et de Grosse Isle.

Sophie Lavoie, Fiachra O'Regan et André Marchand, du trio Grosse Isle. (Photo : D.R.)

Bien avant qu’il ne fonde Les Charbonniers de l’enfer, le prolifique chanteur et conteur Michel Faubert, figure de proue de la scène trad au Québec, a décroché un drôle de job dont il parle encore avec émotion. Il avait 19 ans quand, en pleine ferveur nationaliste, le Musée régional de Vaudreuil-Soulanges lui a confié la mission de frapper à la porte de vieux résidants de la région, en Montérégie-Ouest, afin de les « collecter ». Ce qui impliquait d’enregistrer et de noter les légendes, les contes et les chansons des anciennes générations, avant que ces dernières n’emportent dans leur tombe des fragments de la tradition orale québécoise — une culture unique en son genre sur la planète, en raison de ses origines à la fois française, américaine, irlandaise, anglaise et écossaise.

Une fois surmonté le malaise d’être assis pendant des heures dans des maisons souvent sombres et silencieuses, aux murs décorés d’images de la Sainte Vierge, ça a été la révélation, raconte l’artiste de 62 ans, vêtu comme fréquemment d’un t-shirt d’un groupe underground — cette fois de la formation de rock gothique britannique Bauhaus —, témoignant d’un éclectisme musical assumé. Une rencontre, en cet été 1978, l’a particulièrement marqué : celle avec Marie-Rose D’Amour, de Rigaud, dont les sourcils toujours froncés lui conféraient un air « de sorcier magnifique », surtout quand elle riait. Sur sa table à cartes se trouvaient des cahiers à la couverture rose fleurie : dès 1949, et jusque dans les années 1970, Marie-Rose y a dûment transcrit au stylo à l’encre bleue ou verte, dans un style cursif d’une autre époque, une centaine de chants interprétés entre autres par son père, ai-je pu constater en consultant un de ses cahiers au Musée régional de Vaudreuil-Soulanges. 

« Plusieurs étaient des chansons d’amour en français précieux, empreintes d’un romantisme désuet, mais il y en avait aussi qui parlaient sans enjolivures de tragédies », se rappelle le conteur. La « Complainte de la fille du boulanger », par exemple, que Michel Faubert interprète sur son disque Mémoire maudite, raconte le viol et le meurtre d’une jeune fille par trois chevaliers, et la vengeance des parents éplorés. 

La première fois que Marie-Rose l’a chantée devant lui, Michel Faubert a été renversé : la veille, il avait vu à la télé le film La source, du réalisateur Ingmar Bergman, inspiré d’une légende suédoise du XIVe siècle dont la trame narrative est pareille à celle de la « Complainte de la fille du boulanger» . « Comment une vieille femme qui n’était à peu près jamais sortie de Rigaud pouvait-elle connaître cette histoire scandinave du Moyen Âge ? Tout à coup, le temps était suspendu, il n’y avait plus de frontières. C’est là qu’est né en moi le besoin de perpétuer ces complaintes qui traversent les âges. »

Michel Faubert fait partie d’une clique tissée serrée de « passeurs » de patrimoine vivant — aussi appelé patrimoine immatériel —, sans qui la musique, les expressions, les rites, les légendes, les contes et le savoir-faire artisanal de nos ancêtres, telles la forge, la facture d’accordéons et la fabrication de chaloupes Verchères, mourraient de leur belle mort. Car si l’État appuie quelques initiatives, ce sont surtout des citoyens passionnés qui veillent à la survie du folklore, très souvent de manière bénévole. Et plusieurs s’inquiètent aujourd’hui de sa pérennité, faute d’une valorisation suffisante, alors que cette culture leur paraît si riche, si importante pour s’ancrer, se lier aux autres, trouver un brin de sens à la vie. 

« Porter un répertoire, le transmettre aux plus jeunes et apprendre des vieux me donne le sentiment d’être un peu moins perdu dans le monde. C’est comme si j’appartenais à quelque chose de plus grand que moi », explique Olivier Demers, cofondateur d’un des groupes les plus illustres du mouvement folk progressiste au Québec, Le Vent du Nord, alors qu’il me fait écouter, dans la man cave de son duplex du quartier Villeray, à Montréal, des enregistrements de violoneux ayant marqué leur époque — Alphée Otis, Isidore Soucy et André Alain, entre autres. 

« On n’a pas la même fierté qu’en Irlande ou en Scandinavie, où la musique folklorique, considérée comme un joyau, est enseignée à l’école. Je trouve qu’on ne s’aime pas assez, comme peuple. »

Olivier Demers, cofondateur du Vent du Nord

Tombé dans la marmite du folklore au moment du référendum de 1995, qui a provoqué chez lui une réflexion profonde sur ses racines et son identité, le sympathique barbu de 44 ans évoque avec transport d’autres porteurs de tradition comme lui, notamment le quêteux Tremblay, originaire de la Gaspésie, dont il me montre une photo datant des années 1970. Le vieil homme vêtu d’une chemise à carreaux manie l’archet sur un violon rustique « gossé » au couteau dans de l’érable.

 « Pour moi, c’est le parfait exemple du génie populaire », dit Olivier Demers. En se promenant de village en village pour apporter des nouvelles et divertir les gens, William Tremblay, homme pourtant sans éducation, a permis la transmission d’innombrables airs partout dans la province, en particulier des reels, repris aujourd’hui par de grands artistes, dont la violoniste américaine Eileen Ivers. « Les bonshommes comme lui transportaient tout le bagage d’un peuple. Va écouter “Le rêve du quêteux Tremblay”, interprété par La Bottine souriante. Tu vas verser une larme ! » 

Les morceaux de nombre de ces artistes ont été enregistrés à l’occasion de collectes faites par des ethnologues à partir du début du XXe siècle, ou ont été endisqués sur des 78 tours, à l’époque où la radio faisait la part belle aux violoneux. De ces archives audios, Olivier Demers a tiré 1 000 airs du Québec et de l’Amérique francophone, un recueil de partitions paru en janvier à compte d’auteur. « Ça représente 10 000 heures de travail bénévole réparties sur 13 ans. » 

Le violoniste s’était d’abord lancé dans cette démarche parce qu’il avait peur que les quelque 400 reels, galopes, valses et brandys appris par cœur au fil des ans ne s’effacent un jour de sa mémoire — à la suite d’un AVC, par exemple. « Puis j’ai pensé qu’un livre de répertoire permettrait aux jeunes musiciens, ou à ceux qui font du classique et du jazz, de découvrir notre fabuleuse musique nationale. En propulsant ces airs dans le futur, c’est une manière d’être à mon tour un maillon de la chaîne, de participer à quelque chose de plus grand que moi. »

Olivier Demers a néanmoins sur le cœur les multiples revers essuyés auprès du Conseil des arts et des lettres du Québec, qui n’a pas voulu subventionner son projet, sous prétexte qu’il ne s’insérait dans aucune case. « On n’a pas la même fierté qu’en Irlande ou en Scandinavie, où la musique folklorique, considérée comme un joyau, est enseignée à l’école, déplore-t-il. Je trouve qu’on ne s’aime pas assez, comme peuple. » 

Au Québec, la musique, la danse, les chansons et les contes traditionnels ne figurent officiellement dans aucun cursus, du primaire à l’université — à l’exception d’un programme spécial offert au cégep régional de Lanaudière. Et contrairement aux pays européens, qui consacrent des tonnes d’ouvrages à leur musique nationale, « ici, il n’y a presque rien », observe l’ethnomusicologue Jean Duval. 

Au tournant des années 2010, ce flûtiste et violoniste a quitté son lucratif travail d’agronome pendant deux ans pour écrire une thèse de doctorat de 500 pages sur les fameuses « tounes croches », ou « airs tordus », qui représentent environ 20 % du répertoire trad au Québec. Ces pièces, qui désobéissent volontairement à la règle ultra-répandue des 16 ou 32 temps par section, sont une particularité rare dans le monde occidental. À tel point qu’elles sont devenues, au fil du temps, un véritable marqueur identitaire de la tradition musicale chez les francophones d’Amérique, qui témoignerait de leur caractère excessif et débrouillard, insoumis aux normes des académies. « C’est comme si c’était l’expression de notre côté patenteux », selon Michel Faubert, cité dans les travaux de Jean Duval. 

Encore maintenant, l’agronome passe une bonne dizaine d’heures par semaine à fouiller le répertoire québécois ancien, à la recherche de trésors cachés, et à mettre en ligne sur des sites comme Le violon de Jos des partitions inédites, enrichies de commentaires sur l’histoire des pièces et des interprètes. 

Si Jean Duval se donne tant de peine, c’est pour que la beauté et la complexité de notre musique traditionnelle, qui ne se résume pas à taper des pieds et à jouer de la cuillère, sortent enfin de l’ombre. « C’est comme si on en avait honte. Peut-être parce qu’elle est associée aujourd’hui au Québec pauvre et rural, et qu’on rejette ce passé. » 

Ainsi, malgré les demandes répétées des acteurs du milieu, les artistes de la scène traditionnelle ne sont presque jamais invités dans de grandes manifestations culturelles, tels les Francos de Montréal ou le Festival d’été de Québec, et tournent rarement à la radio publique — à l’exception du jour de l’An et de la Fête nationale du Québec. Or, ce manque de visibilité est un « vecteur de disparition » du patrimoine vivant, de l’avis de plusieurs sources, puisque les nouvelles générations n’ont pas la chance d’entrer en contact avec ces formes d’expression en marge de la culture de masse. 

Le pire, c’est que le folklore québécois jouit d’une popularité remarquable à l’international, assure Olivier Demers. Son groupe, Le Vent du Nord, gagne 85 % de ses revenus à l’extérieur de la province. « Peu de gens le savent, mais il y a souvent des soirées consacrées à notre musique nationale dans des bars de Seattle, de Portland, de Boston. Certains Américains apprennent même le français pour comprendre les paroles de nos chansons. » 

En janvier 2022, Le Vent du Nord sortira un disque pour fêter ses 20 ans. Et c’est à Glasgow, en Écosse, qu’il sera lancé. « Nous jouerons dans une salle comble de 2 000 personnes, devant plein de journalistes, alors que chez nous, le lancement serait passé sous le radar des médias. »

Quand il n’y a pas de pandémie, la violoniste et chanteuse traditionnelle Sophie Lavoie vit elle aussi dans ses valises, avec son conjoint multi-instrumentiste, Fiachra O’Regan, et leurs deux moussaillons de 9 et 11 ans. « Ils ont déjà fait le tour de la terre, je m’inquiète parfois de ce qu’il leur restera à découvrir quand ils seront grands  », dit la volubile blonde de 38 ans, qui m’accueille avec chaleur dans son bungalow à Saint-Charles-Borromée, dans Lanaudière. « Mettons qu’ils trouvent le temps long depuis un an. » 

Le couple Lavoie-O’Regan, qui forme le trio Grosse Isle avec André Marchand, cofondateur de La Bottine souriante, s’estime chanceux de pouvoir vivre de son art. « Il y a 50 ans, ça aurait été impensable. Les violoneux du Québec jouaient dans leur temps libre, souligne Sophie Lavoie. Mais si on peut se payer un toit, c’est beaucoup grâce aux contrats qu’on décroche en Australie, en Inde, aux États-Unis, en Israël, en Europe. »

L’énergie brute et lumineuse des artistes québécois, qui ne se ménagent pas sur scène, attire beaucoup les étrangers, selon la musicienne et compositrice. Mais il y a aussi que notre folklore se distingue au sein de la tradition celtique, en raison de l’usage marqué de la podorythmie (le « tapage » de pieds suivant un modèle rythmique), des chansons en français et de la turlute. « Ça suscite toujours un étonnement ravi. Le public nous trouve vrais, enracinés, et ça le séduit. »

Sophie Lavoie a d’abord fait des études universitaires en piano classique avant d’embrasser le folklore tant chéri par sa grand-mère Simone. « Elle adorait “Le reel du pendu”. Veux-tu que je te le joue ? » Elle désaccorde volontairement son violon, comme le veut la légende associée au morceau, recule sa chaise de cuisine pour avoir plus d’espace et s’exécute en tapant du pied, inondant de joie toute la pièce. « Je te l’ai interprété un peu vite, j’ai bu trois cafés ce matin ! » 

Le peu d’engouement de ses compatriotes pour le patrimoine vivant ne préoccupe pas l’artiste outre mesure. Il y a quatre ans, pour sa maîtrise en ethnomusicologie à l’Université de Montréal, elle a rencontré de vieux violoneux de sa région natale, le Saguenay–Lac-Saint-Jean, afin d’étudier leurs techniques et leur manière de « fleurir les tounes », bien différentes de ce qui se fait ailleurs au Québec. Ce style distinct s’apprenait de père en fils, mais aucun de leurs enfants ou petits-enfants n’a pris le relais, si bien qu’ils sont désormais les derniers de leur lignée. « Ils me disaient tous : “Eh que c’est de valeur.” Mais en faisant des recherches, j’ai découvert que l’intérêt pour le traditionnel est cyclique. Il y a eu un gros creux à partir des années 1930, tout le monde pensait que c’était fini, puis c’est revenu dans les années 1970… »

Heureusement, ces coups d’archet particuliers sont désormais à l’abri de l’oubli, puisque Sophie Lavoie a filmé les vieux du Saguenay afin de décortiquer leurs moindres gestes, pour ensuite se les approprier et les faire rayonner autour du monde. « Je ne pouvais pas laisser ça aller. En ce moment, je prépare un livre-CD sur eux, détaillant les éléments techniques de chaque air, pour aider les futurs violoneux à apprendre leur style. »

Écrire des ouvrages de référence sur la culture traditionnelle soulève toutefois des réticences dans le milieu du patrimoine vivant, certains arguant que les bouquins et les bases de données ne donnent pas grand-chose si les gens ne giguent plus et ne chantent pas les milliers de chansons de l’Amérique francophone, colligées notamment par l’ethnologue Marius Barbeau au début du XXe siècle. En d’autres mots, c’est surtout la pratique qui compte. Autrement, on aura bientôt affaire à une culture morte. 

« C’est vrai que le travail d’archives “muséifie” les éléments, les transforme en artéfacts », observe Martine Roberge, professeure d’ethnologie à l’Université Laval et spécialiste des processus de sauvegarde et de mise en valeur des objets à caractère patrimonial. « Néanmoins, il arrive que ça permette à du vieux matériel de connaître un nouveau cycle. »

Elle cite en exemple les Archives de folklore et d’ethnologie de l’Université Laval, fondées en 1944, qui abritent principalement des études et des enregistrements de contes, de légendes, de chansons et de dictons tirés de diverses collectes menées sur un siècle. « Ce matériel a été en dormance pendant un bout de temps, mais depuis une vingtaine d’années, de jeunes artistes viennent consulter les collections et leur redonnent une deuxième vie », constate-t-elle.  

Certaines traditions finissent par sombrer dans l’oubli parce qu’elles n’ont plus de sens aux yeux de la population où elles circulaient. Ainsi, rares sont ceux qui, au printemps, vont encore cueillir de l’eau de Pâques avant le lever du soleil, comme cela se faisait jadis. Et seules trois municipalités soulignent encore la Mi-Carême au Québec — L’Isle-aux-Grues, Natashquan et Fatima —, alors que cette fête était répandue dans la province il y a 100 ans. « Mais d’autres éléments seront repris et adaptés par les nouvelles générations, car le besoin de s’ancrer dans ses racines est profond chez les humains, estime Martine Roberge. Il y aura toujours des gens pour accorder de la valeur à la culture ancestrale. »

« Je savais qu’un jour ces gens allaient mourir, mais parce qu’ils m’ont transmis un répertoire souvent millénaire, qui date de bien avant les coureurs des bois, j’ai l’impression que quelque chose d’eux vit encore, qu’il n’y a pas vraiment de fin. »

Michel Faubert

Cet héritage est fondamental à l’équilibre de Gabrielle Bouthillier, chanteuse de tradition orale de Québec, membre du trio Serre l’écoute. L’artiste de 42 ans se définit surtout comme une « transmetteuse », puisqu’elle donne des cours de chant particuliers et des ateliers de groupe visant à apprivoiser le répertoire folklorique, ainsi que l’ornementation fluide des anciens — une esthétique en voie de disparaître. « Autrefois, en Amérique francophone, on chantait en utilisant les échelles modales, et non seulement les modes majeur et mineur, largement dominants en musique. C’est d’une liberté déconcertante. » Les échelles modales sont notamment présentes dans la musique ancienne et dans de nombreuses traditions, tels les chants corses et grégoriens, par exemple.

Bachelière en physique, Gabrielle Bouthillier ne caressait pas le rêve de devenir passeuse de traditions, bien qu’elle baigne dedans depuis sa naissance : dans les années 1970, ses parents ethnologues l’ont trimballée partout au Québec pour enregistrer de vieux conteurs et chanteurs — le Fonds Robert Bouthillier et Vivian Labrie est d’ailleurs l’un des plus volumineux des Archives de folklore et d’ethnologie. « J’ai l’impression de m’être laissé emporter par une vague… Que quelque chose de plus grand que moi m’a utilisée », me raconte-t-elle en remontant ses lunettes sur son nez, un large sourire éclairant son visage mince. « Je ne savais pas ce que j’allais faire de ma vie, mais au fond, tout me menait là. »

Les histoires qui traversent les siècles — telle la légende de Jean-de-Bois, ou Jean de l’Ours, dont l’origine serait antérieure à l’apparition de l’agriculture — constituent pour elle une mythologie extraordinaire, exempte de discours psychologisants et de morale à deux sous. Elle s’y réfère constamment dans son quotidien avec ses quatre enfants. « Les archétypes des contes et des chansons abordent les grands thèmes universels — l’amour, la mort, la guerre, la trahison, la filiation —, qui seront toujours d’actualité. Et parce qu’ils portent la trace d’une infinité de vécus accumulés avant nous, ils sont des guides précieux. »

Elle pense notamment à L’oiseau de vérité — qui fait partie de la catégorie des contes surnaturels, selon un index international de classification appelé Aarne-Thompson-Uther —, dans lequel une jeune fille ambitionnant d’atteindre le Jardin du bout du monde doit d’abord traverser un endroit épouvantable où siègent toutes les peurs. À la moindre hésitation, on est transformé en marbre — c’est d’ailleurs ce qui arrivera à ses deux frères. Alors, la fille se bouche les oreilles avec du coton à laine et de la mélasse, se bande les yeux, s’attache à son cheval et fonce. 

Cette culture si riche ne profite presque plus à la collectivité, faute de lieux pour la découvrir, regrette Gabrielle Bouthillier. « C’est dommage, car je constate, lors des ateliers que je donne, à quel point le contact avec la tradition orale est salutaire, voire thérapeutique. » Parce que les gens y puisent des vérités qui les touchent profondément, mais aussi parce que le fait de porter à son tour ce patrimoine en chantant, en dansant ou en racontant des histoires permet de se sentir lié aux autres. « On a tellement soif de ça. »

Pour le conteur Michel Faubert, s’approprier la tradition orale est même une façon de lutter contre la mort. Sa voix chevrote en évoquant ces vieux qu’il a rencontrés il y a 40 ans, lors de son travail de collecte dans Vaudreuil-Soulanges, et d’autres aussi, quelques années plus tard — notamment le conteur Ernest Fradette, décédé en 2005, à qui il doit beaucoup. « Je savais qu’un jour ces gens allaient mourir, mais parce qu’ils m’ont transmis un répertoire souvent millénaire, qui date de bien avant les coureurs des bois, j’ai l’impression que quelque chose d’eux vit encore, qu’il n’y a pas vraiment de fin. Et cette pensée m’apaise. » 

Reconnaissance de façade ?

À ce jour, le Québec est le seul endroit au pays à reconnaître officiellement l’importance des arts et des traditions immatériels, l’Assemblée nationale ayant adopté, il y a 10 ans, la Loi sur le patrimoine culturel. Cette dernière s’inspire de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO de 2003, signée par la vaste majorité des États membres — mais pas par le Canada, pour des raisons nébuleuses. D’autres pays anglo-saxons, tels que les États-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni, ne l’ont pas ratifiée non plus. 

En gros, ce traité vise à contrer les effets pervers de la mondialisation, qui fait qu’aujourd’hui, « sur toutes les radios, on danse le même disco », comme le constatait déjà le parolier Luc Plamondon à la fin des années 1970, dans l’opéra rock Starmania. La Convention plaide pour que les traditions propres à chaque peuple soient cultivées et montrées aux plus jeunes, parce qu’elles procurent notamment « un sentiment d’identité et de continuité », et qu’elles sont un « facteur de rapprochement, d’échange et de compréhension entre les êtres humains ». 

Le mandoliniste et violoniste de Québec Antoine Gauthier, 44 ans, est de ceux ayant milité pour que le gouvernement québécois dote enfin le patrimoine vivant d’un cadre législatif, espérant que cela mènerait à davantage de ressources et de stratégies pour en assurer la vitalité. « C’est bien beau, la reconnaissance historique, mais on ne veut pas que les traditions soient commémorées comme des vestiges d’un monde révolu. On veut qu’elles vivent dans la collectivité », explique le musicien traditionnel, qui est aussi directeur général du Conseil québécois du patrimoine vivant (CQPV), un OSBL regroupant depuis 1993 des artistes, des artisans, des chercheurs et une centaine d’organismes des arts folkloriques. 

Or, les acteurs du milieu interrogés estiment que les gestes ne se joignent pas souvent aux paroles du côté de l’État — entre autres au ministère de la Culture et des Communications (MCC), responsable d’administrer la Loi sur le patrimoine culturel. « Ça a bougé un peu avant la pandémie », nuance Antoine Gauthier, heureux qu’après moult pressions, la veillée de danse traditionnelle, désignée légalement au Registre du patrimoine culturel en 2015, ait enfin droit à du financement public. Ainsi, le Réseau des veillées de danse au Québec, géré par le Conseil québécois du patrimoine vivant, a reçu l’an dernier 300 000 dollars pour organiser des soirées de set carré, de quadrille et de gigue dignes de nos aïeux. De plus, pour la première fois, le MCC versera cette année des sommes à l’École des arts de la veillée, à Montréal, où l’on enseigne le chant, la danse et la musique trads, et à quelques camps d’été de musique traditionnelle québécoise, dont Souches à oreilles, à Kamouraska. 

Le MCC a également annoncé à la fin avril 2021 qu’il financerait, à hauteur de 700 000 dollars, 21 projets relevant du patrimoine immatériel, entre autres dans les arts du fléché (une technique de tissage qui remonte aux coureurs des bois), de la gigue et de la meunerie. Mais il reste qu’en 2019-2020, sur les 750 millions de dollars dépensés par le Ministère pour soutenir la culture, les communications et le patrimoine, les traditions vivantes n’ont récolté que 1,8 million de dollars, soit 0,24 % de la cagnotte. « Et encore, la plupart de ces sommes sont réparties sur trois ans, ce qui fait qu’en réalité, notre secteur n’a bénéficié que de 0,09 % des dépenses en 2019 », explique Antoine Gauthier.

Laisser un commentaire

Bravo et merci à ces fiers protecteurs de nos traditions. L’Humanité qui a besoin de diversité culturelle. Il ne faut pas négliger l’effet de rouleau compresseur du GAFAM et de l’internet qui homogénise culturellement notre planète. Il en va de la diversité des cultures comme de celle des espèces vivantes. C’est une question de survie, d’abord pour notre petite planète bleue et également pour le peuple québécois pour qu’il continue à contribuer de manière originale à l’Humanité. Le Québec a besoin de l’Humanité et l’Humanité a besoin des Québécois…

Répondre