Les suggestions de lecture d’Andrée A. Michaud

L’auteure de Bondrée aime les livres qui nous hantent longtemps. 

Photo : Marianne Deschênes ; Montage : L'actualité

Ses polars et thrillers nous plongent dans une atmosphère touffue, où chaque détail intrigue, déroute, subjugue. Double lauréate du Prix littéraire du Gouverneur général dans la catégorie Romans et nouvelles, Andrée A. Michaud travaille présentement à l’écriture de son treizième roman. Pour notre plus grand plaisir, elle revisite les classiques de sa bibliothèque personnelle.

Soifs
par Marie-Claire Blais

Soifs est un chef-d’œuvre dont la langue éblouissante vous emporte au cœur d’un univers où la misère côtoie la richesse, où la maladie s’endeuille parfois, où les rires accueillent doucement les larmes et s’échouent avec les vagues sur ces plages qu’arpentent les esseulés, puisque, au total, nous sommes tous et toujours seuls. Mais que dire d’un chef-d’œuvre, sinon qu’il faut le lire lentement, en savourer chacune des images, se laisser porter par la voix de l’écrivaine, par le rythme envoûtant de ses longues phrases ; qu’il faut se laisser emporter par son amour des hommes, des femmes, des opprimés comme des nantis, pour accéder à cette humanité qui ne juge pas, ne condamne pas, mais essaie plutôt de saisir et de comprendre la joie et la passion autant que la violence, l’injustice et la douleur. (Boréal, 1997 [1995], 320 p.)

L’océantume
par Réjean Ducharme

La lecture de L’océantume a tout de suite été pour moi une révélation, parce qu’elle me permettait d’entrer dans un univers où l’enfance est reine et n’obéit qu’à ses propres règles. L’océantume, comme tous les romans de Ducharme, est un roman foisonnant dont la langue déborde des dictionnaires pour nous faire entrer dans un monde où l’imaginaire, en présence de la dureté du quotidien, ouvre des brèches que seule l’enfance peut traverser. Après cette lecture, je me suis identifiée pendant des semaines à Iode Ssouvie, la jeune héroïne de ce roman que je recommande à tous ceux et celles qui, quel que soit leur âge, ont envie d’être portés par un vent de liberté. (Gallimard Folio, 1999 [1968], 272 p.)

Pleine lune
par Antonio Muñoz Molina

C’est à cause de ce roman de Muñoz Molina que j’ai eu envie d’écrire Bondrée, parce que j’ai constaté, à sa lecture, que la littérature en tant que telle n’était pas incompatible avec les thèmes qui alimentent le roman policier. Pleine lune donne la parole à plusieurs personnages, dont un enquêteur, qui s’interrogent tous, après le meurtre sordide d’une fillette, sur la violence à l’origine de ce crime abominable, perpétré par un assassin dont l’impénétrable folie se faufile entre les lignes. Avec ce roman, Muñoz Molina nous entraîne dans un univers fictif qui n’en dépeint pas moins ce que la réalité a de plus sombre et il nous fait part des tourments de ceux et celles qui ont à traverser cette noirceur pour peut-être, à travers le brouillard, voir poindre un peu de lumière. Une œuvre dont la poésie et la profondeur nous habitent pendant longtemps. (Points, 2008 [1998], 439 p.)

Demain dans la bataille pense à moi
par Javier Marías

Difficile de dire pourquoi une lecture vous a bouleversée à ce point. Dans le cas présent, cela tient pour moi au trouble du personnage principal, Victor Francés, qui voit mourir dans ses bras une femme qu’il connaît à peine pendant que, dans la chambre d’à côté, dort un très jeune enfant. Incapable de déterminer ce qu’il doit faire du cadavre de la femme, de même que de l’enfant qui ignore que la fatalité vient de faire basculer son existence entière, Francés nous entraîne dans une réflexion spiroïdale sur le hasard, la vie, la mort, sur le devoir du témoin impuissant d’un drame devant l’impossibilité de remonter le temps. Un roman envoûtant, qui me hante encore. (Gallimard Folio, 2010, 464 p.)

Désert solitaire
par Edward Abbey

Désert solitaire est l’un des premiers ouvrages de nature writing que j’ai eu le bonheur de lire, et j’ai tout de suite été fascinée par la beauté sauvage des paysages décrits par Abbey, de même que par sa prise de position radicale sur la nécessité de préserver cette sauvageté.

En quelques mots, Désert solitaire se présente comme le constat d’un homme qui, ayant travaillé deux années comme ranger dans le désert de l’Utah, y retourne dix ans plus tard pour constater que le territoire qu’il a connu n’existe plus, que la société de consommation, avec ses machines, ses moteurs, ses roulottes et ses déchets, a empiété sur ce territoire et l’a piétiné. Cette suite de récits constitue le cri passionné d’un homme pour qui des choses aussi simples qu’« une main d’enfant qui serre la vôtre […], l’écorce de cet arbre, la lente abrasion du granite et du sable » sont tout ce dont nous avons besoin. Et nous sommes convaincus, après la lecture de Désert solitaire, que ces choses immédiatement accessibles suffisent en effet à combler une vie. (Gallmeister, 2010, 344 p.)

De sang-froid
par Truman Capote

Je me souviens clairement du moment où j’ai lu ce récit de Capote. Je séjournais à l’époque à Montmagny, dans une maison que j’avais louée en vue de commencer l’écriture d’un nouveau roman. Je me souviens de la petite lampe qui éclairait le fauteuil à demi défoncé dans lequel je m’assoyais pour lire, le soir venu. J’ai immédiatement été happée par ce livre basé sur des faits vécus survenus en 1959, soit l’assassinat de sang-froid de quatre membres de la famille Clutter à Holcomb, au Kansas, par deux jeunes hommes sans scrupule. Près de vingt ans après avoir lu De sang-froid, ce récit continue à me hanter, car il nous pousse à nous interroger sur la nature de ces crimes incompréhensibles, de cette violence gratuite qui amène des hommes et des femmes à tuer sans autre raison que la folie, la bêtise ou le sentiment de puissance que peut procurer la domination de l’autre. (Gallimard Folio, 1972, 512 p.)

Voyage au phare
par Virginia Woolf

« Quand j’écris, disait Virginia Woolf, je ne suis qu’une sensibilité », et c’est ce qu’on retient entre autres de la lecture de ce roman. D’emblée, nous sommes happés par une atmosphère où les paysages de bord de mer teintent le récit des multiples personnages réunis pour l’été dans une maison ouverte à tous les vents. Nous y suivons principalement Mr. Ramsay, Mrs. Ramsay et leurs huit enfants, de même que les invités des Ramsay, qui arpentent la plage en se demandant si, demain, ils pourront aller au phare, ainsi que cela avait été prévu, ou si la pluie les en empêchera. À travers cette simple question, les réflexions de chacun sur leur place dans ce monde nous sont données avec toute la subtilité et la profondeur propres à Virginia Woolf, qui analyse ici l’âme humaine comme peu savent le faire. (Le Livre de poche, 1983 [1927], 288 p.)

Cet article a été réalisé grâce au Conseil des arts du Canada.

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