Les suggestions de lecture de Lori Saint-Martin et Paul Gagné

Ils ont signé ensemble plus de 100 traductions. Habitués à entrer au coeur des mots, ils nous proposent des romans forts et prenants. 

Photo : Allen_McEachern (Courtoisie du Conseil des arts du Canada) ; Montage : L'actualité

Ce duo de choc est une véritable institution de la traduction canadienne : il compte plus de 110 traductions à son actif ! Récipiendaires de quatre prix littéraires du Gouverneur général (catégorie Traduction de l’anglais vers le français), Lori Saint-Martin et Paul Gagné ont une réelle passion pour transposer une histoire dans la langue de chez nous. Après tout, comme Lori Saint-Martin le dit : « Traduire, c’est lire de près, de tout près. » Voici les livres qui les ont touchés.

Ana historique
par Daphne Marlatt

PAUL : Nous gardons une tendresse particulière pour le roman de cette grande écrivaine canadienne-anglaise : c’est en effet le tout premier livre que nous avons traduit. Projet un peu fou, pari presque insensé tant le roman, aux accents poétiques, présentait de difficultés de traduction. Nous avons eu avec l’autrice (par télécopieur !) des échanges fascinants et formateurs. L’histoire : une femme fouille dans les archives de la ville (Vancouver, autrefois Gastown) et sonde sa mémoire à la recherche des mères disparues et d’une nouvelle vie. (Éditions du remue-ménage, 1992, 181 p.)

Dans un gant de fer
par Claire Martin

LORI : L’autobiographie de cette grande femme de lettres, née en 1914, qui a grandi entre un père violent, une mère terrorisée et des religieuses pour la plupart cruelles et bornées, offre un portrait d’époque inoubliable. Une écriture ciselée et, malgré l’horreur, des passages d’une drôlerie irrésistible. J’ai tellement lu ce livre rempli de formules saisissantes que j’en sais des passages par cœur. Si on aime l’écriture autobiographique ou si on veut écrire sur sa vie, ce livre est essentiel. (BQ, 2000 [1965], 210 p.)

Le monde selon Garp
par John Irving

PAUL : C’est le roman que je lis et relis périodiquement depuis des décennies. Un livre à la fois drôle et violent qui, sous des dehors par moments désinvoltes, soulève de graves questions, notamment sur les rapports entre le réel et la fiction. Sur un plan plus personnel, c’est l’un des premiers livres que j’ai lu en anglais avec, en appoint, la version française. Je me revois comparer des pages entières de l’original et de la traduction. Exercice fastidieux, que je ne recommande pas, mais qui, dans mon esprit, sera toujours à l’origine de ma « vocation » de traducteur littéraire. (Traduit de l’américain par Maurice Rambaud, Points, 2020 [1978], 720 p.)

Love Me Tender
par Constance Debré

LORI : Malgré son titre anglais, ce livre raconte, par petites tranches de vie esquissées d’une plume épurée, presque violente, les gestes et les sentiments d’une Française qui perd la garde de son enfant après avoir été accusée d’inceste et de perversion par son ex-conjoint. Peu à peu, elle se défait de tout : son identité hétérosexuelle, son travail d’avocate, toute relation stable, ses livres, son appartement, même son enfant, dont elle est privée pendant des mois. Qui est-on quand on a tout quitté ? Et l’amour maternel dure-t-il forcément toujours ? Une réflexion troublante. (Flammarion, 2020, 192 p.)

Lucy
par Jamaica Kincaid

LORI : Ce récit d’une jeune femme venue des Antilles pour travailler comme fille au pair dans une famille blanche des États-Unis est porté par une voix absolument neuve, à la fois passionnée et clinique : l’amour mère-fille, la colère devant la domination coloniale et le racisme, la découverte de l’amitié et de la passion physique, tout est décrit avec une grande justesse. J’aime la rage, la curiosité, le feu intérieur de Lucy. Elle n’est pas facile, mais j’aimerais être son amie. (Traduit de l’anglais par Dominique Peters, Livre de poche, 2002, 189 p.)

Dieu, le temps, les hommes et les anges
par Olga Tokarczuk

LORI : Les entités nommées dans le titre figurent, avec les champignons et les serpents, parmi les personnages de ce fabuleux roman, chronique de la vie dans un village polonais. Je fais partie d’un club de lecture depuis huit ans et nous avons tellement aimé Olga Tokarczuk que nous avons lu deux de ses livres de suite (l’autre était Sur les ossements des morts), chose qui ne nous était jamais arrivée. Je pense que ça dit tout. Ses romans sont doux, violents, drôles, terribles; ils contiennent le monde entier. (Traduit du polonais par Christophe Glogowski, Robert Laffont, 1998, 416 p.)

Cet article a été réalisé grâce au Conseil des arts du Canada.

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