Les voies de l’éveil

L’éloge de la lenteur dans un monde frénétique.

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On sait depuis Jean-Jacques Rousseau que la campagne dispose les promeneurs solitaires à la rêverie — et à la philosophie. Mais où trouver, de nos jours, des espaces naturels à l’abri de toute agitation humaine, où l’on peut encore s’accorder quelque temps de réflexion ?

Le philosophe canadien Mark Kingwell a découvert les vertus méditatives du silence sur un lac sauvage de Colombie-Britannique, lors d’une fin de semaine de pêche, activité qu’il avait jugée jusque-là « stupide ». Avec humilité, il reconnaît dans les gestes répétitifs du lancer à la mouche — et dans l’ennui qu’ils installent — l’occasion de revenir à soi et de « cheminer au fil de ses pensées ». De la pêche à la truite est un condensé de ses frétillantes spéculations, et une belle prise d’autodérision.

En France, il existe encore des zones à faible densité de population, mal desservies par le réseau routier, et encore non branchées à Internet, que les fonctionnaires appellent « l’hyper-ruralité ». C’est dans cette France-là que Sylvain Tesson a redonné un sens à sa vie. Auteur réputé pour les récits de ses périlleux voyages dans les steppes de Sibérie (il en est à son 26e livre), il a été freiné dans son élan par une bête chute d’un toit, un soir où il avait trop bu. Il s’est retrouvé à l’hôpital, des côtes et des vertèbres brisées, le crâne défoncé, avec un œil en moins et sourd d’une oreille. « Si je m’en sors, je traverse la France à pied », s’était-il alors promis.

En août 2015, il est parti du sud-est de l’Hexagone pour se rendre jusqu’au nord-ouest, au bout de la péninsule du Cotentin normand. Marchant « à un rythme de vieille dame », il a suivi les pistes pastorales oubliées, les voies ferrées désaffectées, les sentiers forestiers, qu’il a baptisés ses « chemins noirs ». Il a traversé des hameaux dépeu­plés où la boulangerie a fait place aux machines distributrices de baguettes. Il a rencontré des romanichels, des bergers, des vagabonds, des ermites. Son récit, écrit dans une langue superbe où chaque phrase va droit à l’essentiel, fait l’éloge de la lenteur dans un monde frénétique « où le paysage est devenu le décor du passage ». À lire de toute urgence, sans précipitation. (De la pêche à la truite et autres considérations philosophiques, par Mark Kingwell, XYZ, 330 p. ; Sur les chemins noirs, par Sylvain Tesson, Gallimard, 146 p.)