L’espoir de Malraux

C’est avec L’espoir, son roman sur la guerre civile espagnole, qu’André Malraux s’est le plus dévoilé, notamment par sa réflexion sur les différents ressorts de l’engagement. 

Roger Pic / Bibliothèque nationale de France / Wikimedia Commons

C’était un être de légende. Sur son passage, on pouvait humer les effluves des continents qu’il avait parcourus, des peuples qu’il avait côtoyés, des guerres auxquelles il avait participé. C’était un littéraire, c’était un politique, c’était un aventurier. Il a construit une œuvre à la fois forte et sinueuse, dense et poétique, unique sans contredit. Il faisait partie de l’histoire de son temps. Il faisait l’histoire de son temps. En Asie du Sud-Est, en Chine et au Japon, au Moyen-Orient comme au Proche-Orient, en Inde, en Asie centrale et jusqu’en Russie, en Afrique du Nord, dans les Amériques, en Europe, il fut tour à tour explorateur, reporter, combattant, critique d’art, chef d’escadrille, orateur, éditeur, cinéaste, résistant, ministre et, toujours, écrivain.

Auprès du général de Gaulle, dont il fut l’épatant ministre de la Culture dans les années 1960, on a dit de lui qu’il était « le fou du roi ». C’était dit avec affection, mais non sans une certaine appréhension. C’est que l’homme, révélé par son prix Goncourt en 1933, obtenu pour La condition humaine alors qu’il avait à peine 30 ans, n’était jamais tout à fait là où on l’attendait. D’où le mélange de curiosité et d’admiration — mais aussi d’hostilité — qu’il a généré autour de lui. « Il a manqué à Malraux de savoir se faire aimer », écrit avec justesse Jean-Yves Tadié dans son livre André Malraux : Histoire d’un regard.

Cheveux en bataille ou gominés, regard perçant, toujours en mouvement, Malraux donne l’impression d’être partout, tout le temps, comme on le disait de Napoléon. L’intellectuel a écrit de grands livres, mais c’est surtout sa vie qui était romanesque. Reprenons cette phrase de Tadié : « La littérature est ce qui ne se résume pas. » On peut en dire autant de Malraux lui-même. Mille fois il meurt, mille fois il renaît. On le croit perdu, le voilà Prix Goncourt. On le sait épris de Vélasquez et de Goya, on le retrouve chef d’une escadrille en guerre. Avec lui, il faut le dire, la réalité dépasse la fiction. L’espoir de Malraux, c’est que la fraternité l’emporte. Rien ne résiste à sa mégalomanie.

La guerre d’Espagne

Même si un livre ne peut résumer une œuvre, c’est avec L’espoir, son roman sur la guerre civile espagnole, que Malraux s’est probablement le plus dévoilé, notamment par sa réflexion sur les différents ressorts de l’engagement. Comme Ernest Hemingway, il a la mi-trentaine lorsque la guerre éclate, à l’été 1936. Comme Hemingway avec Pour qui sonne le glas, Malraux s’en inspirera pour écrire l’un de ses plus grands romans. Comme lui, il est déjà un écrivain connu, mais aussi un homme d’action. Malraux s’engage donc en Espagne et s’aligne aux côtés de la gauche républicaine face aux fascistes de Franco qui tentent un coup d’État avec le soutien d’une bonne partie de l’armée. En 1936 et 1937, il multiplie les allers-retours entre Madrid, Paris, Valence et Barcelone. Malraux prend alors beaucoup de notes — dans des carnets, dans des livres, sur des cartes —, qui lui serviront lorsqu’il écrira L’espoir, à partir du printemps 1937.

Intellectuel engagé, Malraux tente par tous les moyens d’obtenir du soutien extérieur, mais sans grand succès. La politique de non-intervention de la France, mais aussi de l’Angleterre et des États-Unis, consiste surtout, à quelques années de la Deuxième Guerre mondiale, à ne pas contrarier Hitler. Pourtant, l’appui à Franco de l’Allemagne nazie et de l’Italie de Mussolini, jusqu’à sa victoire sur les républicains en janvier 1939, n’est pas un secret. C’est ainsi que l’Espagne sera sacrifiée au fascisme dans l’espoir d’échapper à un conflit qui éclatera finalement quelques mois plus tard. « Les fascistes ont aidé les fascistes, les communistes ont aidé les communistes, et même la démocratie espagnole ; les démocraties n’aident pas les démocraties. Nous, démocrates, nous croyons à tout, sauf à nous-mêmes », fait dire Malraux à l’un de ses personnages de L’espoir.

On le sait, les forces gouvernementales sont rapidement débordées par les troupes fascistes, mieux équipées militairement et plus disciplinées que le front républicain. Malgré les difficultés, Malraux s’active inlassablement. L’homme a un égo, mais celui-ci n’a d’égal que son charisme. Orateur au pouvoir quasi hypnotique, il sait prendre un auditoire « comme une vague recouvre la plage », écrit Olivier Todd dans sa biographie de l’écrivain. Malraux se rend même aux États-Unis afin de solliciter de l’aide humanitaire pour les républicains. Au printemps 1937, il fait aussi un arrêt de deux jours à Montréal, où son passage donne lieu à toutes sortes de péripéties liées aux mesures anticommunistes du gouvernement de Duplessis, au pouvoir depuis moins d’un an. Le clergé espagnol étant du côté de Franco, et les communistes étant bien présents au sein des forces républicaines, on comprend aisément que la visite de Malraux au Québec ait donné quelques maux de tête aux autorités. Mais l’écrivain carbure aux causes difficiles. Il mène des combattants espagnols sans parler espagnol ; convainc à New York sans parler anglais. Sur le terrain, son savoir éblouit, « même s’ils ne comprennent pas ce qu’il dit », écrit Todd. Et ce n’est pas qu’une question de langue ! Jean d’Ormesson aimait raconter ses conversations avec Malraux. « On devinait ce qu’il voulait dire, mais on avait un peu de mal à comprendre, c’était Ézéchiel en train de parler à la concierge. Et la concierge, c’était moi, raconte-t-il en rigolant. On avait du mal à comprendre, mais on sentait que quelque chose de grand se passait. »

Avec L’espoir, Malraux signe un roman d’une rare intensité. Albert Camus l’aurait même lu huit fois, ce qui n’est pas peu dire. C’est que Malraux tente de se situer au-dessus des catégories, sur la marche la plus haute. Il pense le monde en démiurge. Pour lui, comme le note Tadié, « il ne suffit pas de photographier une grande époque pour que naisse une grande littérature ». Malraux cherche donc à tracer le destin de combattants en misant sur les notions de courage et de fraternité, de vie et de mort, dans une perspective quasi métaphysique. Il veut triompher de tout. De la mort, de la guerre, de l’histoire, de la vie même. Il croit en la possibilité de métamorphose. Et surtout en l’une des plus profondes que l’on puisse imaginer, la métamorphose « d’un destin subi en destin dominé », comme il l’écrit dans Le miroir des limbes, mémoires publiés à la fin des années 1960.

La terre vue du ciel

« Chacun regarde éclater autour de lui les obus antiaériens, la face gelée, le corps dans la chaleur de sa combinaison fourrée, — solitaire jusqu’au fond de l’obscurité de la mer » : les scènes de combats aériens sont parmi les plus belles de l’œuvre de Malraux. Il est un maître du récit d’atmosphère. Il est vrai que les aviateurs sont en quelque sorte les nouveaux héros des années 1920 et 1930, comme nous le rappelle le roman Vol de nuit de Saint-Exupéry. Malraux souligne d’ailleurs dans ses mémoires, écrits 30 ans après L’espoir, que sans les équipements modernes de navigation, « l’avion était un gros scarabée aveugle dès qu’il avait perdu la terre ».

Tout au long de la guerre d’Espagne, l’aviation demeurera la grande faiblesse des troupes républicaines, d’où l’obsession de Malraux. « Ou des avions arriveront de l’étranger, ou il n’y aura plus qu’à mourir le mieux possible », écrit-il dans L’espoir. « Aucun courage collectif ne résiste aux avions et aux mitrailleuses. » Cela rappelle le manque cruel d’équipements dont parle George Orwell dans Hommage à la Catalogne. « Le peuple est magnifique, Magnin, magnifique ! dit Vargas. Mais il est impuissant », écrit Malraux dans un dialogue. L’un des thèmes centraux de son roman est d’ailleurs la fraternité. La fraternité d’un destin partagé, la fraternité de ces nuits à attendre que quelque chose se passe. « Cette nuit chargée d’un espoir trouble et sans limites, écrit-il, cette nuit où chaque homme avait quelque chose à faire sur la terre. » C’est que Malraux, dans la nuit de l’histoire, n’oublie jamais l’espoir. « Dans le monde, il y a aussi le bonheur », écrit-il après une longue description d’un combat aérien épique.

L’espoir est un livre aux accents cinématographiques. Les images sont fortes, engageantes. Les scènes se déroulent comme de longs travellings de cinéma. On est parfois en haleine comme devant un suspense. Malraux réalisera d’ailleurs un film, Espoir, Sierra de Teruel, dont la trame reprendra justement le récit d’un avion qui s’écrase en montagne, l’une des scènes mythiques du roman. Une histoire — jamais tout à fait la même — qu’il a racontée des dizaines de fois dans ses discours et dans ses écrits.

Il n’y a pas foule sur les sommets

Ses livres ont la réputation (fausse) d’être illisibles. L’homme, celle d’avoir un tempérament exécrable. Sa légende est large comme un continent. On le croyait fou. On le prenait pour un génie. Tout à la fois et en même temps, comme dirait Emmanuel Macron. Lorsque Jacques Chirac décréta le transfert des cendres de Malraux au Panthéon en 1996 pour le 20e anniversaire de sa mort, il n’eut pas à se justifier. C’était évident pour tout le monde, même si tout le monde ne savait pas pourquoi. C’est Malraux, on sait qu’il est là quelque part au-dessus de nos têtes.

Il n’y a pas foule sur les sommets. C’est une expression qu’aimait utiliser l’un de mes amis. Une façon de se rappeler que, non, tout dans la vie ne s’équivaut pas. Cette expression trouve avec Malraux tout son sens. La crête, la plus exigeante, sur laquelle chaque fois il s’engageait avec courage et non sans naïveté, c’était celle de l’aventure intellectuelle, morale, physique. Il y avait chez lui une forme de recherche d’absolu, de jusqu’au-boutisme. On ne savait jamais ce qu’il pensait. Lorsqu’il parlait, on ne savait jamais dans quelle direction sa pensée nous amènerait. Comme tous les hommes d’action, il s’est trompé, beaucoup. Il n’y a que les donneurs de leçons qui ne se trompent jamais. Quand il y allait, c’était tout son corps et son esprit qui s’engageaient. Rien ne l’arrêtait. Seule la mort y est parvenue. « N’oubliez pas que celui qui nous contemple, écrit Malraux dans L’espoir, je veux dire l’histoire, qui nous juge et nous jugera, a besoin du courage qui gagne et pas celui qui console. » On comprend qu’à cette hauteur de vue, il n’y ait pas foule.

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André Malraux avait en effet très bien compris que les guerres modernes se gagnent dans les airs. Franco aussi avait bien compris cela, il a trouvé en Hitler le support, puisque ce dernier demande à Hermann Göring alors commandant en chef de la Luftwaffe de mettre à disposition des avions pour Franco avant même que ne commencent les hostilités.

Göring formera la Légion Condor qui s’est illustrée (comme l’on sait) par les bombardements (avec le soutien de l’aviation mussolinienne) et le massacre non négligeable d’une partie de la population de Guernica, une petite ville du pays Basque espagnol devenue martyre, puis immortalisée par le chef-d’œuvre de Pablo Picasso.

Les opérations aériennes menées en Espagne et en Afrique du Nord par les nazis servirons de répétions des frappes aériennes qui donneront dans un premier temps l’avantage à l’Allemagne lors des premiers affrontement de la Seconde guerre mondiale.

À noter aussi, fait moins connu que la guerre d’Espagne s’est aussi déroulée avec des sous-marins, que des sous-mariniers nationalistes espagnols se sont mutinés contre le régime franquiste, profitant d’avaries pour pouvoir théoriquement réparer dans des ports français et profiter de la situation pour réclamer l’asile politique.

La Guerre d’Espagne fut considérée par quelques-uns comme le laboratoire depuis lequel on pouvait entrevoir la manière de conduire les conflits futurs.

J’ai surtout connu le Malraux politique qui a marqué mon enfance sous l’ère gaulliste, puis après lorsqu’il soutenait la candidature à la présidence de Jacques Chaban-Delmas. Il y avait chez Malraux quelques choses d’assez fascinant, son physique, son regard à la fois toujours amusé et glaçant, son phrasé, sa manière de s’exprimer qui donnait toujours à ses propos un étonnant côté prophétique.

Il est selon moi le meilleur ministre de la culture que la France n’ait jamais eu. Il fut certainement un écrivain inspiré qui finalement nous fait tous autant que nous sommes paraître plutôt bien mesquins.

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Quel magnifique texte . Sur le courage .
´´La condition humaine ´´ de Malraux, racontant les combats de Shanghai impliquant Tchang Kai-chek , est un de mes livres préférés parce qu’on ressent la peur et la conviction des personnages . Vous me donnez le goût de lire ´´l’Espoir ´´.

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