L’été du côté de chez Sagan

Françoise Sagan, c’est l’été. Le soleil de la Côte d’Azur qui brûle la peau. La fête et les excès. Tout cela dans des romans courts au style épuré, parfaits pour les vacances.  

Keystone-France / Getty Images / montage : L’actualité

S’il fallait ne retenir qu’une seule œuvre de Françoise Sagan, ce serait sa première, le livre interdit, le scandale de l’année 1954 alors qu’elle n’avait pas encore 20 ans, l’étonnant Bonjour tristesse. Il y a de ces auteurs que l’on sait qu’on devra lire. Leurs romans traînent dans à peu près toutes les bibliothèques, s’entassent dans les librairies d’occasion. À force, on croit savoir de quoi il s’agit sans même les avoir lus. Mais on ne connaît pas Sagan tant qu’on n’a pas côtoyé ses personnages désenchantés, vécu quelques heures ou quelques jours au rythme de leurs émotions, ressenti sur sa peau la chaleur de la Côte d’Azur ; tant qu’on n’a pas plongé dans ses romans aigres-doux et si tendres à la fois. Sagan ou la littérature comme un incendie à éteindre.

On a tous une idée du personnage Sagan. La femme libre, désinvolte, imprudente, impudique, insouciante. On la disait légère, c’était pour se réconforter. On ne voulait voir que ce qui nous rassurait. La jeune écervelée au visage angélique ne pouvait pas être dangereuse. Au fond, c’est peut-être le vieux François Mauriac qui avait vu juste, dès la sortie du premier roman. Il avait parlé de Sagan comme d’un « charmant petit monstre », et cela lui est resté. « Les nobles attitudes me viennent toujours trop tard à l’esprit », écrit-elle dans Bonjour tristesse. On sait que les gens sages n’ont pas toujours raison.

C’est la littérature

Sagan, c’est l’été. Le soleil qui brûle la peau. Les petites voitures sport, décapotables de préférence. La vitesse sur les routes sinueuses en montagne. La lecture et les bains de mer. Les casinos de la Côte d’Azur ou de Deauville. Le manoir du Breuil en Normandie, acquis en 1959, qu’elle conservera jusque dans les années 1990. La fête. Les excès qui couvrent d’autres excès. L’argent qui fuit. Les problèmes avec la justice. Les longues soirées entre amis. Le plaisir des choses futiles. Les nuits qui ne finissent plus de finir. Les engueulades et les réconciliations. L’écriture. Le succès et les échecs. Dans Avec mon meilleur souvenir, sortes de Mémoires qu’elle publie au début des années 1980, elle dit que celui « qui n’a jamais aimé la vitesse n’a jamais aimé la vie — ou alors, peut-être, n’a jamais aimé personne ». L’amour, toujours. Sagan, c’est la littérature. 

Elle avait l’urgence d’écrire pour assouvir une urgence de vivre. On ne voulait pas la prendre au sérieux, car on ne savait pas jusqu’où elle pourrait aller. Les gens imprévisibles sont la menace à l’ordre établi. En littérature comme en politique, il y a toujours quelque chose ou quelqu’un à protéger. « Rien ne paraît désespérément souhaitable que l’imprudence », écrit-elle dans Un certain sourire, son deuxième roman. Chez Sagan — dans sa vie comme dans son écriture —, ce qui peut sembler de l’insouciance n’est bien souvent que la marque d’une grande sensibilité. Dans La femme fardée, roman de 1981, elle rappelle d’ailleurs que l’insouciance suppose un certain oubli. Si Sagan a beaucoup fui dans sa vie, il n’est pas si sûr qu’elle ait beaucoup oublié. Elle s’étourdissait, mais ne se quittait jamais vraiment. « Rien ne vaut une certaine forme de bêtise », écrit-elle avec justesse dans son roman Dans un mois, dans un an. « Je voulais devenir célèbre et assommante », dit la narratrice de Bonjour tristesse.

On a voulu la classer dans la catégorie des auteurs légers parce qu’elle peignait un milieu « oisif et blasé », comme elle l’écrit dans Des bleus à l’âme, paru en 1972. Ce n’est pourtant pas parce qu’on décrit les futilités d’un groupe social que notre écriture devient sans intérêt. À ce compte-là, il faudrait rejeter la moitié de la littérature mondiale. Il y a toujours eu à l’égard de Sagan un snobisme qui ne devait servir qu’à cacher une forme de détestation des femmes — des femmes libres. Pour elle, si l’écriture n’est pas une vraie confession, a-t-elle écrit, ce n’est pas de la littérature. C’est peut-être cette liberté-là qu’on détestait. Dans La chamade, l’un des personnages a une passion pour F. Scott Fitzgerald. Ce cher Fitzgerald s’intéressait justement au même milieu que Sagan. Ces gens blasés qui traînent leur mélancolie comme d’autres leurs serviettes de plage et pour qui la vie ne semble être « qu’une route savonneuse » où l’on n’en finit plus de perdre pied, pour reprendre l’une des expressions de Sagan.

L’écriture de Sagan est libre, fluide. On pense à l’utilisation des dialogues, un peu à la manière d’Ernest Hemingway. Une écriture toute en tension, toute en retenue. Des phrases simples. Des sentiments nus et naïfs. Un contraste toujours aussi saisissant entre la simplicité de l’écriture et la violence des sentiments. Ses romans peut-être les plus forts, sûrement les plus beaux, sont écrits à la première personne. On pense à Bonjour tristesse, bien sûr, mais aussi à Un certain sourire et Le garde du cœur.

Huis clos

Françoise Sagan meurt à 69 ans, en 2004. Elle était entrée en littérature par la grande porte. Bonjour tristesse a été le roman de l’été 1954, alors qu’il s’en est vendu plus d’un million d’exemplaires l’année de sa parution, un succès aussi énorme qu’inattendu. C’est un livre qui présage la révolution des mœurs à venir. À tel point que son père refusa que sa fille de 18 ans publie son premier roman sous son véritable nom. Sagan, ce sera donc un emprunt à Marcel Proust, la princesse de Sagan, ça ne s’invente pas. Dans Avec mon meilleur souvenir, elle assure d’ailleurs avoir découvert en lisant Proust « qu’il n’y avait pas de limite, pas de fond, que la vérité était partout, la vérité humaine s’entend, partout offerte, et qu’elle était à la fois la seule inaccessible et la seule désirable ». Dans son roman de 1965, La chamade, Sagan souligne elle-même le rapprochement entre l’une des scènes de son roman et une soirée à la Proust. « On était chez les Verdurin », note-t-elle.

Un style simple, épuré, qui court sur la page. Des romans courts. La facilité apparente et trompeuse de l’écriture. Sagan écrit ce qu’elle a en elle. C’est pour ça que ses romans sont intemporels et que le premier livre d’une jeune femme de 18 ans nous rejoint encore près de 70 ans après sa parution. « On ne sait pas ce qu’on est capable d’écrire », soutient Marguerite Duras. Comme l’auteure de L’amant, Sagan est une romancière de l’obsession. Dans le très beau Aimez-vous Brahms…, publié en 1959, elle écrit : « Elle se sentait sauvée. Et perdue. » Tout est là.

Il y a toujours une forme de huis clos chez Sagan. Le bateau de croisière Narcissus de La femme fardée, l’impossible duo dans Le garde du cœur, le trio amoureux dans De guerre lasse. Il est vrai que Sagan est aussi reconnue pour ses pièces de théâtre. Je me souviens d’une soirée il y a quelques années au théâtre Lucernaire, à Paris, où j’avais assisté à une représentation de Françoise par Sagan, avec une Caroline Loeb saisissante dans le rôle de la romancière. C’était une pièce conçue à partir du livre Je ne renie rien, un ouvrage d’entretiens avec Sagan publié en 2014, 10 ans après sa mort. Me revient en mémoire le côté insolent de Sagan, si bien incarnée par Loeb, sa passion absolue de la littérature, sa lucidité, son amour des hommes et du jeu, ses fragilités aussi. Comme souvent, la femme fragile cache une femme forte.

L’écriture de la mélancolie

L’attente, le désir, le secret, tout ce qui fait la beauté de la vie, on le retrouve dans l’œuvre de Sagan. Bien sûr, le monde est aussi fait d’illusions, de déceptions, voire de trahisons, mais la romancière rappelle admirablement qu’il y a, au-dessus de tout, l’amour. « Si j’avais su, c’eût été pareil » : cette réplique de Dominique, la narratrice d’Un certain sourire, souligne à quel point un moment de bonheur vaut mille peines. Sagan cite alors Proust : « Il est très rare qu’un bonheur vienne se poser précisément sur le désir qui l’avait appelé. » C’est l’une des clés de lecture de Sagan, la vie n’est pas lisse, les murs de la maison ne sont pas droits, rien n’est jamais parfait, mais il y a l’amour. « Le bonheur est la chose la plus calomniée qui soit », écrit-elle dans son roman Dans un mois, dans un an. Avec Sagan, le monde est beau au royaume de la mélancolie.

On peut aimer même quand ce n’est pas possible. On peut aimer durant la guerre. On peut aimer toujours. L’amour ne supporte pas d’interdit. C’est Sagan. Parce qu’aimer, cela demeure probablement l’une des meilleures façons de dominer sa vie. « Vous savez, les gens ont toujours l’air débordés par leur vie, et vous, vous avez l’air de déborder la vôtre », écrit-elle dans La chamade. Avec De guerre lasse et Les faux-fuyants, deux romans qui se déroulent durant la Deuxième Guerre mondiale, Sagan souligne que l’on peut prendre plaisir à vivre, même lors de moments difficiles. « L’été, en cette année 1942, fut un des plus beaux que connut notre planète, comme si la Terre voulait, par sa beauté et sa douceur, calmer la furie et l’affolement des hommes. » Trente ans après Bonjour tristesse, Sagan a refermé une sorte de boucle avec De guerre lasse, magnifique roman sur l’amour — mais aussi sur l’aveuglement, la lâcheté et le courage — au temps de la guerre. « La vie, lui semblait-il, pouvait durer éternellement comme ça ; et elle ne savait pas si c’était là une possibilité, un espoir ou une menace », écrit Sagan.

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