L’expression du mois : la tentation de Venise

Aucune ville n’est plus littéraire que Venise. Comme si sa lenteur légendaire était propice aux grands questionnements.

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

Il y a de ces expressions qui permettent de capturer l’air du temps en une formule. La tentation de Venise signifie l’envie de se consacrer à autre chose, de changer de vie. Ces temps-ci, alors que s’achève le « Grand Confinement », et que débutera peu à peu le « monde d’après », bien des gens semblent pris de ce désir de faire autrement, de changer de cap. On pourrait dire qu’ils ou elles ont… la tentation de Venise.

La formule n’est pas très ancienne ni très connue. La tentation de Venise fut d’abord, en 1993, le titre d’un livre d’un homme politique alors en réflexion sur son avenir, mais qui allait, deux ans plus tard, devenir premier ministre de la France sous Jacques Chirac. Son nom : Alain Juppé. Vous vous souvenez, celui qui s’était en quelque sorte réfugié à Montréal, il y a quelques années, après sa condamnation dans une affaire d’emplois fictifs. Mais ça, c’est une autre histoire ! Bref, pour Juppé, Venise constituait une espèce de ville refuge, un endroit parfait pour réfléchir à la suite des choses.

C’est que Venise a toujours représenté le lieu de tous les enchantements. Une ville mystère, lieu de toutes les interprétations, de tous les possibles. En ce moment, sur le site Web de L’actualité, Arièle Butaux, romancière et productrice radio, publie une série d’articles très touchants sur Venise, sa soudaine tranquillité en temps de confinement, son éternelle beauté. « Venise est un amplificateur d’émotions, écrit-elle. Si l’on y arrive simplement heureux, elle nous rend euphorique. À l’inverse, un vague sentiment de tristesse peut s’y transformer en désespoir. »

La ville de la littérature

Venise la Sérénissime, ville des amoureux depuis Casanova et bien avant, est aussi et surtout celle des écrivains. De tout temps, ils s’y sont vus comme dans un miroir grossissant. Pensons à Jean d’Ormesson. Il y avait ses habitudes. Il logeait bien souvent à Dorsoduro, le quartier universitaire de Venise. L’auteur d’Au plaisir de Dieu était un être à part : le plus jeune élu à l’Académie française, à 48 ans en 1973, sera également le premier à lutter pour y accueillir la première femme, Marguerite Yourcenar. C’est à Venise qu’il écrivit La Douane de mer, au début des années 1990, et c’est là aussi que s’y déroule l’un de ses plus importants livres, Histoire du Juif errant. « Venise est un entrelacement de chemins qui ne mènent nulle part et qui se suffisent à eux-mêmes ; une horloge où toutes les heures sont égales », écrit pour sa part le romancier Philippe Sollers, dans Éloge de l’infini. Depuis des années, Sollers fait de longs séjours à Venise et y écrit beaucoup. Il est d’ailleurs l’auteur du Dictionnaire amoureux de Venise, publié en 2004. C’est dire.

De toute façon, aucune ville n’est plus littéraire que Venise. Comme si sa lenteur légendaire était propice aux grands questionnements. De Chateaubriand à Alfred de Musset, qui y vécut des séjours amoureux en compagnie de George Sand ; d’Émile Zola, qui y est né, à Marcel Proust, qui y séjourna avec sa mère en 1900 ; puis de Byron à Thomas Mann, de Henry James à Paul Morand, jusqu’aux romans policiers de Donna Leon. La mort à Venise, sans contredit l’un des plus célèbres textes de Thomas Mann, se déroule d’ailleurs dans une Venise frappée au début du XXe siècle par un grand malheur : une terrible épidémie de choléra asiatique. Le personnage principal de Mann y était justement venu pour changer d’air en s’installant au Grand Hôtel des Bains.

Ernest Hemingway passa beaucoup de temps à Venise à la fin des années 1940. Il n’y a pas seulement chassé le canard et le faisan dans l’île de Torcello, il s’y est aussi épris d’une jeune femme qu’il a immortalisée par l’entremise de Renata dans son roman à saveur autobiographique Au-delà du fleuve et sous les arbres, qui se déroule essentiellement à Venise. « Venise est le pays où l’on juge le mieux de la beauté des choses », disait Stendhal. Dans la Cité des Doges, Hemingway devint un habitué du Harry’s Bar — qui existe toujours — et vivait au luxueux Palais Gritti. C’était quelques années avant son prix Nobel de littérature, qu’il allait obtenir en 1954. Et ce cher Marc Lambron qui nous rappelle, dans l’un des tomes de son Carnet de bal, cette succulente passe d’armes de madame de Pompadour et Casanova, dont elle était curieuse des origines vénitiennes : « Vous venez de là-bas ? — Non, Madame, je viens de là-haut. »

Ville du plaisir et de l’amour, mais aussi ville du déclin, Venise est aujourd’hui symbole de l’invasion touristique et de la menace que font peser sur le monde les changements climatiques. Mais ce déclin de la Sérénissime, il est là depuis bien longtemps. Il remonte à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492. Le monde allait alors basculer et l’histoire se déplacer du côté de l’Atlantique, puis du Pacifique. Venise est une ville sans cesse en danger, construite sur l’eau, mouvante, prête à sombrer. « Venise est toujours considérée comme étant en train de mourir, a déjà dit d’Ormesson, et elle ressuscite toujours. » Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand, jamais à court de formules dramatiques, y liait sa situation personnelle : « Venise, nos destins ont été pareils ! Mes songes s’évanouissent, à mesure que vos palais s’écroulent. » Dans La fête à Venise, Sollers retient cette entrée du journal d’Andy Warhol, en septembre 1977, alors qu’il se trouvait à Venise : « J’ai pris une vedette rapide pour l’aéroport, on a volé au-dessus des vagues. » C’est un peu ça, le problème.

« Ce qu’il y a de mieux à Venise, c’est d’y arriver et d’en repartir. Je n’ai jamais manqué d’y arriver le cœur battant. J’en suis toujours reparti, pour une raison ou pour une autre, le cœur vaguement mélancolique », écrivait d’Ormesson, encore lui, dans Qu’ai-je donc fait, en 2008. En 2017, à sa mort à l’âge de 92 ans, c’est là, à Venise, devant la Douane de mer, que ses cendres seront dispersées. C’est peut-être comme ça aussi avec la tentation de Venise, ce désir de changer de cap : on s’y laisse tenter le cœur battant, mais se changer soi-même demeure l’affaire de toute une vie.

Dans La fête à Venise, Sollers écrit encore : « À la semaine prochaine, ou dans quelques siècles. » Voilà une façon toute vénitienne de voir les choses !

L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019, aux Éditions du Boréal.

Les commentaires sont fermés.