L’héritage culturel d’un «vieux prof»

Les nouvelles qu’a publiées Paul Zumthor quelques mois avant sa mort sont celles d’un écrivain extrêmement vivant et sensible.

Je venais à peine de terminer la lecture de son recueil de nouvelles, La Porte à côté, lorsque j’ai appris la mort de Paul Zumthor. Le livre ne m’avait pas préparé à cette conclusion. Sans doute y est-il beaucoup question du vieillissement, de la mort, mais dans une lumière d’intelligence et de sensibilité si vive que l’issue finale était paradoxalement écartée. Les nouvelles de La Porte à côté sont d’un écrivain extrêmement vivant, celui qui dit et persiste à dire, parmi toutes les tragédies et les questions insolubles de l’existence: «À chaque instant le monde est parfait.»

Rien de ce qui est raconté dans ce livre n’est directement biographique, mais on lira avec une émotion particulière la méditation intitulée Le Vieux Prof, sans doute nourrie par les expériences du grand professeur que fut Paul Zumthor. À quoi peut penser le professeur en fin de carrière, devant la poussée démographique de ces hordes d’étudiants qui lui prêtent leur attention, sinon à «ce rien», cet «héritage» de culture, d’histoire qui passe vaille que vaille d’une génération à l’autre? Ce «rien», c’est «l’ultime débris d’un héritage de certitude et d’amour», ou encore un «feu» qui passe de l’un à l’autre, du «vieux prof» au jeune étudiant, sans qu’on sache trop ce qu’il transporte, ce qu’il contient.

Ce quasi-récit fait partie d’une série de textes très brefs, d’Esquisses, qui sont sans doute les plus émouvants du recueil, ceux auxquels on sera tenté de revenir le plus souvent pour se souvenir de Paul Zumthor. Ailleurs, dans des nouvelles plus développées, il tirera parti de sa vaste expérience du monde, par exemple en évoquant l’image d’un vieux poète oral, en Amérique du Sud, ou les espoirs fous et les périls d’un jeune Africain qui veut s’embarquer à Tanger pour gagner l’Europe de tous ses rêves.

Trois des plus belles, des plus riches nouvelles du livre sont réunies sous le titre de Médiévales. La connaissance très précise qu’avait Paul Zumthor du Moyen Âge n’était pas celle d’un spécialiste frileux. Il aimait, il goûtait (L’actualité, 15 avril 92). Il me disait un jour qu’il aurait aimé vivre à cette époque. Aussi bien peut-il raconter avec une force de conviction totale la grande maladie de l’empereur Charlemagne, ou encore la tragédie de la reine Pédauque.

N’est-ce pas, aussi bien, dans une sorte de Moyen Âge que nous entraîne le récit d’Anne Hébert, au titre d’ailleurs outrageusement moderne: Aurélien, Clara, mademoiselle et le lieutenant anglais ? L’action se déroule dans un Québec ancien, plus ancien qu’ancien, tout près de quelque mythique commencement où les passions arrivent très vite à leur comble. Le désespoir d’Aurélien Laroche, à la mort de sa femme, fait de lui une bête de somme, sans aucune ouverture d’espérance ou même de sensibilité. Et Clara, sa fille, grandira dans ce climat de radicale indifférence, jusqu’au moment où elle s’éprendra violemment de la connaissance, grâce à la rencontre d’une maîtresse d’école passionnée.

La première partie du récit est à mon gré la plus belle, la plus forte, écrite avec une économie de moyens qui rend d’autant plus violente la revendication de vie qui monte du paysage désolé. On peut compter ces pages parmi les plus saisissantes que la romancière ait écrites. Mais la deuxième partie, et ce lieutenant anglais?… Comment, par quel concours de circonstances ou quelle fatalité est-il venu s’installer dans une cabane primitive, parmi les arbres? On nous parle de la peur totale, incontrôlable, qui l’a saisi durant le blitz de Londres. D’un camp militaire appelé Valcour, au Québec, où il aurait été envoyé en désespoir de cause, puis chassé. De l’habitude qu’il aurait de trop aimer les toutes jeunes filles…

Ai-je tort de demander des précisions à un récit qui, comme tous ceux d’Anne Hébert, se situe dans une aura essentiellement poétique? La réponse appartient à chaque lecteur, et j’en connais qui ont traversé la deuxième partie avec autant de ravissement inquiet que la première. Pour moi, je ne cesse de revenir au début, qui est d’une rare intensité: «Cela s’est produit brusquement, d’une façon fulgurante. Une sorte d’illumination sauvage a saisi Aurélien Laroche. Dans cette lumière crue…»

La Porte à côté, par Paul Zumthor, L’Hexagone, 189 pages, 16,95$.

Aurélien, Clara, mademoiselle et le lieutenant anglais, par Anne Hébert, Seuil, 90 pages, 12,95$.

LA PORTE À CÔTÉ

Et me voici, de jour en jour cerné par ces quelques dizaines d’êtresincomplets que j’ai, paraît-il, la responsabilité d’«instruire». De quoi? De moi? D’eux-mêmes? Quatrevingts pour cent de filles, salvatrices de la culture qu’on appelle libérale comme le furent les moines du haut Moyen Âge, petites Minerves casquées de cheveux de femmes, parmi les fleurs d’un corps tout juste éclos, dressées contre le fond de la salle de cours, contre le fond de leur enfance, neuves, fraîches, et bientôt, d’un semestre à l’autre, guettées par leur féminité dévoreuse. Moi, je reste, mes filets crevés dans le poing, au bord de leurs générations fluentes, sûres d’elles-mêmes malgré tout, zigzaguant tête haute sous leur revêtement de nonchalance ou d’hostilité, dans leurs relents d’aftershave et de désodorisant qu’elles prennent pour l’air du large, si différentes de ce que nous fûmes, nous refoulés aujourd’hui au pied du mur terminal, trop éblouissant pour qu’on en supporte sans peine la vue.

Paul Zumthor

Laisser un commentaire