L’héritage de Bethune

Il a pratiqué la médecine de combat en Espagne, en Chine et… à Montréal, où, dans les années 1930, on ne soignait pas les riches et les pauvres de la même façon, rappelle Jean Paré, qui vient de traduire une deuxième biographie de ce héros canadien étonnamment actuel.

Bibliothèque et Archives Canada / PA-172323
Bibliothèque et Archives Canada / PA-172323

Le premier « médecin sans frontières », c’est lui. Le premier si l’on veut excepter, peut-être, le fondateur de la Croix-Rouge, Henri Dunant. Mais sur le front de Madrid, pendant la guerre civile espagnole, et dans les montagnes de Chine, en 1938-1939, pendant la résistance contre l’envahisseur japonais, Norman Bethune ne fait pas que soigner, amputer ou transfuser les blessés. Comme Dunant, il est épouvanté par les horreurs de la guerre, mais il mène aussi un combat politique. Un combat contre le fascisme et la tyrannie, qui vont, craint-il, précipiter le monde dans l’horreur. « Si nous ne les arrêtons pas tout de suite, ils vont transformer le monde en boucherie. »

En Chine, Norman Bethune est un saint. Au Canada, un héros, mais un héros intermittent. Une étoile variable. Une fois par génération, on le découvre, puis on l’oublie. L’ex-gouverneure générale du Canada Adrienne Clarkson publie cet automne une nouvelle biographie de lui. La première avait été celle d’un des collègues de Bethune, le Dr Gabriel Nadeau, en 1940. Suivit, 12 ans plus tard, un bel ouvrage très lyrique, mais presque hagiographique, de Ted Allan et Sydney Gordon ; c’est le livre que je traduirai en 1973, plus de 20 ans après sa parution en anglais. La même année, une brève biographie par Roderick Stewart corrige ce que l’ouvrage précédent avait d’exalté. En 1989, un film de Phillip Borsos, pas très réussi, tourné dans des conditions difficiles, permet à Donald Sutherland une performance époustouflante.

Lors de la parution de Docteur Bethune, en 1973, nombre des contemporains du médecin étaient encore vivants : amis, collègues, patients, membres de son équipe à l’Hôpital du Sacré-Cœur, surtout, et j’avais pu les interviewer pour le magazine Maclean’s. Pendant que je traduisais la biographie d’Adrienne Clarkson, j’ai retrouvé mes notes…

***

En 1925, Norman Bethune avait déjà beaucoup vécu. Fils d’un père pasteur et d’une mère missionnaire, ce jeune médecin formé à Toronto, Londres et Berlin a été blessé sur le front de Picardie en 1914. À Londres, menant une vie de bohème, peintre, sculpteur, écrivain, il se fait antiquaire pour payer ses études et écume les greniers de l’Europe ruinée. Ce que la guerre lui a appris de la vie, c’est de ne pas en perdre un instant. Il a raison : de retour en Amérique, installé à Detroit, médecin fort couru, il contracte la tuberculose…

À cette époque, on n’a pas encore découvert les antibiotiques ni les sulfamides. La tuberculose, c’est la mort lente ; au mieux, des années de chaise longue. Dans les seuls sanatoriums canadiens, on compte 5 000 mourants. Pour mourir sans embêter personne, Bethune va au sanatorium Trudeau, à Saranac Lake, dans l’État de New York. Il y découvre que dans certains hôpitaux, entre autres au Royal Victoria de Montréal, on commence à traiter la tuberculose par la chirurgie. Il se porte volontaire pour
l’intervention et guérit en deux mois. Avec sa fougue habituelle, il se fait l’apôtre de la chirurgie thoracique et, après un an d’études à New York, il vient travailler à Montréal, au Royal Victoria et à l’Université McGill, où l’a recruté le Dr Edward Archibald, « père de la chirurgie thoracique ». C’est ce grand patron qui a aussi engagé le célèbre neurologue Wilder Penfield…

À Montréal, qui est alors la capitale incontestée de la vie culturelle et mondaine au Canada, c’est la frénésie créatrice. Bethune noie dans la vie mondaine, les plaisirs et le sport sa grande frousse de mourir. Mais en même temps, il cherche à arracher sa vie à la banalité et brûle d’une haine féroce contre la maladie et la misère. Il perfectionne sa technique, invente des instruments encore utilisés aujourd’hui, enseigne, fait de la recherche. Pendant qu’à la même université Hans Selye poursuit la réflexion qui le conduira à l’identification du « stress », Bethune pressent que « la maladie est le résultat de l’ensemble des tensions ».

Tensions ? Pour lui, le premier stress, c’est la misère. Au Québec, à l’époque, un bébé sur quatre mourait avant l’âge d’un an. Comme à Calcutta. « Il y a deux tuberculoses, écrit-il. Une tuberculose de riches et une de pauvres. La première est guérissable, la deuxième est mortelle. » À ses yeux, la médecine sera sociale et préventive, ou elle échouera. Et la vraie médecine préventive, c’est aussi de la politique. « La médecine telle que nous la pratiquons est un commerce de luxe. » Bethune réclame donc l’assurance maladie universelle, l’étatisation de la médecine, la rémunération à salaire et la création dans les quartiers populaires de « communes de la santé » animées par des équipes multidisciplinaires. Il propose que les centres de médecine communautaire soient gérés par la population. Il soigne gratuitement, se fait féministe, proteste contre les matraquages de chômeurs.

En 1935, il passe l’été en Union soviétique avec quelques autres savants canadiens, dont Hans Selye et Frederick Banting, découvreur de l’insuline, que Bethune avait connu à l’École de médecine. Il y visite des hôpitaux et des cliniques d’usine. On le dit communiste ; il le croit volontiers et finit, après bien des refus, par s’inscrire au parti. Pour combattre la maladie, il est prêt à toutes les alliances.

Entre-temps, il a quitté l’Hôpital Royal Victoria, où ses relations avec le grand patron, le Dr Archibald, étaient devenues intenables, tant à cause de ses méthodes opératoires que de ses activités sociales et politiques. Edward Archibald, reconnu pour son approche méthodique et sa lenteur, lui reprochait ses méthodes « rapides, mais agressives, imprudentes, frustes, loin d’être pertinentes, et même un peu dangereuses ».

Bethune devient chef des services de chirurgie pulmonaire et de bronchoscopie à l’Hôpital du Sacré-Cœur, à Cartierville, alors en banlieue. Cet hôpital de 450 lits vient d’être fondé (en 1926) par un groupe de jeunes spécialistes canadiens-français, qui rêvent d’élever la médecine québécoise à la hauteur de ce qui se fait de mieux dans le monde. Le Sacré-Cœur est une Mecque de la nouvelle médecine québécoise, ce que seront plus tard Sainte-Justine ou l’Institut de cardiologie. On y trouve même la première banque de sang de Montréal.

Il y a là les sommités du temps : les Drs Migneault et Verschelden, cofondateurs de l’hôpital, chirurgiens célèbres, amis du grand maître Archibald ; le Dr J.-Avila Vidal, spécialiste des maladies pulmonaires et de la silicose, qui faisait rage chez les mineurs, nonobstant les dénégations de l’industrie et des autorités publiques. On y trouvait aussi le Dr Fernand Hébert ; le Dr Gérard Rolland, premier spécialiste québécois de la chirurgie thoracique, adjoint de Bethune ; le Dr Georges Deshaies, premier assistant de Bethune et son ami intime (son fils Guy sera, bien plus tard, grand repor­ter à L’actualité) ; Georges Cousineau, son anesthésiste ; et d’autres grands noms, comme l’ostéopathe Édouard Samson.

Le Dr Vidal n’était plus là pour raconter les événements, mais son fils, dom Jean Vidal, était père hôtelier à l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac : « Je me souviens que mon père tenait beaucoup à Bethune. « Il nous faut, disait-il, de grands bonshommes pour que le Sacré-Cœur devienne ce que nous rêvons d’en faire, et Bethune en est un. » La difficulté, c’est qu’il n’était pas accepté par tout le monde. »

Le Dr Rolland m’a raconté que les religieuses avaient dû demander l’autorisation de l’archevêché pour engager un… protestant ! « Migneault a dû insister très fort. » Il n’y a pas que les bonnes sœurs que Bethune étonne ; ses collègues le trouvent habillé « comme la chienne à Jacques » : « Il nous arrivait parfois en sandales, sans chaussettes, débraillé, avec une cravate jaune sur une chemise bleue d’ouvrier. Nu-tête, en plus… » Car à l’époque, un homme correct devait avoir de la tenue : costume sombre, col empesé, chapeau, guêtres. « Des croque-morts mâtinés de maîtres d’hôtel », écrit Bethune en se moquant.

Il avait loué une chambre près de l’hôpi­tal à une brave dame de Sainte-Anne, qui le mit à la porte quand elle vit qu’il recevait des « visites féminines ». Il louera un chalet dans les Laurentides, jusqu’à ce qu’il démolisse sa Ford Runabout dans un accident. Il n’en séduisait pas moins tout le monde : les médecins par sa virtuosité, les sœurs par son dévouement, les patients par son attention.

« Ce que nous faisions était expérimental, m’a avoué le Dr Cousineau. C’est moi, l’anesthésiste, qui avais la tâche de dire aux patients qu’ils n’avaient qu’une chance sur cinq, ou même moins, de s’en tirer : le choc opératoire était terrible, parce qu’une opération pouvait prendre de six à dix heures. L’anesthésie se faisait à l’éther ou au chloroforme. Et il y avait l’hémorragie et l’infection. Bethune restait au chevet de l’opéré tant qu’il n’était pas hors de danger. Ou alors il faisait lui-même l’autopsie, pour voir ce qui avait mal marché. C’était un grand professeur. Il nous faisait une conférence clinique tous les vendredis. »

L’équipe du Sacré-Cœur devient célèbre. On accourt de tout le continent et même d’outre-mer pour voir à l’œuvre le quatuor formé de Bethune, Rolland, Deshaies et Cousineau. Ils font des démonstrations de leur technique au Canada et aux États-Unis.

« C’était une merveille, me disait le Dr Cousineau, de voir travailler Bethune et Rolland ensemble. Une synchronisation extraordinaire, un vrai ballet de mains. Bethune pensait à tout : il avait même créé un bijou spécial, un collier qui cachait la cicatrice que les phrénicectomies laissaient au cou. »

Bethune ne tirait pourtant pas grand profit matériel de sa notoriété. « Il était toujours fauché, rappelait le Dr Rolland. Un jour que la maison où il habitait avait brûlé, nous avons dû aller collecter des fonds auprès de quelques-uns de ses patients pour lui acheter des vêtements. Il vivait de son salaire de l’hôpital, douze cents pias­tres par année. Il n’envoyait jamais de factures. Ses malades étaient tout pour lui. Il n’avait même pas de blocs d’ordonnances à en-tête. Nous lui avons ramassé 300 dollars, mais le lendemain, il m’a demandé 25 cents ; il avait tout donné aux petits gars qui allaient étudier chez lui. »

Il s’agissait d’enfants de quartiers pauvres qui fréquentaient une école « d’éducation par l’art », qu’il avait ouverte dans son appartement du square du Beaver Hall (aujourd’hui place du Frère-André), l’ancien appartement d’étudiant de Jean-Paul Lemieux et de Jean Palardy, presque en face de l’endroit où pourrait se trouver sa statue, mais qui abrite celle du frère André. Les peintres Marian Scott (épouse du célèbre juriste et poète Frank Scott, bête noire de Maurice Duplessis) et Fritz Brandtner y donnaient des cours. Le samedi, Brandtner ou Bethune lui-même emmenait les enfants visiter des musées et des galeries. Le romancier Hugh MacLennan raconte cet aspect de la vie de Bethune dans son roman The Watch That Ends the Night (Le matin d’une longue nuit, Hurtubise HMH).

Avec George Mooney, secrétaire du YMCA, il ouvrit à Verdun une clinique du samedi gratuite. Bethune et le Dr J.-Avila Vidal se ressemblaient par certains points. Tous deux achetaient à leurs
malades des choses qui leur manquaient : pyjamas, livres, douceurs.

« Ils avaient une grande admiration l’un pour l’autre, m’a raconté dom Jean Vidal. Mon père nous parlait des opérations formidables de Bethune et nous disait : « Cet homme ne cherche qu’à faire du bien. Mais quel bohème ! Il n’est pas fixé. » Et Bethune voyait que mon père n’était pas esclave de son milieu bourgeois. Ils pratiquèrent tous deux ce que mon père a dit à ses élèves lors de son dernier cours à l’université, en 1937 : « Ayez toujours la joie et l’honneur de servir votre patient, et souvenez-vous qu’il est d’abord et avant tout un être humain. » »

Le Dr Vidal était ce que l’on appelait à l’époque un « homme d’œuvres », un de ces chrétiens profondément pénétrés des enseignements réformistes de l’encyclique Quadragesimo Anno, par lesquels l’Église s’efforçait de prévenir le triomphe du socialisme par la création d’une « troisième voie » corporatiste entre le marxisme et un capitalisme assez peu civilisé. Professeur de phtisiologie à la Faculté de médecine, fondateur de l’Institut de pathologie minière, il était aussi président général de l’Action catholique et profondément imbu de sa mission.

« Il nous emmenait à l’hôpital, m’a raconté son fils, pour prendre contact avec la vraie misère. Nous visitions les pauvres. Nous apprenions à donner nos jouets aux enfants de l’hôpital, à apporter quelque chose à la société. C’était la hantise de mon père : donner autant qu’il avait reçu. »

Pour Bethune, c’était insuffisant. À l’automne de 1936, âgé de 46 ans, au faîte de la célébrité, consultant auprès du ministère fédéral de la Santé ainsi que des hôpitaux Grace Dart, à Montréal, et Mount Sinai, à Toronto, il laisse tout et s’embarque pour l’Espagne, où la guerre civile fait rage depuis que le général putschiste Francisco Franco, appuyé par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, cherche à liquider le gouvernement républicain démocratiquement élu.

Dans le monde, on compte désormais les démocraties sur les doigts d’une main. Bethune, qui a connu la grande tuerie de 1914, voit venir bien pire. « La bêtise gagne trop vite, écrit-il. L’Allemagne, l’Espagne, le Japon, cela se propage partout. Si nous ne les arrêtons pas tout de suite, ils vont transformer le monde en boucherie. »

Il endosse la combinaison de mécanicien des Brigades internationales, frappée de la feuille d’érable rouge du bataillon Mackenzie-Papineau. Il y fait la rencontre d’un de ses futurs biographes, l’écrivain montréalais Ted Allan, et de Hazen Sise, qui sera beaucoup plus tard l’architecte, entre autres, de la salle Wilfrid-Pelletier, de la Place Bonaventure et du pavillon du lac aux Castors. Bethune met sur pied l’Unité canadienne de trans­fusion et les cliniques mobiles de transfusion au front. Écrivain et épistolier remarquable, il laisse des descriptions saisissantes – et atroces – des premiers bombardements de populations civiles à Madrid.

C’est l’époque des illusions per­dues, des célébrités blasées : les Heming­way, Fitzgerald, Henry Miller dissipent leur désenchantement et leur ennui aux quatre coins du monde. Bien plus tard, le poète Alain Grandbois racontera nonchalamment à un Gérald Godin médusé : « C’était en mil neuf cent trente quelque chose, je descendais le Yangzi sur un vapeur battant pavillon chinois… » C’est aussi l’ère des grands tyrans – Staline, Hitler, Mao – et en même temps de ceux qui croient pouvoir changer la vie, comme Gandhi. Bethune est de ceux qui ont encore la foi et l’espoir qu’en se couchant sur les rails de l’histoire ils arrêteront les locomotives de l’idéologie beuglante.

Après un an de travail forcené, compli­qué par ses mauvaises relations avec les Espagnols, Bethune rentre en Amérique recueillir des fonds et secouer l’opinion. À son arrivée à la gare Bonaventure, place Viger, des milliers de personnes l’attendent et défilent avec lui dans les rues. « Nous sommes allés, nous ses collègues, à son assemblée de l’aréna Mont-Royal, m’a confié le Dr Rolland. Les gradins étaient pleins à craquer. Nous étions cachés en haut, dans les dernières rangées. » En effet, on hésitait à se montrer à des assemblées dominées par la Co-operative Commonwealth Federation, ancêtre du Nouveau Parti démocratique, ou par le Parti communiste. Bethune ne convaincra guère. C’était la crise : on écoutait davantage le chef fasciste Adrien Arcand, dont les bandes de fiers-à-bras s’en prenaient aux rassemblements de chômeurs.

« Quand il est revenu à l’hôpital revoir ses collègues et ses anciens malades, quelques jours plus tard, m’a raconté le Dr Cousineau, il a eu un gros chagrin : une petite sœur qui avait travaillé avec lui et qu’il aimait beaucoup s’est signée et s’est enfuie en le voyant. » Il n’avait pourtant jamais fait de propagande politique à l’hôpital. « Il se rendait compte qu’on était pas mal trop bourgeois pour le suivre, m’expliquait le Dr Cousineau. Moi, par contre, j’avais cherché à l’influencer : je l’avais emmené à l’église, à des funérailles et à mon mariage. Il a passé deux ans avec nous sans devenir catholique ; il est allé quatre jours à Moscou et est revenu communiste. Ça m’a toujours chicoté ! C’est peut-être nous qui n’étions pas assez engagés. »

Son assistant, le Dr Rolland, avait ajouté : « En partant pour l’Espagne, il nous a dit qu’il nous avait enseigné ce qu’il savait et que nous pourrions nous débrouiller. Il m’a suggéré d’aller à New York pour me perfectionner. Son nom m’a ouvert toutes les portes. »

Bethune sent déjà que l’Occident est perdu, que le massacre qu’il craignait est déjà commencé. Il a vu en Espagne ce dont le totalitarisme est capable et conclu que les démocraties n’ont rien compris à ce qui se prépare. « Aujourd’hui, j’ai acheté quelques journaux pour lire en attendant le train, écrit-il. J’ai lu qu’on avait manifesté sur les quais de Vancouver pour empêcher l’exportation de fer de rebut au Japon. Bravo ! Mais y avait-il un seul ministre du gouvernement du Canada pour féliciter les manifestants et les assurer que le Canada ne fera rien qui aide à tuer des Chinois ? Non, il n’y avait là que la police, pour matraquer les manifestants. Quelle bêtise sinistre ! »

En janvier 1938, Bethune arrive à Hangzhou. C’est Mao Tsé-toung et ses compagnons qu’il va trouver au cœur de la Chine, Mao qui doit faire face à la fois à l’assaut des Japonais et aux troupes nationalistes de Tchang Kaï-chek, et qui peut encore passer pour un libérateur. Il rejoint au Wutai Shan, dans la Chine profonde, la huitième armée de route, qui réunit autour du général Nieh des survivants de la Longue Marche, où Mao a perdu 90 % de ses hommes. Dans une rencontre rendue célèbre par le livre, le film et la télévision, et qui occupe une place d’honneur dans les écrits du leader chinois, Bethune promet au chef communiste de sauver 75 % de ses blessés, pour peu qu’on lui donne quelques moyens. Et pendant 18 mois, Japonais devant, troupes de Tchang dans le dos, il installe des hôpitaux, forme des infirmiers, des médecins, répand la pratique de la transfusion, fait des opérations dans des conditions de fortune. Il est le seul médecin dans une région de près de 15 millions d’habitants ; tous les médecins chinois ont fui. Au cours d’un affrontement particulièrement violent, il opère 115 blessés en un marathon inhumain de 68 heures. Il a 49 ans et en paraît 75. Une bête coupure à un doigt, alors qu’il n’a plus de gants de caoutchouc ni de médicaments, entraîne une septicémie, qui l’emporte le 13 novembre 1939.

Chez le Dr Cousineau, les lettres de Chine cessent d’arriver. On croit que ce silence est dû à la guerre ; Mao est encore à 10 ans de sa victoire. « J’ai appris sa mort, dit le Dr Rolland, quand sa biographie a paru, en 1952. » Ce n’est que dans de petites librairies de gauche que l’on trouve ce livre. Au Sacré-Cœur, à Mont­réal, partout, Bethune était oublié. Pierre Berton, écrivain populaire, vedette de la télévision, qui veut lui consacrer un des volumes d’une collection consacrée à des Canadiens célèbres, se fait opposer une fin de non-recevoir. C’est la guerre froide.

Bethune est oublié partout… sauf en Chine. Mao Tsé-toung le propose en exemple à tous les Chinois. Tout communiste, ordonne-t-il, doit le prendre pour modèle. Il le proposera encore aux gardes rouges dans les années 1970. Les médecins « aux pieds nus » du Grand Bond en avant, c’est la leçon de 1938-1939 que le Grand Timonier tente gauchement d’adapter. En Chine, Bethune (prononcer « bai-tchou-en ») devient un héros national, le sujet de livres, de films. On imprime des timbres à son effigie, on donne son nom à un grand hôpital de Shijiazhuang, dans le nord du pays, et à une école de médecine.

« Le Musée Bethune de Shijiazhuang, rapporte Adrienne Clarkson, conserve précieusement ce qu’il reste de ses possessions : la machine à écrire sur laquelle il tapait ses lettres, des articles, des rapports, des guides médicaux, la malle conçue pour transporter à cheval son matériel médical, son stéthoscope, sa montre, un tensiomètre. Le Musée est moderne, lumineux, d’une propreté impeccable. »

Les Chinois y vont en pèlerinage et y conduisent les visiteurs canadiens. Un des biographes de Bethune, Roderick Stewart, dit en rentrant de Chine : « Être canadien, en Chine, être du pays de Bethune, c’est être privilégié. »

Bethune est l’Occidental qui n’est pas allé en Chine en missionnaire ni en conquérant. On peut penser que, s’il avait vécu, il se serait retrouvé au Biafra, au Bangladesh, plus tard en Bosnie, au Kosovo, au Sri Lanka, aujourd’hui au Darfour…

POUR EN SAVOIR PLUS

  • Docteur Bethune, par Sydney Gordon et Ted Allan, traduit par Jean Paré, L’Étincelle, 1973.
  • Bethune, par Roderick Stewart, traduit par Jacques Gouin et al., Éditions du Jour, 1976.
  • Bethune : The Montreal Years – An Informal Portrait, par Wendell MacLeod, Libbie Park et Stanley B. Ryerson, James Lorimer Publisher, 1978.
  • Politique de la passion : Lettres, créations et écrits, par Norman Bethune, traduit par Dominique Bouchard et François Tétreau, Lux Éditeur, 2006.
  • Bethune, héros de notre temps, film de Donald Brittain, ONF, 1965.
  • Bethune : The Making of a Hero, film de Phillip Borsos, 1989.
  • Norman Bethune : La trace solidaire, Musée McCord, Montréal, jusqu’au 10 janvier 2010.
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