L’histoire d’Edgar Sawtelle

Extrait du roman L’histoire d’Edgar Sawtelle, par David Wroblewski, publié avec l’aimable autorisation des éditions JC Lattès.

Une poignée de feuilles

En 1919 le grand-père d’Edgar, nettement plus fantaisiste que la plupart des êtres humains, acheta des terres et les bâtiments qui s’y trouvaient à un inconnu nommé Schultz. Cinq ans auparavant, ce dernier avait quitté une équipe de bûcherons après avoir vu se rompre les chaînes d’une remorque pleine de troncs. Vingt tonnes d’érables s’étaient déversées sur un homme qui se tenait à la place qu’avait occupée Schultz l’instant précédent. Alors qu’il aidait à dégager le bois, Schultz s’était souvenu de cette belle parcelle de terrain qui s’étendait au nord et à l’ouest de Mellen. Le matin où il signa les papiers, il rejoignit son nouveau domaine en suivant le chemin de débardage sur le dos d’un de ses poneys. Le soir même, dans une clairière au pied d’une colline, il avait érigé une écurie acceptable. Le lendemain, il alla chercher son autre poney, bourra un chariot de matériel et retourna avec les bêtes dans sa ferme rudimentaire. Schultz ouvrait la marche, les guides à la main, suivi des poneys qui tiraient la carriole au son grinçant des essieux non huilés. Les premiers mois, ils dormirent serrés les uns contre les autres dans la cabane ; le bruit d’une chaîne se rompant sur un chargement d’érables résonnait souvent dans les rêves de Schultz.

Il s’efforça de gagner sa vie en tant que producteur de lait. Pendant les cinq années qui suivirent, il travailla la terre, défricha un champ de sept mille cinq cents mètres carrés, en assécha un autre, se servit du bois des arbres abattus pour construire, dans cet ordre, une remise, un hangar et

une maison. Pour éviter d’avoir à sortir chercher de l’eau, il creusa son puits dans le trou qui deviendrait le sous-sol de la maison. Enfin, il participa à l’édification de granges entre Tannery Town et Park Falls afin qu’on lui rende la pareille quand son tour viendrait.

De jour comme de nuit, il dessouchait. La première année, il ratissa et hersa le champ sud une douzaine de fois, si bien que ses poneys s’usèrent à la tâche. Il dressa de longs murets à la lisière des prés et, avec les souches, fit des feux visibles depuis Popcorn Corners – la ville la plus proche, si l’on peut appeler ça une ville -, voire depuis Mellen. Il construisit un petit silo plus haut que la grange, mais n’eut jamais le temps de le couvrir. Avec un mélange de lait, d’huile de lin, de rouille et de sang, il peignit la remise et le hangar en rouge. Il réserva le champ sud aux plantes fourragères. Le maïs pousserait plus vite à l’ouest, où le champ était plus humide. Lors de son dernier été à la ferme, il engagea même deux hommes de la ville. Mais il se passa quelque chose à l’approche de l’automne – quoi ? Personne ne le sut vraiment. Il fit une récolte précoce plutôt maigre, vendit aux enchères bétail et matériel et prit le large. Tout cela en l’espace de quelques semaines.

À l’époque, John Sawtelle se baladait dans le nord sans la moindre intention d’acheter une ferme. En fait, il avait chargé son attirail de pêche dans son Kissel et dit à sa femme Mary qu’il allait livrer un chiot à un homme qu’il avait rencontré au cours de son dernier voyage. C’était vrai, en partie. Il s’était cependant bien gardé de faire allusion au collier caché dans sa poche.

* * *

Ce printemps-là, leur chienne Violet, aussi adorable que déchaînée, avait creusé un trou sous la barrière au début de ses chaleurs. Résultat, ils s’étaient retrouvés à la tête d’une portée de sept chiots. John Sawtelle aurait pu tous les donner, et se doutait qu’il devrait s’y résoudre, mais il aimait les avoir autour de lui. Il les aimait de façon primitive, obsessionnelle. Violet était son premier chien et ses chiots, les premiers dont il s’occupait. Ils jappaient, mordillaient ses lacets et le regardaient droit dans les yeux. Le soir, assis dans l’herbe derrière la maison, John Sawtelle écoutait des disques tout en leur apprenant des tours qu’ils s’empressaient d’oublier dès que Mary et lui se mettaient à discuter. Jeunes mariés pour ainsi dire, ils restaient assis là des heures durant, et John n’avait jamais été aussi heureux. Au cours de ces soirées, il se sentait lié à une entité immémoriale qu’il ne parvenait pas à nommer.

L’idée qu’un inconnu néglige un des chiots de Vi lui étant insupportable, il estimait que le mieux serait d’arriver à tous les placer aux alentours pour les voir grandir, fût-ce à distance. Nul doute qu’au moins six gamins du coin rêvaient d’avoir un chien. Aussi étrange que cela pourrait leur paraître, les gens ne se formaliseraient sûrement pas qu’il passe vérifier l’état de ses protégés de temps à autre.

Il était parti avec un copain pour Chequamegon. L’équipée valait la peine : on pouvait y pêcher et l’Anti-Saloon League* n’y sévissait pas encore. À Mellen, ils s’étaient arrêtés au Hollow pour boire une bière. Ils étaient en train de bavarder lorsqu’un homme était entré suivi d’un gros chien au pelage gris et blanc constellé de taches brunes, une sorte de croisement entre un husky et un berger, au poitrail puissant, à l’allure majestueuse, à l’air joyeux et désinvolte. Tout le monde dans le bar paraissait connaître ce chien qui s’empressait de saluer chaque client.

« Quel bel animal ! » s’exclama John Sawtelle en le regardant passer de table en table en quête de cacahuètes ou de bœuf séché. Il proposa à son propriétaire de lui offrir une bière pour le simple plaisir d’être présenté.

« Il s’appelle Captain », précisa l’homme, faisant signe au barman de prendre leur commande. Une fois sa bière en main, il siffla et le chien trottina vers eux. « Cap, dis bonjour au monsieur. »

L’animal leva les yeux et tendit une patte.

* Anti-Saloon League : Association de lutte contre l’alcoolisme fondée dans l’Ohio en 1893.

Laisser un commentaire