L’histoire entre en gare

Plus qu’une route ferroviaire, le corridor Québec-Windsor est une vallée féconde née du raclage des glaciers il y a 10 000 ans, rappelle le romancier Nicolas Dickner : « Notre petit croissant fertile à nous. »

Photo : Patrice Halley

Ma fille monte à bord du train 22 en reniflant l’odeur de graisse, pas très rassurée. Il y a un peu trop de monde à son goût. Elle est tout de même heureuse de voir qu’elle aura son propre siège, dont elle tâte l’étoffe avec contentement. Satisfaite, elle entreprend aussitôt le déploiement de son petit monde?: casse-croûte, gourde, calepin, poupées.

La voilà parée pour le Corridor.

Le Corridor?: ainsi désigne-t-on, à Via Rail, l’axe Québec-Windsor. Jusqu’à tout récem­ment, je croyais que cette entité géographique était stricte­ment scolaire, un peu comme l’Alsama, ce lieu dont personne ne semble avoir entendu parler à l’ouest de Vaudreuil-Dorion. Mais non, il semblerait que le corridor Québec-Windsor soit réel.

Il constitue d’abord, disons-le, un fait géologique?: un front de basses terres écrasées sous le poids de la glace lors du dernier grand hiver du pléistocène, il y a 10 000 ans, et qui d’ailleurs n’a pas fini de remon­ter à sa place, un centimètre à la fois, comme un gâteau éponge. Ce singulier phéno­mène, on l’appelle rebond glaciaire.

Cette parenthèse géologique est moins anecdotique qu’elle n’en a l’air. Il se trouve que les glaciers, dans leur long glissement vers le sud, ont proprement raclé le Bouclier canadien, jus­qu’au roc. La couche de terre arable a été charriée au sud et, lors du retrait de l’inlandsis, ce bon humus est resté derrière, ce qui a créé une zone cultivable et féconde. Notre petit croissant fertile à nous.

On ne s’étonnera donc pas que le Corridor ait été depuis longtemps un lieu de sédentarisation, l’arrivée du maïs vers l’an 600 y ayant aidé. Jacques Cartier en témoigne d’ailleurs, lorsqu’il devient le premier Européen à se taper le morne trajet Québec-Montréal?: il décrit, dans son Brief récit, une bourgade d’Hochelaga entourée à perte de vue de champs de «?mil de Brésil?».

Humus et maïs sont les mamelles de la sédentarisation – et de fait, quelques siècles plus tard, 60 % de la population canadienne s’entasse toujours dans l’étroit territoire aménagé par les glaciers. Sur une note plus prosaïque, cette densité démogra­phique explique que la majorité des activités de Via aient lieu dans ce tronçon ferroviaire. Reformulons donc l’équation?: humus, maïs et commuting sont les mamelles de la sédentarisation.

Aujourd’hui encore, il suffit de jeter un coup d’œil de part et d’autre de la voie ferrée pour constater que le maïs demeure la principale composante du paysage humain. Même ma fille l’a noté. Il faut dire que, en digne Montréalaise, elle ne sait guère reconnaître les autres espèces fourragères.

Le nez collé à la vitre, elle regarde les moissonneuses dévorer les champs. Huile, poussière – et du maïs, toujours du maïs.

Décidément, nous sommes à des lieues du paysage de marque du chemin de fer national, ce mythique col des Rocheuses dont on se sert pour promouvoir le Canada auprès des touristes japonais et européens – voire aussi, j’y songe à l’instant, aux Canadiens eux-mêmes.

Car à force de se faire répéter que la Confédération a mari usque ad mare fut réalisée grâce à la connexion ferroviaire transcontinentale, le Canadien moyen ne serait-il pas incliné à considérer le train comme un véhicule irrémédiablement politisé, un peu comme le canot d’écorce de Pierre Elliott Trudeau ou la motoneige d’Armand Bombardier??

Le train comme microcosme canadien, en somme. L’idée tient-elle la route??

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Au-dessus du fleuve Saint-Laurent, le pont Pierre-Laporte, vu du pont de Québec.

Photos : Patrice Halley

J’espionne un moment ce qui se dit autour de nous – et, surtout, dans quel idiome. Un peu de français, beaucoup d’anglais, des bribes d’espagnol. De l’autre côté de l’allée, un couple russe discute joyeusement, en feuilletant un guide touristique sur la couverture duquel figure le Château Frontenac.

Bon score?? Tout dépend. Les champs qui bordent la voie ferrée font presque mieux?: le maïs est aztèque, après tout, la patate inca, le soya mandchou et la luzerne méditerranéenne. La monoculture n’exclut pas le multi­culturalisme, voilà qui devrait nous donner à réfléchir.

Fin de la parenthèse agro­sociale, ma fille réclame une promenade. Elle a vite compris l’avantage du train sur l’autobus?: le voyageur n’est pas captif de son siège. Nous partons donc explorer les confins du train 22, lesquels confins se résument, pour dire la vérité, à cinq wagons. Pas de voiture-restaurant ni de voiture panoramique.

Ma fille se fait une joie d’action­ner les portes, feignant de sursauter à chaque sifflement d’air comprimé. Nous nous heurtons aux frontières de la première classe, avant de rebrousser chemin. Puis, postés à la porte arrière du convoi, nous regardons les traverses filer vers le passé.

Au bout d’un moment, fatalement, ma fille se lasse du paysage. Il est temps de recourir au bricolage. Voilà une heure que j’attends (avec impatience, je l’avoue) d’assembler le train en carton qu’on nous a donné à la gare.

Ces modèles réduits sont une vieille tradition, si vieille que je me suis étonné de découvrir qu’elle existait encore. Je garde un vif souvenir du train en carton que mon frère avait rapporté d’une sortie scolaire, autrefois. Il le conservait sur la plus haute étagère de sa bibliothèque, hors de la portée des mains indéli­cates de votre humble narrateur, et cet interdit anodin a marqué ma mémoire en profondeur. (Interrogé à ce sujet, mon frère affirmera ne garder qu’un très vague souvenir de ce train.)

Les années passent, cependant, et les modèles réduits ne se ressemblent pas?: la locomotive classique dont je me souvenais a été remplacée par une autre plus moderne, la GE Genesis. Avec un peu d’optimisme, je peux rêver qu’un jour mes petits-enfants assembleront des modèles réduits de TGV en carton.

Le bricolage est terminé. L’air somnolent, ma fille fait voler son train. Je rêve d’une sieste, le regard perdu dans le paysage. Du maïs, toujours du maïs. C’est Jacques Cartier qui serait content.

Nous ralentissons et, après un grand virage, voilà le fleuve en vue. On annonce bientôt l’arrivée en gare de Sainte-Foy. Autour de nous, les gens passent des coups de fil, préparent leurs bagages.

Ma fille les imite et remballe son petit monde?: casse-croûte, gourde, calepin, poupées. Elle tâche de faire de la place dans son sac?: il faudra y caser un train miniature et quelques hectares de maïs.

***

4/5 : Au cours de l’été, cinq écrivains racontent le Québec vu d’un train. Nicolas Dickner, auteur de Nikolski et de Tarmac, s’est rendu jusqu’à Québec en empruntant le «Corridor».

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