L’homme d’Asmara

Extrait du roman L’homme d’Asmara, par Ioana Georgescu, avec l’aimable autorisation des éditions Marchand de feuilles.

L'homme d'Asmara, par Ioana Georgescu, avec l'aimable autorisation des éditions

Narguilé aux pommes, brandy Bolonachi, bière Stella et pois chiches à la vapeur

La reine d’Asmara

Elle est là, à deux pas de ma table. Grande, blonde, ornée de perles, de paillettes et d’un boa violet. Elle secoue les hanches, lève les bras au ciel, en pleine extension, les projette vers le public. Des gants rouges remontés jusqu’aux coudes épousent les fibres de ses biceps légèrement asséchés. Avec des souliers argentés aux énormes plateformes, elle a un peu de difficulté à maintenir son équilibre,  elle trébuche de temps en temps. Sa robe dorée mi-longue laisse entrevoir des jambes maigres encore musclées. Le tissu brille sous l’effet des lumières, selon sa position devant le cercle rouge, jaune, bleu, vert, ou violet. C’est elle, la reine d’Asmara : le dernier numéro, le clou de la soirée. Je suis là pour elle, à cause de la promesse cachée sous son nom.

Le coup de tambour qui marque son entrée en scène est tellement fort que les convives sursautent sur leurs chaises recouvertes de velours rouge. Le son strident des trompettes perce ensuite nos tympans, tout en rythmant ses pas. Sous les réflecteurs qui illuminent son chemin, la silhouette de la queen se transforme en une série d’hologrammes.

Le souffle coupé, les yeux fixés sur la scène vide, nous avons d’abord subi le suspens de la révélation du maître de cérémonie. La musique, de plus en plus forte et entraînante, nous envoûtait.

C’est un homme rond et court qui a émergé des ténèbres. Muni d’une moustache en forme d’accent circonflexe, il a annoncé la bonne nouvelle. Applaudissements enthousiastes dans la salle parfumée au narguilé.

Encadré par le cercle jaune du projecteur, qui le suivait tout au long de ses singeries, il a introduit sans plus tarder le dernier numéro, celui que nous avions tant attendu. Il était survolté. Il a sorti de sa poche une montre en or. Son fez rouge vin de Basha était placé de travers sur sa grosse tête légèrement disproportionnée. Le ventre volumineux étirait l’habit brun en polyester. Avec une voix altérée par le micro des années 1950, il prononce à l’égyptienne : And now, ladies and gentlemen, pleez oeulcom… za Queen of Azmara ! Un sifflement perçant a précédé l’annonce. Feedback oblige. Ensuite, ça a été l’écho. Toute la rangée de réflecteurs s’est allumée bruyamment, d’un coup sec.

La voici, en plan rapproché. Son visage est lourdement poudré. Sa peau noire semble ainsi un peu plus chocolatée. Ses cils enrobés de mascara doivent peser une tonne. Sur les paupières, une double ligne or et bleu turquoise, très épaisse, accentue des yeux à demi fermés. Ce maquillage abondant cache des yeux tristes et fatigués. Des lèvres peintes en shocking pink bougent au bon moment, au rythme des sons qui sortent des haut-parleurs. C’est une bouche pleine  de vie. La reine fait semblant de chanter en arabe, balance son corps, marche d’un bout à l’autre de  la scène.

Elle descend, s’approche de ma table et s’arrête. Son regard perçant se reflète dans mes propres yeux qui sont de la même couleur. J’ai l’impression d’être devant un miroir. Elle me sourit de ses lèvres roses. Quel secret veut-elle me transmettre avec ses yeux bleu-vert de femme noire, avec sa perruque blonde et sa robe dorée ?

Je sens qu’une ligne invisible unit nos corps, celui de la reine et le mien, comme un tube plein de sang ; c’est comme si le sang parlait, hurlait  dans nos veines unies par cette ligne rouge. Elle  me lance un ultime coup d’oeil. Celui-ci, brûlant. Puis son expression change brusquement, son regard se replie vers l’intérieur, sous ses lourds cils bétonnés.

Une première flèche d’émotion frappe mon ventre. Mille faisceaux de laser transpercent ensuite le reste de mon corps. Je suis neutralisée.

Tout se fige sur la ligne rouge invisible.

Durant une fraction de seconde, j’oublie tout. Le temps se dissipe dans l’espace, voyage par allers et retours, comme une vague ou un nuage, entre les multiples passés et présents, d’ici à mes origines. Comme une bande VHS dans un vieux magnétoscope, la mémoire se déroule, recule, avance, jusqu’à l’arrêt sur une image précise, celle-là même que je garde précieusement dans mon sac : la photo d’identité de Habib.

Guide de mon voyage à Asmara, la photo est la clé qui nous unit tous. Elle est toute froissée, tellement je l’ai manipulée.

Laisser un commentaire