L’homme le plus puissant du hockey

Gary Bettman a redéfini le hockey plus que quiconque, affirme le journaliste Jonathon Gatehouse dans The Instigator. L’extrait qui suit raconte comment le commissaire de la LNH a maté les propriétaires d’équipe. On y apprend aussi pourquoi ce lockout se terminera par une victoire de la ligue sur les joueurs.

Photo : Andre Ringuette/Getty Images

« Il y a 20 ans, les réunions du Bureau des gouverneurs de la LNH étaient une affaire quelque peu dissipée, et pas seulement en raison des verres qui tintaient à l’heure de l’apéro sur le Blackhawk, le yacht de Bill Wirtz. «?En règle générale, les propriétaires d’équipe ne faisaient que vanter les mérites du travail qu’ils effectuaient dans leur ville?», se rappelle Cyril Leeder, qui représentait les Sénateurs d’Ottawa lors de ces réunions enfumées. Ils se disputaient aussi souvent sur les affaires courantes, comme la modification des règles du jeu et, surtout, l’argent. «?C’étaient les équipes qui dirigeaient la ligue, et le commissaire était là pour les servir?», dit-il.

Une des premières innovations de Gary Bettman comme nouveau commissaire de la LNH a été de placer des microphones autour de la table de réunion. Les propriétaires devaient désormais attendre que la petite lumière rouge s’allume pour parler, et le commissaire pouvait les interrompre. L’ordre du jour est aussi devenu plus formel avec l’introduction de rapports, de pré­sentations et de brèves périodes de discussion. Cette formule n’a pas changé depuis 20 ans. Lorsque les décideurs de la ligue se rencontrent, c’est Gary Bettman qui prend la parole et qui délimite les sujets à aborder. Il prépare ces réunions avec un souci obsessionnel, se faisant des synthèses et interrogeant ses employés afin de s’assurer qu’ils maîtrisent les détails aussi bien que lui. «?J’ai toujours été d’avis que nous devions en savoir plus que quiconque sur tout ce qui se passe, affirme le commissaire. Pour diriger, on ne doit pas se fier uniquement à son instinct. On doit prévoir les enjeux autant que possible.?»

Bien que la LNH ne soit que la quatrième ligue majeure en importance en Amérique du Nord – derrière le football, le baseball et le basketball -, elle compte encore de nombreux propriétaires puissants. Jeremy Jacobs, président du Bureau des gouverneurs depuis 2007, a acquis les Bruins pour 10 millions de dollars en 1975?; la fortune nette de l’homme est aujour­d’hui de près de deux milliards, grâce à sa société Delaware North, qui exploite des concessions alimentaires dans les amphithéâtres de plusieurs de ses collègues. Le fondateur de la chaîne de pizzérias Little Caesars, Mike Ilitch, qui pèse lui aussi deux milliards, a acheté en 1982 les Red Wings, alors en difficulté, pour huit millions, et payé 85 millions 10 ans plus tard le club de baseball des Tigers de Detroit. Stanley Kroenke, baron de l’immobilier du Missouri marié à une fille du fondateur de Walmart, a une fortune de 3,2 milliards et possède l’équipe de football des Rams de Saint Louis, la majeure partie du club de soccer britannique Arsenal et la totalité du club de basketball des Nuggets de Denver ainsi que de l’Avalanche du Colorado. David Thomson, le richissime homme d’affaires derrière les Jets de Winnipeg, pèse 17,5 mil­liards. Et c’est sans compter le propriétaire des Kings de Los Angeles, Phil Anschutz, qui met sa fortune de sept milliards à contribution pour tenter de ramener le football de la NFL à Los Angeles.

Tout compte fait, 11 propriétaires d’équipe de la LNH sont milliardaires, selon le classement du magazine Forbes. Et les autres sont loin d’être des mendiants?: la plupart disposent de fortunes dépassant le demi-milliard de dollars. Ce sont tous des hommes importants – il s’agit d’un club exclusivement masculin -, habitués à être traités avec déférence et tolérant mal les imbéciles. Dès le début, Gary Bettman a prouvé qu’il a le don de flatter ses supérieurs. Il envoie des courriels. Il téléphone. Il se souvient des anniversaires de naissance et de mariage. Et il écoute. «?J’essaie de ne pas laisser s’écouler plus de deux ou trois semaines sans parler à chacun des propriétaires, explique le commissaire. Juste pour entendre leur voix et m’assu­rer qu’ils n’ont besoin de rien et qu’il n’y a pas de problème.?» Il sait par expérience que c’est aux fauteurs de troubles qu’il faut accorder le plus d’attention. «?Nous avons tendance à nous tenir loin des gens qui nous donnent du fil à retordre. Pourtant, on doit s’occu­per d’eux tout particulièrement.?» La clé est d’être honnête et transparent. «?Les propriétaires d’équipe sont des gens d’affaires intelligents et avertis. Vous n’avez pas intérêt à essayer de les régenter ou à leur mentir.?» En définitive, tout le pouvoir qu’exerce Gary Bettman lui a été prêté, pas accordé. Et la meilleure façon de le conserver est de garder ses patrons heureux. «?Il s’est surpassé par sa manière de conso­li­der ses appuis auprès des fran­chises canadiennes attachées à la tradition, tout en étant cons­cient du besoin de s’adapter pour éviter de disparaître?», dit le propriétaire des Capitals de Washing­ton, Ted Leonsis, un pionnier d’Internet aujourd’hui milliardaire.

Être beau parleur et flatteur comporte toutefois ses limites. Gary Bettman a pu s’imposer parce qu’il est conscient que son travail s’apparente à celui d’un dompteur de lions. Il ne doit jamais entrer dans la cage sans avoir à la fois un fouet et une chaise. L’article 6 de la constitution de la LNH, qu’il a rédigée en grande partie à la suite de ses négociations avec la ligue en 1992, définit les pouvoirs et les fonctions du commissaire. Il lui accorde le pouvoir exclusif d’arbitrer et de régler les différends entre les propriétaires, de créer des comités, de modifier le calendrier et d’interpréter les règlements de la ligue. Il lui donne aussi de vastes pouvoirs disciplinaires. Si le commissaire détermine qu’une équipe a violé la constitution ou ses règlements, il peut suspendre ou congédier l’employé fautif, imposer une amende pouvant atteindre un million de dollars à toute personne ou encore transférer des joueurs et retirer des choix au repêchage.

Au fil des ans, Gary Bettman a fréquemment sévi contre les propriétaires et leurs représentants. En 1999, il a infligé des amendes totales de 1,5 million de dollars aux Blues de Saint Louis pour leurs manœuvres discutables lors de leur tentative de mise sous contrat du défenseur Scott Stevens, en 1994. Et ce, même si le dossier a été ficelé sur la base de renseignements divulgués volontairement à la suite d’un changement au sein de la direction du club. Ted Leonsis est un récidiviste. En 2000, le propriétaire des Capitals a écopé d’une amende salée pour avoir déclaré au Washington Post qu’il était convaincu qu’un conflit de travail éclaterait lorsque la convention collective arriverait à échéance. Puis, en 2004, il a été condamné à une amende de 100 000 dollars et s’est vu interdire tout contact avec son équipe pendant une semaine après avoir été impliqué dans une altercation avec un partisan. Les présidents Pat Quinn (Maple Leafs), Pierre Boivin (Canadiens) et Tim Leiweke (Kings) ont tous été soulagés de sommes considérables pendant la période précédant le dernier lockout pour y être allés de prédictions quant au dénouement du dossier. Et Steve Belkin, à l’époque principal propriétaire des Thrashers d’Atlanta, a été mis à l’amende (250 000 dollars) pour avoir dit aux médias que la ligue entendait recourir à des joueurs de remplacement durant la saison 2005-2006 si les propriétaires n’obtenaient pas de plafond salarial.

Mais ce n’est rien comparativement à la raclée qu’a donnée Gary Bettman aux propriétaires des Rangers de New York lors­qu’ils ont poursuivi la LNH au sujet des droits numériques. En 1996, les équipes avaient accepté que le siège social mène la charge sur Internet et habilité le commissaire à créer un site Web et à commercialiser le hockey dans le cyber­espace comme il l’entendait. Une décennie plus tard, tous les clubs avaient leur propre présence en ligne, mais le modèle était essen­tiellement le même partout – NHL.com demeurait le portail principal du circuit et le point de vente de tous les produits d’équipe. Le siège social vendait aussi la plus grosse part de la publicité sur le Web. New York n’aimait pas cet arrangement, qu’il percevait comme une autre façon de transférer des recettes des clubs des grands marchés vers leurs cousins pauvres. Et pendant les séries de 2007, les Rangers ont tenté de s’éloigner de cette entente en créant leur propre boutique Inter­net et en diffusant leurs matchs sur le Web. Gary Bettman a contre-attaqué en leur infligeant une amende de 100 000 dol­lars pour chaque jour de non-conformité à la politique de la ligue. L’équipe est rentrée dans le rang 48 heures plus tard.

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Le géant Zdeno Zara reçoit des mains de Bettman la coupe Stanley, que les Bruins remportaient en 2011.


(Photo : Jonathan Hayward/PC)

Mais la famille Dolan, propriétaire d’un empire de 2,6 milliards qui comprend Cablevision, l’entre­prise Madison Square Garden (MSG) et toutes les équipes de sport professionnel qui jouent dans son aréna, n’a pas aimé être bousculée. En septembre, ses membres ont déposé une poursuite antitrust contre la LNH, déclarant qu’elle se comportait comme un cartel illégal et limitait la concurrence tout en prenant de l’expansion et en s’enrichissant au détriment de ses clubs. James Dolan, PDG de MSG, a envoyé une lettre incendiaire aux 29 autres membres du Bureau des gouverneurs. Non seulement Gary Bettman avait dépassé les bornes, mais il avait échoué lamentablement à la tâche, a-t-il écrit, notant que les revenus centralisés générés par la LNH avaient, en fait, chuté à seulement 7 % du revenu brut global depuis la fin du lockout. «?Après avoir sacrifié une saison afin d’assainir nos dépenses salariales affectées aux joueurs, nous estimons que la ligue continue de gaspiller des occasions d’améliorer notre secteur d’activité et de consolider et développer notre base de partisans.?» C’était un appel clair à la révolte.

La ligue a riposté en déposant une demande reconventionnelle qui accusait le club d’avoir violé la constitution de la LNH en cherchant à poursuivre ses partenaires. Et en novembre, un juge d’une cour de district de New York a offert à Gary Bettman une victoire sans équivoque. Il a statué non seulement que MSG était liée par la politique Internet d’origine qu’elle avait acceptée, mais aussi qu’elle n’avait pas réussi à démontrer que ses intérêts, ou ceux d’autrui, avaient été lésés par les actions de la ligue. Le commissaire n’avait toutefois pas fini d’en découdre avec MSG. En juin 2008, il a invoqué un autre de ses pouvoirs – auquel il n’avait jamais fait appel – et entrepris un recours judiciaire pour dépouiller les Dolan du contrôle de leur équipe de hoc­key ou, à défaut, pour les forcer à la vendre. «?Les propriétaires des Rangers n’étaient pas très heureux, mais les 29 autres croyaient que nous avions rai­son de procéder ainsi, dit Gary Bettman. Une partie de mon travail consiste justement à protéger la ligue au bénéfice des 29 autres.?» L’affaire a finalement été réglée à l’amiable, et James Dolan a dû signer une déclaration reconnaissant qu’il était dans l’erreur et qu’il aurait pu, en effet, être expulsé de la LNH. Trophée de chasse à peu de chose près, cette victoire servira de puissant avertissement à tout rebelle potentiel. Depuis, James Dolan n’entretient plus beaucoup de liens avec ses collègues du Bureau des gouverneurs. Interrogé quant à la qualité de sa relation actuelle avec les propriétaires des Rangers, Gary Bettman hausse les épaules et répond?: «?Correcte.?»

Cette fronde contre l’une des franchises les plus influentes et les plus riches du circuit illustre tout le pouvoir acquis par le commissaire au cours de ses 20 ans en poste. Seuls quelques propriétaires – Ed Snider, Jeremy Jacobs, Mike Ilitch et la famille Wirtz – l’ont précédé sur la scène du hoc­key, et ils comptent parmi ses plus grands admirateurs. Il a joué un rôle direct dans le recrutement et l’encadrement des 26 autres propriétaires, non seulement en les guidant dans le processus d’achat de leur équipe, mais aussi en leur expliquant les rouages de la ligue et en leur inculquant le respect de ses règlements, de ses coutumes et de son mode de fonctionnement. Les propriétaires ont donné vie au monstre, mais c’est lui, désormais, qui est le maître du château. Gary Bettman est aujour­d’hui la figure la plus puissante de l’histoire du hockey. On ne peut entrer dans la ligue ni en sortir sans son soutien. (Traduction?: C’est-à-dire) »

***

Bettman n’hésite pas à sévir contre les dirigeants des équipes qui défient son autorité. Pierre Boivin, du Canadien, Ted Leonsis, des Capitals de Washington, et James Dolan, des Rangers de New York, l’ont appris à leurs dépens.



(Photos : 1. Pierre Bovin : André Forget/PC ; 2. Ted Leonsis : Mario Tama/Getty Images ; 3. James Dolan : David Bergman/Corbis)

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