L’homme-orchestres

Jean-Philippe Tremblay a 31 ans, quatre disques à offrir, déjà quelques prix et des noms prestigieux dans son CV: il fut l’assistant des grands André Prévin et Seiji Ozawa, entre autres.

Photo : Jocelyn Michel

Quand vous lirez ces lignes, Jean-Philippe Tremblay, altiste et chef d’orchestre, aura épousé Anne, designer d’intérieur. Pour l’heure, il y a de la fébrilité dans l’appartement du Vieux-Montréal, à commencer par le yorkshire trop content de nous voir. Né à Chicoutimi, Tremblay a 31 ans, quatre disques à offrir, déjà quelques prix et des noms prestigieux dans son CV: il fut l’assistant des grands André Prévin et Seiji Ozawa, entre autres. Chaque été depuis sa fondation, en 2001, il dirige l’Orchestre de la francophonie canadienne. Son nom circule partout dans le monde ; certains l’imaginent à la direction artistique d’un orchestre symphonique. Entre deux avions, il reste zen : « J’aimerais bien faire un disque avec Arcade Fire.»

Écoutez Mort d’Adonis, par l’Orchestre de la Francophonie, sous la direction de Jean-Philippe Tremblay, avec l’aimble autorisation d’Analekta

Comment définiriez-vous un bon chef d’orchestre ?

– C’est le serviteur du compositeur, un rassembleur qui a une vision à faire partager et qui prend en compte la personnalité et la couleur de l’orches­tre. Le chef ne produit pas de musique ; ce sont les musiciens qui jouent, il faut avoir l’humilité de le reconnaître. Sur l’estrade, je dirais qu’on gère 50 % de musique et 50 % de psychologie.

Jouer d’un instrument – un alto Guillami de 1755 – représente-t-il un avantage pour diriger ?

– Je tiens à donner une quinzaine de concerts de musique de chambre par an pour garder un contact physique avec la musique, car la direction commande une approche plus intellectuelle.

Qui sont vos compositeurs préférés ?

– Comme altiste et chef, je res­sens des affinités extraordinaires avec Robert Schumann. Beaucoup jugent sa musique sym­phonique imparfaite, mais c’est ce qui la rend humaine. Jouer Beethoven, c’est du miel ; Mah­ler demande de la patience, il faut prendre le temps de l’aimer.

Comment préparez-vous un concert ?

– Je m’intéresse d’abord au contexte historique de la pièce, à ce qui se passait dans la vie du compositeur, dans la société, dans les arts. Ensuite, j’attaque la partition, je procède à l’analyse harmonique, mélodique de l’œuvre. Une symphonie de Beethoven, par exemple, peut demander une centaine d’heures de travail.

Vous arrive-t-il d’émettre des sons quand vous dirigez ?

– [Spontanément, Anne répond de l’autre bout de la pièce : « Oui, il chante, et fort ! »] Je m’aperçois que je me mets à chanter quand ça ne va pas à mon goût, qu’il y a un tempo qui traîne. Il faut toujours chanter en dedans pour rester connecté à la musique, mais il est préférable de ne pas l’expri­mer à voix haute. Pour l’enregistrement d’un disque, ça peut être embêtant !

Parmi les concerts que vous dirigerez cet automne à Londres, en Bulgarie, en Espagne, lequel vous stimule le plus ?

– En novembre, je serai à Caracas, à l’invitation de Gustavo Dudamel, le chef de 28 ans dont tout le monde parle. Le Venezuela a fait de la musique classique un facteur de progrès social. Partout au pays, un programme permet aux jeunes de la rue de s’initier à un instrument. En 32 ans, quelque 250 000 personnes défavorisées en ont profité. Les meilleurs musiciens intègrent l’Orchestre Símon Bolivar, conduit par Dudamel. Les plus grands chefs y sont passés. J’avais très hâte à mon tour.

Vous êtes invité à diriger plusieurs orchestres, mais être à la tête d’un seul ne vous tente pas ?

– J’ai déjà reçu quelques propositions d’Europe, qui n’ont pas fonctionné, non pas pour des raisons financières, mais parce que je souhaite m’installer là où je pourrai avoir une influence sur le plan artistique et programmer des compositeurs vivants. Ça va venir, je ne m’inquiète pas.

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Jean-Philippe Tremblay se produit en qualité d’altiste, dans un programme Mendelssohn, à la salle de musique de chambre de la Maison des Jeunesses musicales du Canada, à Montréal, le 4 nov., 514 845-4108.