L’humour à l’affiche

Les antihéros triomphent. Les puissants mordent la poussière. Cet été encore, les comédies québécoises offrent un exutoire aux maux de l’époque. Ou serait-ce une thérapie identitaire ?

De père en flic - Photo : Jan Thijs / Alliance Film
De père en flic – Photo : Jan Thijs / Alliance Film

« Deux minounes comme ça, y ont jamais vu ça ! » On est en 1970 et c’est avec ce slogan accrocheur que Claude Fournier vante les charmes de ses Deux femmes en or, Fernande et Violette, interprétées par Monique Mercure et Louise Turcot. En injectant une solide dose d’humour dans le cinéma érotique québécois, déjà très couru, le cinéaste visait dans le mille. Le tournage des aventures adultères de ses deux jolies banlieusardes n’a coûté que 225 000 dollars. Le film a engrangé des recettes en salle de plus de deux millions de dollars. Sans compter les ventes télé et les revenus des clubs vidéo et des DVD… Une excellente affaire !

Une quarantaine d’années plus tard, la comédie québécoise est-elle toujours à la hauteur de ces débuts exceptionnels? Potion magique, antidote prévisible à la crise économique ou recette archi-usée? Chose certaine, producteurs, distributeurs et investisseurs y croient toujours, sinon plus que jamais. En moins de trois mois, de la mi-juin au début septembre, cinq comédies québécoises auront pris l’affiche: À vos marques… Party! 2, De père en flic, Les doigts croches, Les grandes chaleurs et 1981. Cette dose massive d’humour suffira-t-elle à redresser la part de marché du cinéma national, en baisse inquiétante depuis les sommets atteints en 2005? En trois ans, cette part a fondu de moitié, passant de 18 % à 9 %.

On aura beau parler d’industrie cinéma­to­graphique et de cinéma commercial, il ne faut pas croire que le choix de la comédie s’appuie sur une logique de pure rentabi­lité. Il est tout bonnement impossible de récupérer sur le seul marché québécois un investissement de cinq à huit millions de dollars, ce qu’ont respectivement coûté Cruising Bar 2 et Bon Cop, Bad Cop. D’autant plus qu’une campagne promotionnelle coûte au bas mot 500 000 dollars et parfois jusqu’à un million en placements publicitaires, matériel de promotion, tournée du Québec et cortège de vedettes enthousiastes sur le tapis rouge.

Bon Cop, Bad Cop a été vendu dans 87 pays, le plus souvent pour les marchés du DVD et de la télévision, parfois en vue d’une sortie en salle, comme en Espagne et en Russie, et l’on sait que le charme irrésistible de La grande séduction a aussi opéré à l’étranger, notamment chez les cousins français. Cela ne suffit toutefois pas à couvrir les frais de production. Et puis il s’agit là d’exceptions, car en règle générale les comédies suscitent moins d’intérêt auprès des acheteurs étrangers que les œuvres d’auteur, telles que J’ai tué ma mère ou Les invasions bar­bares. Cette situation n’est pas propre au Québec. À quand remonte la dernière fois où vous avez vu une comédie chinoise, allemande ou danoise ?

Il paraît beaucoup plus honnête, du moins au Québec, vu la taille réduite du marché, d’envisager la comédie comme un genre à haute teneur identitaire, immense miroir déformant où chacun préfère reconnaître son voisin. Le genre est synonyme de cinéma populaire, mais n’est pas infaillible. On se souviendra que les comédies érotiques des années 1970, les Tout feu tout femme, La pomme, la queue et les pépins et autres 7 fois (par jour), ont accolé au cinéma québécois une image négative, celle d’un cinéma bâclé, tourné à la hâte, dont il a mis des années à se défaire. On en est presque venu à oublier les classiques de l’époque, comme Mon oncle Antoine, La mort d’un bûcheron, J.A. Martin photographe.

Que dire par ailleurs des échecs retentissants de certaines comédies plus récentes? En 1996, le film parodique Angélo, Frédo et Roméo a été littéralement lapidé sur la place publique, et ses trois vedettes, Benoît Brière, Martin Drainville et Luc Guérin, ont dû attendre patiemment le retour des beaux jours. Six ans plus tard, la comédie noire Les dangereux, pétaradante histoire d’enlèvement, connaissait le même sort, sans que ses têtes d’affiche, Véronique Cloutier, Stéphane Rousseau, Marc Messier et Pierre Lebeau, parviennent à éviter le naufrage. En début d’année, Le bonheur de Pierre, variation maladroite sur le thème de la cabane au Canada, servie avec igloo, raquettes, pêche blanche et inukshuk, recevait un accueil tout aussi glacial de la part de la critique, laissant au tapis un tandem comique haut de gamme, Pierre Richard et Rémy Girard. Le public est généreux, certes, mais il n’est pas dupe. Il apprécie Mambo italiano, il boude Duo. Le portrait coloré de la communauté italienne séduit, la comédie romantique convenue et dénuée de piquant laisse indifférent, malgré les charmes, bien en évidence, de Charlevoix.

Mais qu’est-ce qui fait rire les Québécois? Il n’y a évidemment pas de formule infaillible, pas de modèle unique, mais chaque fois qu’un film met l’accent sur un phénomène de société bien enraciné dans la culture québécoise, que ce soit le rapport des femmes à leur corps (C’t’à ton tour Laura Cadieux), l’augmentation du nombre de divorces (La vie après l’amour) ou la migration hivernale vers les plages de Floride (La Florida), le public accourt. En revanche, si l’on se risque à la comédie noire, grinçante, méchante, comme dans Cadavres, où l’on empile les morts dans le sous-sol d’une maison en ruine habitée par un frère et une sœur aux penchants incestueux, le public ne répond plus. L’important, c’est d’être en phase avec la société. L’intégration des immigrants devra attendre encore un peu, les scénaristes n’y voyant toujours rien de drôle. Le Québec qui fait rire est généralement blanc et francophone.

La fonction thérapeutique de la comédie québécoise saute aux yeux. Comme dans les spectacles de nombreux humoristes, on examine toutes les facettes de la vie de couple. De Nez rouge à Nuit de noces en passant par Le grand départ, cela donne diverses variations sur l’air de « Je t’aime, moi non plus ».

Le rire constitue par ailleurs un redoutable instrument de vengeance. Ainsi, les représentants du pouvoir mordent la poussière et les antihéros triomphent. Déjà, les comédies nationalistes du début des années 1970 se conformaient à ce modèle. Dans Tiens-toi bien après les oreilles à papa…, une simple sténo, Dominique Michel, secouait l’univers anglophone des compagnies d’assurances. Dans J’ai mon voyage, on passait à la vitesse supérieure, et c’est tout le Canada anglais qu’affrontait une vaillante petite famille québécoise.

Des décennies plus tard, cette image du Québécois qui ne s’en laisse pas imposer plaît toujours. Rappelez-vous: les livreurs de feuillets publicitaires de Dans le ventre du dragon venaient à bout des dirigeants d’un inquiétant centre de recherche pharmaceutique, rien de moins. La vedette involontaire de Louis 19: Le roi des ondes finissait par l’emporter sur les patrons de la télévision qui exploitaient et manipulaient son quotidien. Et que dire de La grande séduction! Dans ce film de Jean-François Pouliot, scénarisé par Ken Scott, un village entier, réduit au chômage, se mobilise pour satisfaire les exigences d’une entreprise et accomplit l’impossible. Astérix n’aurait pas fait mieux!

Les représentants du pouvoir, qu’il soit économique ou politique, n’ayant pas bonne presse, il est préférable si l’on veut toucher le public de ne pas afficher une réussite trop éclatante. Souvenez-vous du prospère courtier interprété par Guy A. Lepage dans Camping sauvage. Il trouvait refuge dans un camping kitsch et, bien sûr, succombait au charme de la propriétaire des lieux. Dès qu’il devenait un homme comme les autres, tout rentrait dans l’ordre. La publicitaire névrosée de Ma tante Aline, interprétée par Sylvie Léonard, suivait le même parcours, assez en tout cas pour se décoincer au contact des rythmes latins. Il n’y a qu’une exception, un seul homme d’affaires qui puisse revendiquer son succès sans complexe et faire rire, et c’est Robert Gratton, alias Elvis Gratton, inusable monument d’imbé­cillité. Le rêve américain en prend pour son rhume. L’Elvis local peut se consoler en se disant que d’autres que lui se sont également couverts de ridicule.

Dans l’ensemble, les comédies québécoises sont impitoyables à l’égard des hommes, présentés comme de piètres séducteurs dans Cruising bar, d’improbables géniteurs dans L’homme idéal et de grands adolescents incapables de composer avec les obligations de la vie adulte dans Horloge biologique. Bref, les mâles québécois sont encore et toujours des Boys, quels que soient leur profil ou leur profession. Mise à toutes les sauces, leur maladresse remplit les salles.

On a produit plus d’une soixantaine de comédies au Québec ces 20 dernières années, aussi fallait-il s’attendre à ce que les humoristes envahissent le grand écran. La présence de Louis-José Houde et de Jean-Michel Anctil dans De père en flic n’a donc rien d’exceptionnel. S’agira-t-il de carrières durables, comme celle de Michel Barrette, vu dans une douzaine de films, ou fugitives, comme celle de Claudine Mercier, qui tenait les quatre rôles principaux d’Idole instantanée? L’histoire le dira.

Entre-temps, les humoristes occupent le terrain et plusieurs d’entre eux pas­sent maintenant à la réalisation, comme Guy A. Lepage, Yves P. Pelletier, Patrick Huard, Émile Gaudreault, Claude Meunier et Réal Béland. Dans ce contexte, faut-il s’étonner d’apprendre que Louis Morissette, François Avard, Jean-François Mercier et Jean-François Léger préparent une parodie des plus grands succès du cinéma québécois, provisoirement intitulée Québec Movie? Le quatuor a du métier. On lui doit notamment les textes du plus récent Bye Bye. Mieux vaut en rire.