L’île aux peintres

L’art cubain n’avait jamais connu de grande rétrospective. Une injustice que le Musée des beaux-arts de Montréal a enfin réparée.

Cette photo de Che Guevara, tout le monde l’a vue. Sur des affiches, sur des t-shirts. Dans un halo de lumière, l’air austère sous son béret étoilé, le « guérillero héroïque » regarde au loin, vers l’avenir du monde. Vraiment ? Sur le cliché original, qui éternise une cérémonie officielle à Cuba, en 1960, l’effet est tout autre. Coincé entre un camarade et une plante verte, le pauvre Che semble mourir d’ennui !

L’artiste cubain Alberto Korda a été bien inspiré de recadrer son image. La photo de groupe, c’était de l’histoire. Le gros plan, c’est de l’art.

¡ Cuba ! Art et histoire de 1868 à nos jours débute le 31 janvier au Musée des beaux-arts de Montréal. Ses 400 photos, tableaux et installations brossent le portrait d’une île haute en couleur, texturée par les grands mouvements sociaux du 20e siècle. « Une expo forte sur le plan de l’émotion et de la puissance des œuvres », assure la directrice, Nathalie Bondil, qui y a mis beaucoup de cœur.

Sur une affiche de 1951, une sirène en maillot vante la beauté de Cuba, « pays idéal pour les vacances ». Ah, cette plage d’or, cette mer turquoise ! On en oublie que l’île a aujourd’hui davantage à offrir : un peuple cultivé, une riche tradition musicale, une littérature dynamique. Et des œuvres d’art dont raffolent les collectionneurs, américains notamment.

L’art cubain n’a fait l’objet d’aucune exposition majeure depuis Modern Cuban Painters, au Museum of Modern Art de New York, en 1944. Raisons politiques. Depuis la révolution de 1959, à l’origine de l’embargo américain qui pèse toujours sur Cuba, il fallait un Léonard de Vinci de la diplomatie pour unir musées cubains et collectionneurs américains. Ce coup de maître, le Musée des beaux-arts de Montréal l’a réussi. Tandis qu’à New York Vicki Gold Levi, auteure de plusieurs livres sur l’art cubain, offrait sa richissime collection de photos et d’œuvres graphiques, à La Havane le Museo Nacional de Bellas Artes et la Fototeca consentaient un prêt d’une ampleur jamais vue. « La neutralité du Canada permet beaucoup de choses, dit pudiquement la directrice. Cette exposition est une fierté pour Montréal. »

N’allez pas causer idéologie à Nathalie Bondil. Ce serait aussi malvenu que de poser un doigt graisseux sur une toile de prix. « L’art cubain mérite d’être reconnu, point à la ligne. Je ne veux aucune allusion politique ! »

Ne lui en déplaise, Cuba montre un talent fou pour le « brasse-camarade ». À la croisée de l’Ancien et du Nouveau Monde, du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest, l’île a vécu tous les grands bouleversements : colonialisme, indépendance, révolution, communisme, guerre froide… Un vrai concentré d’histoire ! Et les artistes ont plongé leurs pinceaux dans ces pigments du passé. Aussi, afin que le visiteur puisse mieux apprécier leurs œuvres en les resituant dans le contexte de l’évolution de la société, l’exposition s’appuie sur 200 photos d’époque.

Entrer au musée de la rue Sherbrooke Ouest, c’est donc pénétrer dans le Cuba de 1868. L’île n’est alors qu’une colonie, qui produit sucre, tabac et café en exploitant des esclaves. Mais cette année-là éclate la guerre des Dix Ans, qui vise à secouer la domination espagnole. Les Cubains se prennent à rêver d’indépendance.

Des révoltes incessantes embraseront l’île pendant deux générations. Parmi les mutins se trouve Armando Menocal, qui manie le fusil aussi bien que les pinceaux. Des années après, son neveu Augusto Menocal honorera son engagement envers son oncle en peignant Je ne veux pas aller au ciel, tableau académique qui montre un chef amérindien brûlé vif par les conquistadors. Invité à mourir en chrétien, le héros cubain se rebiffe : « Y aura-t-il des Espagnols au ciel ? Si c’est le cas, je ne veux pas y aller ! » Cuba arrache enfin son indépendance en 1902.

Bien vite, cependant, la toute nouvelle démocratie chancelle. En témoigne un tableau représentant un jeune homme en sang étendu dans la rue : Le cadavre de Rubiera González au sol. Nous sommes en 1933, sous la dictature de Gerardo Machado. Le jeune photoreporter américain Walker Evans débarque à Cuba pour rendre compte des violences infligées au peuple. Il s’introduit dans l’immeuble du Havana, journal condamné par l’État, et photographie des pages censurées ; c’est ainsi qu’il sauve l’image de l’adolescent assassiné. Machado fuira peu après, et Evans deviendra un maître du photojournalisme.

Pendant ce temps, l’art aussi se rebelle. « L’esprit de contestation s’accompagne d’une révolution stylistique », précise Nathalie Bondil. L’avant-garde délaisse l’académisme pour marier divers styles — perfectionnés en Europe — à des sujets locaux. Par exemple, Deux femmes et paysage exalte le charme de métisses alanguies avec une touche à la Gauguin. Le peintre, Víctor Manuel, participe à l’Exposición de Arte Nuevo, qui lance les arts modernes à La Havane. Y expose aussi Marcelo Pogolotti. « Cet artiste puissant a réussi une synthèse très personnelle de courants comme le futurisme, l’expressionnisme et le machinisme », commente la directrice, qui craque pour ses tableaux quasi graphiques, aux lignes nettes et aux couleurs franches. L’intellectuel montre un homme assis devant sa machine à écrire ; de son visage sans yeux, il fixe le spectateur, tandis qu’au fond se profile l’ombre macabre d’une faux. Un hommage à ceux qui ont le courage de parler…

L’exposition met ensuite en scène La Havane des années 1940. Les touristes se gorgent de rhum au Sloppy Joe’s. Au Rumba Palace, les Cubains se déhanchent devant l’appareil photo de Constantino Arias. C’est l’ère glamour du président Fulgencio Batista, qui brasse de belles affaires avec la mafia italienne.

C’est aussi la décennie de gloire de l’école de La Havane. La peinture arrive à maturité. Les créateurs célèbrent la cubanidad, l’identité de l’île. Parmi eux, Wifredo Lam, qui rentre d’un séjour de 17 ans en Europe. Cet ami de Picasso allie le cubisme et le surréalisme aux mythes afro-caribéens pour peindre des démons déjantés, tel Le roi du jeu : quatre pattes, une queue de cheval et une tête toute en angles.

En 1959, bang ! Révolution. Cuba se peint en rouge. Alors que l’Union soviétique impose le réalisme socialiste, l’île autorise les artistes à mettre leur style au service de la cause. Fidel Castro invite même les photographes à le suivre pour propager la bonne nouvelle. Ainsi naissent les icônes. Osvaldo Salas fait de Fidel un portrait inoubliable : gros plan sur la cigarette, l’index à l’ongle sale et la barbe en broussaille. Raúl Corrales, lui, immortalise dans Cavalerie la chevauchée héroïque des révolutionnaires allant chasser la multinationale américaine United Fruit, en 1960.

L’esprit de rébellion se répand comme une fièvre. En témoigne le destin de cette peinture murale de 15 m créée par une centaine d’artistes à l’occasion d’un grand happening, en 1967. Elle n’a voyagé qu’une fois, à Paris, en mai 1968. Et n’a été exposée que quelques heures, puis rempaquetée : les étudiants avaient pris la rue…

Dans les années 1960, Cuba se classe parmi les meilleures écoles de graphisme au monde. « La population étant à l’époque souvent analphabète, l’affiche devient un instrument d’éducation populaire, explique Nathalie Bondil. Ou de propagande, comme vous voulez. » En 1970, l’État imprime une affiche de congratulation pour chaque million de tonnes de canne à sucre qu’engrangent les paysans. Olivio Martínez en dessinera 10, mais seulement 8 seront placardées, la récolte stagnant à 8,5 millions de tonnes.

Le vent d’optimisme finit par tomber. En 1989, le communisme s’effondre en Europe, secouant Cuba dans son économie et dans son idéologie. En pleine tourmente, les artistes créent encore des œuvres pleines d’humour. Dans son installation Pour oublier, Kcho fait voguer un kayak sur des bouteilles de bière. Et le duo Los Carpinteros fabrique un coffret à bijoux en forme de grenade à main !

Quarante ans après la mort de Che Guevara, quelle nouvelle révolution guette Cuba ? L’île me fait penser à cette ville miniature illuminée par des bougies qu’a créée Carlos Garaicoa. « L’installation évoque à la fois un autel religieux et un monde qui brûle », explique Nathalie Bondil. Elle s’intitule Maintenant jouons à disparaître II. Dedans, pourtant, danse une lueur d’espoir, inextinguible.

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