L’immersion totale

Jacques Poulin renoue avec sa passion de l’intime. Neil Bissoondath navigue dans les eaux troubles des « deux solitudes ».

J’ai entendu l’autre jour, à la radio, une chroniqueuse littéraire dire que le roman Les yeux bleus de Mistassini n’était pas le meilleur de Jacques Poulin. Je veux bien, mais une telle constatation n’enlève rien au besoin que j’ai de le lire. Il y a des écrivains dont on ne parcourt parfois qu’un seul livre, ou deux, parce que ceux-ci nous intéressent particulièrement, en raison du sujet dont ils traitent ou pour quelque motif plus futile, par exemple pour en faire une recension enthousiaste. Il y en a d’autres qu’on ne cesse pas de lire, parce qu’on veut recevoir des nouvelles de l’univers qu’ils ont créé et qui existe autant pour nous, sinon plus, que les paysages dits réels que nous traversons quotidiennement. Il y aura parfois des oeuvres moins réussies, c’est inévitable, mais elles ne nous importeront pas moins que les autres, et peut-être aurons-nous pour elles un petit surplus d’affection, à cause de ce qu’elles révèlent de la fragilité d’une expérience humaine et littéraire.

Dans le nouveau roman de Jacques Poulin – le 10e, cela se fête -, le charme habituel opère dès les premières lignes: « Ce matin-là, des nappes de brume avaient envahi la rue Saint-Jean. Le col de mon blouson relevé, la tête rentrée dans les épaules, je marchais… » Voilà, nous y sommes, la réalité la plus concrète a l’air d’un rêve et le Vieux-Québec devient encore une fois un lieu magique. Il y aura donc un miracle. Jimmy (vous vous souvenez?) entre par hasard dans une librairie où les livres sont classés selon le principe du désordre absolu, à l’exception de quelques-uns qui sont placés tout près de la porte pour être volés sans problème. Elle est tenue par un vieil auteur appelé Jack Waterman (vous vous souvenez?), qui souffrira bientôt de la « maladie d’Eisenhower ». Entre les deux, le jeune et le vieux, la complicité s’établira aussitôt, puisqu’ils ne sont que la double figure du même écrivain, celui qui commence et celui qui se prépare à s’en aller, le propriétaire et l’héritier.

Cette histoire d’une amitié profonde entre le jeune et le vieil écrivain est très belle, très touchante – un peu coquette parfois, Jacques Poulin abusant à l’occasion de ses dons -, mais elle n’est pas le tout du livre. Il y a la Mistassini du titre, la jeune fille rétive dont on ne sait jamais quand elle va arriver ou partir, l’insaisissable, la soeur ardente de Jimmy. Et là, les choses vont se corser, on ira jusqu’à l’inceste. La passion de l’intime, du semblable, du proche est, on le sait depuis longtemps, un des motifs essentiels de l’oeuvre de Jacques Poulin, et elle ne constitue peut-être qu’une autre face de celle que le romancier voue au Vieux-Québec, à cette ville qui est presque devenue son propre moi. Disons-le différemment: il y a ici un rêve de fusion qui était déjà présent dans les ouvrages antérieurs de Jacques Poulin, mais qui trouve dans Les yeux bleus de Mistassini une réalisation assez troublante.

Faut-il parler du séjour de Jimmy à Paris, où Jack Waterman l’a envoyé pour faire un noviciat littéraire? Ces pages, pleines de petites choses agréables, curieuses, ne sont pas tout à fait convaincantes. Les yeux bleus de Mistassini sont vraiment le roman du retour, de l’immersion totale dans un Vieux-Québec où Jimmy avait laissé toutes ses raisons de vivre.

C’est avec un grand plaisir également qu’on entre dans le dernier livre de Neil Bissoondath, Un baume pour le coeur, mais un plaisir d’une nature très différente. Pas de brume sentimentale ici ni de petits ou grands secrets plus ou moins bien protégés, mais de nombreux personnages fermement dessinés, vivant dans un monde dont la réalité ne fait aucun doute. Dans l’un et l’autre roman, un homme sur le déclin s’entête à vivre. Mais au contraire de Jack Waterman, Alistair Mackenzie, 70 ans, retraité, après avoir longtemps enseigné la littérature à l’université, grand lecteur de Dickens, n’est pas la proie – ou ne l’est pas encore? – de la « maladie d’Eisenhower ».

C’est lui qui tient la plume, pour tenter de retrouver le fil de son existence. Veuf d’une femme qu’il a aimée passionnément, il doit se réfugier chez sa fille, mariée à un francophone, après l’incendie de la maison où il habitait. Il ne s’entend pas très bien avec sa fille, et son gendre est pour lui une énigme. Armé d’un stylo neuf, le voici donc parti à la rencontre des êtres qui ont peuplé sa vie, une galerie assez hétéroclite d’originaux (un nain pourvu d’une sexualité exubérante, un étudiant aveugle, un jeune immigré traumatisé par les horreurs de son pays natal, etc.), divertissants ou émouvants, dont la présence dans le récit ne paraît pas toujours nécessairement liée au propos général. Chacun de ces personnages est le centre d’un récit quasi autonome et l’on croit parfois se trouver dans un recueil de nouvelles plutôt que dans un véritable roman.

On peut considérer Un baume pour le coeur comme une sorte de rite de passage dans l’oeuvre de Neil Bissoondath. C’est la première fois, si je ne me trompe, qu’il situe l’action entière d’un livre au Québec, plus précisément à Montréal, et la façon dont il met en scène la dualité culturelle paraît quelque peu naïve, maladroite. Puis-je le dire? Je me suis pris à regretter ici l’absence du Trinidad de son enfance, splendidement évoqué dans le roman précédent, Tous ces mondes en elle.

Les yeux bleus de Mistassini, par Jacques Poulin, Leméac/Actes Sud, 188 p., 22,95$.

Un baume pour le coeur, par Neil Bissoondath, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Boréal, 414 p., 29,95$.

LES YEUX BLEUS DE MISTASSINI

Nous étions tous les trois en face du fleuve, qui s’élargissait tout à coup entre la pointe de Lauzon et l’anse de Beauport, se partageant en deux bras pour entourer l’île d’Orléans. Le paysage était immense, presque trop vaste, et on pouvait difficilement le contempler sans songer aux grands voiliers partis de Saint-Malo ou de La Rochelle au XVIe siècle pour chercher l’Eldorado ou une sorte de paradis perdu. Et pour ma part, toute cette beauté qui se déployait à perte de vue me donnait le sentiment que dans l’ordre des choses du coeur, le Québec était mon pays.

Jacques Poulin

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