L’imposture Nelligan

Et si le jeune prodige de la poésie québécoise n’était pas le génie que l’on croit ? Une spécialiste aurait découvert le véritable auteur du Vaisseau d’or.

Photo © Laprès et Lavergne. Université d'Ottawa, CRCCF, Fonds Paul-Wyczynski (P19), PH29-23/1
Photo © Laprès et Lavergne. Université d’Ottawa, CRCCF, Fonds Paul-Wyczynski (P19), PH29-23/1

Un des monuments de la littérature québécoise est aujourd’hui ébranlé : Émile Nelligan n’aurait pas lui-même écrit tous les poèmes qu’on lui connaît. C’est la conclusion à laquelle parvient Yvette Francoli au terme de 15 années de recherches. Selon cette spécialiste de la littérature, Eugène Seers — alias Louis Dantin, un de ses 12 pseudonymes — a profité de l’internement du poète pour « débroussailler, classer, corriger, compléter et réécrire » l’œuvre du jeune homme en y « glissant des pièces de son cru ». Dans son livre Le naufragé du Vaisseau d’or : Les vies secrètes de Louis Dantin (2013, éd. Del Busso), elle lève le voile sur le rôle du maître qui s’est approprié l’élève.

NELLIGAN_02Né en 1865, enfant brillant, Seers rafle tous les prix à l’école — jusqu’à l’Université grégorienne de Rome, où il obtient un doctorat à 23 ans ! Mais sa vraie passion est la poésie, à laquelle il se livre en secret. Sa soutane ne l’empêche pas de séduire hommes et femmes, ce qui lui vaut d’être rejeté par son ordre religieux quand le scandale éclate. En 1903, Seers quitte le Québec pour s’installer au Massachusetts, où il aura deux enfants avec une Américaine. Il gagne son pain comme typographe à l’Université Harvard. Il meurt en exil en 1945.

Retraitée de l’enseignement, docteure en littérature de l’Université de Sherbrooke, Yvette Fran­coli n’est pas la première à remettre en question le génie de Nelligan, mais sa démonstration méthodique porte plus que jamais. Son livre a été couronné par les prix Victor-Barbeau et Alphonse-Desjardins 2014.

L’actualité a joint Yvette Francoli chez elle, à Lennoxville.

Comment Nelligan peut-il ne pas être l’auteur de son œuvre ?

Il n’en avait pas l’étoffe. Le jeune homme n’avait aucune culture littéraire. Les rares lettres de sa main parvenues jusqu’à nous sont truffées de fautes. Ses bulletins aussi en témoignent : il était dernier de classe en français. De plus, il était très malade. Il y a des limites à ce qu’un adolescent réussisse une œuvre aussi considérable que la sienne en deux ans. On l’a comparé à Arthur Rimbaud. Or, Rimbaud remportait des concours de composition latine à 15 ans !

Je ne dis pas que Nelligan n’a rien écrit, mais qu’il n’a laissé que des ébauches. Quelqu’un est passé derrière lui et a tout réécrit : Eugène Seers. Ce n’était un secret pour personne : Nelligan et Seers se voyaient souvent et travaillaient ensemble. En 1904, quand Seers fait publier l’œuvre de Nelligan, dont il signe la préface dithyrambique, il sait que le jeune homme ne sortira jamais de l’asile. Cette édition lancera la carrière du poète, même s’il est interné depuis cinq ans et qu’il n’écrira plus une seule ligne de sa vie.

Quelle a été la part du mentor dans les poèmes d’Émile Nelligan ?

Impossible de le dire avec précision, car les archives manuscrites de Nelligan sont disparues. Sa mère ne les a pas conservées. Cette lacune elle-même est suspecte. Quand on a un génie dans la famille, on fait attention à ses textes…

Autre embûche, Eugène Seers tenait lui-même à occulter son influence. Il a sans cesse brouillé les pistes. C’était la seule façon, pour lui, de faire de la poésie. Tout ce que l’Église lui permettait de publier, c’étaient des essais sur des thèmes mystiques. Il en a d’ailleurs écrit quelques-uns, regroupés dans le recueil Franges d’autel. Défroqué, il s’est surtout fait connaître comme critique littéraire, le plus souvent sous le pseudonyme de Louis Dantin.

Seers et Nelligan ont-ils été amants ? On n’en sait rien. Je pense qu’on peut parler d’une amitié particulière. Mais ce n’est pas très important. Ils ont surtout partagé une œuvre. À mon avis, Seers s’est fait prendre au jeu. Il a d’abord changé un mot ici et là, puis il en est venu à réécrire un poème entier, puis un autre. Il a finalement occulté Nelligan. Un peu comme Cyrano de Bergerac, qui fait un pacte avec Christian de Neuvillette, Eugène aurait pu dire à Émile : « J’irai dans l’ombre à ton côté. Je serai ton esprit, tu seras ma beauté. »

Quand vous est-il apparu évident que Seers était derrière Nelligan ?

Lorsque je travaillais à l’édition critique de l’œuvre de Seers [NDLR : Louis Dantin : Essais critiques 1, PUM, 2002, prix Jean-Éthier-Blais]. Quand on lit Dantin et Nelligan, la similitude des poèmes saute aux yeux. Seers avait lu la multitude des ouvrages qui sont censés avoir inspiré Nelligan. Il possédait une immense culture livresque, de Confucius à George Bernard Shaw… Les thèmes chers à Nelligan sont empruntés à son imaginaire : la mort, les cimetières, l’errance, les mazurkas de Chopin. Un exemple, le cœur du Vaisseau d’or (Nelligan) et celui de la Complainte du cœur noyé (Dantin) sont tous deux « désertés » et « déchirés » entre l’aspiration à s’élever, « à toucher l’azur », et à se perdre dans la mer. Le thème du naufrage est d’ailleurs omniprésent chez Seers, qui a dû subir l’opprobre de la famille en quittant les ordres et en menant une vie, disons, moralement discutable. Il sera un naufragé toute sa vie. C’est lui qui « a sombré dans l’abîme du rêve ».

Avez-vous l’impression de débou­lonner un géant ?

Et si c’était pour en découvrir un autre ? Louis Dantin est un personnage fascinant, dont l’œuvre est magistrale. C’était un des plus grands intellectuels de son époque au Canada.

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20 commentaires
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«amitié particulière» Tout est là.
Dantin est un autre de nos génies qui ont levé les pattes pour s’épanouir ailleurs

Je voudrais partager un commentaire d’une de mes amies à ce sujet

Jocelyne Langlois Artiste Peintre thèse de cette dame ne tient pas la route. Nelligan n’était peut-être pas fort en grammaire, mais il a lu ses poèmes en public, a fait partie de cercles littéraires et était actif dans le milieu de la poésie avant d’être interné, et avant de rencontrer Dantin. http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_Nelligan

Opposer wikipédia à quelqu’un qui a fait 15 ans de recherche, ça manque quand même un peu de crédibilité.

Qui nous dit que Dantin n’a pas lui-même emprunté à Nelligan ? La mère de Nelligan était pianiste et particulièrement porté sur Chopin; son père était marin. Voilà pour les mazurkas et les naufrages… J’ai un jeune frère qui écrit magnifiquement bien au point de vue stylistique des textes bourrées de fautes d’orthographe. Il faisait d’ailleurs des lecture publiques. La réaction enthousiaste que suscite la première fois qu’il interprète la romance du vin est documenté… Dantin n’arrive que plus tard dans sa vie…

Le père d’Émile Nelligan n’était pas marin, mais bien inspecteur des postes. C’est d’ailleurs grâce à cette position qu’il a rencontré Émilie-Amanda Hudon, sa future épouse et la mère de ses trois enfants. Les premiers contacts entre Nelligan et Dantin ont eu lieu au printemps 1896. La mère d’Émile Nelligan organisait des tombola (ventes de charité) au profit des oeuvres des Pères du Saint-Sacrement, communauté à laquelle appartenait Eugène Seers (Louis Dantin). Émile Nelligan y récitait des poésies. Il est tout à fait probable que le prêtre, frustré dans ses ambitions littéraires, ait agi à titre de mentor auprès d’un adolescent qui démontrait un don littéraire évident, et que sa mère ait encouragé cette amitié, elle qui reconnaissait en son fils les mêmes inclinaisons que son grand-père maternel, Joseph-Magloire Hudon, premier maire de Rimouski et journaliste à ses heures.
Dans une entrevue donnée à Gabriel Nadeau, Louis Dantin a déclaré que lui et Nelligan étaient de « très bons amis » et que le jeune poète « n’a composé rien sans venir le lui lire ». Il a aussi confié que parfois, au cours de ces rencontres, le jeune écrivain « était pris d’une inspiration subite et se mettait à improviser. Des vers entiers sortaient de sa bouche, tout faits. » Dantin notait, les mettait en forme et Nelligan les emportait.
Il faut aussi se rappeler que Dantin n’a pas pu mener l’édition du premier recueil de poème d’Émile Nelligan à terme, car il avait été forcé de démissionner de sa communauté quand ses supérieurs ont découvert qu’il utilisait leurs presses sans permission. C’est le peintre-poète Charles Gill et Émilie Hudon-Nelligan, qui ont terminé le travail de Dantin. Découvrirons-nous un jour que Charles Gill a retouché certains poèmes du jeune prodige ?

Hum, un détail me chicote dans cette entrevue. On y lit que Nelligan n’écrira plus une ligne, alors que c’est faux. À l’asile, Nelligan a écrit une tonne de poème, que les infirmières se dépêchaient à jeter aux poubelles. Mythe ou réalité ?Là, je ne sais plus.

Il ne faut pas s’étonner que Dantin ait corrigé, coupé ou transformé, voire amélioré des textes de Nelligan, c’est lui qui a édité son livre. La grande majorité des éditeurs littéraires font ce même travail.

Pour ce qui est des thèmes chers à Nelligan et Dantin, ils sont aussi chers à la majorité des poètes symbolistes français dont ils ont pu communément s’inspirer.

Après, que Dantin ait inséré de ses propres poèmes dans l’oeuvre de Nelligan, c’est possible, il faudrait lire les preuves. L’article n’en fournit pas.

Que Nelligan ne soit qu’un avatar de Dantin et qu’il n’ait rien écrit de ce qu’on lui attribue, je ne crois même pas que ce soit la thèse de l’auteure (Yvette Francoli) mais seulement un raccourci sensationnaliste du journaliste.

Imposture mon œil.
Émile Nelligan a laissé des traces de son talent lors de son passage sur notre terre: des manuscrits, des participations documentées à des soirées de poésies, des publications dans les revues et journaux de l’époque, des compte-rendus d’amis, de collègues et de poètes.. Son génie était vrai et, surtout, le sien. Si seulement Paul Wyczynski était encore de ce monde, lui qui a consacré sa vie à l’étude de l’homme et de l’œuvre, il aurait sûrement aimé participer au débat, et s’assurer que ce qui est à Nelligan demeure à Nelligan: son œuvre, et la place qu’il occupe dans notre histoire et notre littérature.

Wyczynski n’est plus là mais moi j’y suis et tout ce qui démontre le génie de Nelligan se trouve non seulement dans ses études mais aussi dans mes livres: «Nelligan n’était pas fou» [Louise Courteau, éditrice, 1986 – réédition 2011]; «Ces beaux gars à l’oeil brun dont rêvait Nelligan»; «Nelligan, journal intime» et «Nelligan et les femmes, les saintes et les fées», ces trois derniers, publiés chez Guérin éditeur en 2011, 2013 et février 2014. J’ai envoyé à Madame Francoli, à son éditeur et à 18 autres instances, ma critique de ce naufrage [23 pages]. Mon premier envoi date de 2013 et le dernier, de la semaine dernière. À ce jour, je n’ai reçu que deux réponses: une d’un journaliste de Montréal et une seconde, d’un des rédacteurs d’une revue littéraire, réponses qui disaient substantiellement que Madame Francoli avait sa théorie et moi, la mienne. Or, leur ai-je, répondu, je n’ai aucune théorie, je n’ai fait que mettre les gens, les faits et les écrits en perspective, en n’avançant aucun de mes commentaires sans toutes les soutenir clairement de références bien documentées, ce qui est loin d’être le cas chez Madame Francoli. C’est triste de voir publier une telle fouthèse sur Nelligan, fouthèse cependant bien enrobée d’une présentation intéressante et factuelle, cette fois, sur la vie de Dantin et celle du monde littéraire du début du XIXe siècle. Enrobée et surtout dispersée à tout hasard parce que si les éléments de cette ineptie était rassemblés au sein d’un même chapitre, leur inanité sauterait aux yeux du moindre lecteur. Je défie Madame Francoli de me rencontrer en public pour en débattre. Quant à la description de la vie de Dantin et du milieu littéraire de cette époque, Réginal Hamel en avait fait le tour bien avant elle, notamment dans son étude sur Charles Gill (Guérin, 1992) et le père Yves Garon (Fides, 1995).

il y a comme ca au Cabada des Dollards des Ormeaux des Laura e
Secord des Davie CROQUET L HOMME QUI Q VU L HOMME QUI A VU L OURS

MAIS C EST TOUJOURS FACINNT ON PORTA nelligan sur les epaules des amateurs
ce fut je peux croire a la suite d une belle beuverie

je crois que je vais commencer ou plutot continuer a ecrire des poemes postunesàdramis

Tout est possible…………est-ce vraiment important…La poésie l’emporte sur les individus………

Il ya un monde de différence entre un cours de grammaire et une oeuvre poétique.

Dans la même « logique illogique », on pourraitcrier au scandale dire qu’Einstien n’a rien inventé car l’Histoire nous dit qu’il n’était pas un premier de classe. (??!!!!)

J’ai assez d’ouverture pour que la question Nelligan/Dantin soit posée, mais svp arrivez avec des arguments plus solides que – et je vous cite – « Le jeune homme n’avait aucune culture littéraire (…) : il était dernier de classe en français ».

Autrement, vos 15 ans de recherches n’ont rien de scientifiques…et donnent plutôt dans le « sensationalisme » ….

Comme m’a dit mon ami Pierre Charbonneau, de Saint-Jérôme, »Peu importe l’auteur c’est l’oeuvre qui compte! » Et que dis-je une oeuvre, c’est un vrai chef-d’oeuvre! »

Je suis très sceptique sur cette recherche faite par cette dame qui voudrait que Louis Dantin soit l’auteur de poèmes que l’on attribue à Émile Nelligan. Il y a des chercheurs et des chercheuses qui travaillent plus ou moins bien, avec plus ou moins de rigueur et plus ou moins de talent! Comme cela existe dans tous les corps de métiers, des professionnels plus ou moins compétents, quoi!

J’ai connu quelqu’un, aujourd’hui décédé, qui a rencontré Nelligan en 1925 à l’Hopital St-Jean-de-Dieu et qui passé une heure avec lui. Tout, dans son témoignage -à mon avis absolument digne de foi- me laisse croire que Nelligan est véritablement l’auteur du Vaisseau d’Or. Il faudrait bien que je prenne la peine de mettre les propos de mon témoin par écrit avant de les oublier… Je suis pour le moment trop occupé, mais je prends la résolution de le faire au mois de janvier… Les sceptiques, je l’espère, seront confondus… 😉

Y en a qui aime ça chercher à voir et chercher du mal partout ,moi je ne veux pas croire ça ,j,aime Émile Nelligan.