L’Inaveu

Extrait du roman L’inaveu, par Richard Ste-Marie, avec l’aimable autorisation des éditions Alire.

Prologue

Il avait déjà parlé à la fillette. Quatre ou cinq fois. Ils habitaient la même rue. À trois heures de l’après-midi, il la croisa en voiture alors qu’elle marchait sur le trottoir, avenue Laval, en direction de l’avenue du Mont-Royal. Il reconnut la veste K-Way bleu pâle avec le numéro 8 maladroitement brodé sur le bras gauche.

Juste comme il arrivait à sa hauteur, la petite entreprit de traverser la rue. Sans regarder. Il klaxonna et freina à bloc. Elle eut à peine le temps de remonter sur le trottoir. Il s’arrêta net et se précipita hors de la voiture pour la retrouver parce qu’elle s’était recroquevillée. Il craignait de l’avoir touchée.

Elle pleurait.

La petite n’était pas blessée, mais elle ne pouvait pas s’arrêter de pleurer. Elle répétait sans arrêt : « J’ai eu peur, j’ai eu trop peur… »

Il lui dit de s’asseoir dans l’auto et qu’il la reconduirait chez elle. La fillette hésita. Mais quand il ouvrit la portière du côté passager, elle s’approcha et monta.

« Je vous connais, dit-elle, vous restez dans la même rue que moi. »

Il roula jusqu’à l’avenue du Mont-Royal et vira à gauche pour revenir dans l’avenue Laval par la rue Coloniale. En se retournant vers la petite, il vit qu’elle tremblait toujours.

Il allongea le bras vers ses épaules pour la consoler, mais elle se raidit immédiatement.

« Tu trembles encore, faut pas, y a pas eu de mal. »

Puis :

« Je vais faire un tour sur la montagne, viens avec moi, ça va te calmer… »

La fillette ne répondit pas.

Il continua sur Mont-Royal et prit la voie Camillien-Houde jusqu’en haut.

Parthenais, vendredi 18 juillet 2008

Francis Pagliaro regardait les voitures circuler au ralenti dans l’incandescence de l’avenue Papineau à l’approche du pont Jacques-Cartier, sept étages plus bas. Vu de la fenêtre de son bureau, le spectacle ressemblait à un film IMAX dont on aurait coupé le son. Il frissonna dans l’air conditionné de la pièce et jeta un coup d’œil à sa montre : 17 h 31, vendredi 18 juillet 2008.

En principe il était en vacances depuis trente et une minutes. Mais pour l’heure, ce n’était vraiment pas le moment de rentrer chez lui.

Durant les douze dernières années à Parthenais, il n’avait quitté le travail avant dix-neuf ou vingt heures qu’à de rares occasions. Il aimait assez ces heures de la journée, surtout en hiver, quand la pièce était plongée dans l’obscurité, à peine éclairée en jaune par la lampe banquier de son bureau. Ce moment lui semblait plus productif en réflexion, tout comme les heures très matinales et tranquilles pendant lesquelles il se sentait moins distrait, préservé du va-et-vient de ses collègues et de l’agitation bruyante du personnel civil qui travaillait de neuf à cinq.

Dans la police, on avait beau dire « On ne ferme jamais », l’activité était tout de même plus calme à certains moments. « Même les criminels mangent à des heures plutôt régulières », disait souvent Pagliaro à la blague. « Et à moins d’occupations spéciales, ils dorment généralement la nuit, dans leur lit comme tout le monde. »

Ce n’est cependant pas le devoir qui gardait le sergent-détective Francis Pagliaro au bureau pour des heures supplémentaires en cette chaude fin d’après-midi de juillet, mais plutôt sa lassitude de l’affrontement inutile et stupide qui l’attendait au ras du sol avec ses concitoyens enragés au volant de leurs bagnoles.

L’enquêteur avait connu toutes sortes de violences au cours de sa carrière, mais la rage au volant se retrouvait à peine dans la liste des crimes contre la personne, et elle n’entrait dans les statistiques criminelles que depuis peu. Elle existait bel et bien, Francis Pagliaro avait même consacré un chapitre complet sur le sujet dans sa thèse de maîtrise en criminologie, dix ans plus tôt. Sans grand succès. Certes, il avait obtenu son diplôme, mais aucune des conclusions de son mémoire n’avait suscité la curiosité chez ses collègues ou ses supérieurs à la Sûreté.

Tout cela était bien loin derrière lui.

Depuis quelques mois, il s’intéressait à autre chose. Quelque chose au-delà et au-dessus de toutes les considérations quotidiennes de son travail d’enquêteur.

À force de fréquenter des individus aux comportements équivoques et aux personnalités troubles, autant parmi ses confrères policiers que chez les criminels sur qui il enquêtait, il supportait de plus en plus mal d’avoir à faire face à des événements la plupart du temps imprévisibles, ou à réagir sans arrêt à des incidents insignifiants ayant amené des gens ordinaires à des actes graves qui auraient pu tout aussi bien ne pas se produire dans d’autres conditions. Il se demandait comment ses collègues percevaient eux-mêmes leur travail de policier. Quelques-uns avaient déjà espéré écrire un jour un roman à partir de leurs propres aventures. Autant rêver. S’ils éprouvaient une certaine lassitude, voire un écœurement professionnel, ils n’en laissaient rien paraître, car on ne parlait pas de ces choses-là dans la police. Jamais, pour sa part, Pagliaro ne s’était senti pareil aux héros de roman policier stéréotypés qui se défoncent dans le travail, ou plus simplement dans l’alcool ou la drogue, pour échapper à la pression du métier. Il s’était aussi rapidement moqué de cette attitude conventionnelle du flic tourmenté et malheureux, héros des films de série B : violent, négligé de sa personne, sans véritables attaches amoureuses, incapable au surplus de créer de vrais liens sentimentaux, peu apprécié de ses collègues et en conflit éternel avec la hiérarchie administrative de la police.

Pagliaro avait gardé au contraire sa confiance en lui-même. Son couple était solide, lui et sa femme Lisa s’aimaient depuis plus de vingt-cinq ans et le policier jouissait de l’estime de ses confrères et de ses patrons. Il n’éprouvait pas de dégoût pour sa profession, il n’en était quand même pas là, mais plutôt une insatisfaction ; et sa réflexion lucide sur l’aspect contingent de son métier l’avait progressivement conduit là où il se trouvait aujourd’hui : à la recherche de quelque chose de plus essentiel. De nécessaire. À quarante-sept ans, tout en poursuivant son travail d’enquêteur au Service des crimes contre la personne, à la Sûreté du Québec, il venait de commencer des études de philosophie à l’Université de Montréal. Un îlot de fraîcheur dans l’océan de la bêtise humaine.

Le sergent-détective Francis Pagliaro jeta un dernier coup d’œil dédaigneux au spectacle ardent de la circulation fourmillant à ses pieds. Le quartier Centre-Sud vibrait tout entier dans l’air cuisant de cette fin d’après-midi d’été tandis qu’en fond de scène le mont Royal offrait ses contours incertains, complètement perdus dans le sfumato urbain. Pagliaro se retourna vers son bureau, hésitant.

Que faire ?

Rentrer chez lui ? Personne ne le lui aurait reproché, sa semaine avait été assez longue déjà – et il était en vacances, après tout ! Reprendre une dernière fois, avant de quitter le bureau, la lecture du dossier qui le préoccupait depuis des mois et dans lequel il n’arrivait pas à établir les liens clairs et indéniables entre des gangs de rue et le chef présumé d’un réseau de prostitution juvénile ?

Tout le monde, dans le milieu, savait qui dirigeait ces jeunes voyous. Claude Poirier ou André Cédilot auraient sans doute pu dresser l’organigramme complet du réseau. Mais connaître par la rumeur publique ou par des contacts dans le milieu (des sources anonymes, dignes de foi et généralement bien informées, selon la formule éculée dans ces cas-là) et démontrer devant un juge sont deux choses différentes, et c’était une autre paire de manches pour le policier Pagliaro que de rassembler des éléments de preuve suffisamment appuyés et des témoignages corroborés pour aboutir à une requête d’intenter des procédures auprès du DPCP, le Directeur des poursuites criminelles et pénales.

Cependant, un nouvel élément s’était ajouté au dossier de cette opération baptisée Jouvence, à laquelle Pagliaro collaborait avec les Escouades régionales mixtes de Montréal et de Québec.

Le matin même, l’adjoint de Pagliaro, l’enquêteur Martin Lortie, avait débarqué dans le bureau du sergent-détective. Il arborait son sourire spécial Martin Lortie, celui de quelqu’un qui a trouvé la clé de l’énigme ou la réponse à la charade et qui prend le temps de jouir de sa trouvaille quelques secondes pour lui-même avant de la partager.

« Bon, Martin, qu’est-ce que t’as encore trouvé ?!

–  Du nouveau, boss !

–  Cesse de m’appeler boss, tu sais que…

–  O.K. Francis, c’est bon.

« J’ai parlé à une fille de gaffe à l’hôpital, cette nuit. Sandrine Beaumont, dix-sept ans et demi. La Police de Montréal l’a trouvée dans la ruelle de la rue Saint-Clément suite au signalement d’un témoin qui avait sorti ses poubelles en pleine nuit. La fille pendait pliée en deux dans la porte d’un container à déchets. Amochée d’aplomb. Son propre père l’aurait pas reconnue. Ils l’ont pas manquée.

–  Qui ça ils ?

–  D’après elle, son pimp pis deux gars. On a le nom du pimp, Samuel Ortiz, et un signalement approximatif des deux autres. On les recherche.

–  Pourquoi les Bleus t’ont-ils contacté toi ?

–  C’est pas la première fois que la fille passe au cash. Elle devait beaucoup d’argent à son mac, qui a découvert qu’elle vendait en plus un peu de dope sous le bras. Il a pas aimé. Ils l’ont bûchée pas mal plus fort que la dernière fois. Elle en a plein son casque et elle veut se venger. Elle est prête à nous dire ce qu’elle sait. Nous citer des noms…

–  Martin, pourquoi t’avoir contacté toi ?

–  Parce que Danny Dugas, un des policiers municipaux qui l’ont trouvée, me connaît. On était à l’École de police ensemble. Il savait que toi et moi on travaille sur l’opération Jouvence. La fille est « marquée », elle a un tatouage qui montre qu’elle appartient à la gang du stade… »

Ce nouvel élément redonnait un peu d’espoir à Pagliaro. Lui et Martin Lortie étaient retournés le matin même interroger Sandrine Beaumont à l’hôpital. Enfin un témoin qui aurait quelque chose à révéler. Sous serment. Et le gang du stade était effectivement dans la mire des enquêteurs depuis le début de l’opération Jouvence.

Pagliaro s’assit à son bureau, mais il prit d’abord le temps de nettoyer ses lunettes avant d’ouvrir la chemise posée devant lui et de relire son rapport d’interrogatoire de la jeune Sandrine Beaumont.

Cependant, après avoir chaussé ses lunettes, il se mit plutôt à penser à Lisa, qui l’attendrait quelques heures plus tard au bord de la piscine, à Rosemère, une ou deux Blanche de Chambly fraîches gardées à son intention dans un cooler à côté d’elle, une musique de Schubert en fond sonore.

Suivant un rituel vieux de vingt-cinq ans, le voyant arriver, sa femme lui demanderait avec son magnifique sourire : « Bonne journée ? » Et lui, évitant son regard, répliquerait sans manquer : « Rien de spécial. » Comme d’habitude. Puis, il entrerait dans la maison ranger son arme de service, sa plaque et ses menottes dans le tiroir verrouillé du buffet de la salle à manger.

Au tout début de leur union, alors que le jeune policier patrouillait surtout de nuit en Montérégie, Lisa, comme toute épouse amoureuse, s’intéressait au travail de son mari. « Francis, raconte-moi ta journée », lui demandait-elle souvent, dès son retour à la maison. Mais Francis était réticent à répondre à ses questions. Comment lui décrire ces accidents sanglants, ces victimes en pleurs et ces responsables complètement soûls ? Morts, parfois. Comment raconter ces querelles de ménage ou ces combats entre gangs de rue ? Comment lui expliquer que des réjouissances sportives puissent dégénérer en émeutes ? Comment justifier ces affrontements avec la foule hostile ?

Un soir, Pagliaro était rentré chez lui un peu en avance sur son horaire habituel après une intervention pour une querelle familiale qui avait mal tourné. Il avait été blessé. Légèrement. Devant l’insistance de Lisa, complètement bouleversée à son retour à la maison, il lui avait raconté.

En arrivant sur les lieux visés par la plainte, Pagliaro et son coéquipier avaient remarqué quatre ou cinq pick-up stationnés dans l’entrée de la propriété. D’après le grabuge et la musique jouant à tue-tête, il devait y avoir pas mal de monde à l’intérieur de cette maison. Pagliaro avait demandé des renforts immédiatement, mais il s’était senti obligé d’intervenir avant l’arrivée des collègues quand, soudain, des cris de panique avaient déchiré la nuit : des hurlements d’enfants et de femmes terrifiés surmontant le vacarme de mobilier démoli et de verre cassé. Il avait foncé, seul et inexpérimenté, vers la maison et il était entré sans avertir.

Après avoir traversé le salon qui empestait la marijuana et la bière et où était affalé un couple à moitié nu complètement givré, Pagliaro avait atteint la cuisine au fond du corridor. Au milieu de la pièce éclairée au néon, un homme dans la trentaine agrippait une jeune femme à la gorge, d’une main, pendant que l’autre main la saisissait aux cheveux en lui renversant brutalement la tête vers l’arrière. Les yeux exorbités, bouche ouverte, la femme chancelante luttait farouchement pour se déprendre de l’étreinte, mais elle était gênée dans ses mouvements par deux ou trois enfants en bas âge qui tentaient de s’interposer entre les deux adultes et qui s’accrochaient à elle en pleurant. Croyant désarmer la situation, Pagliaro hurla : « Police ! »

L’homme se tourna, lâcha la femme, qui s’effondra, et fonça sur Pagliaro. Puis, ce fut le chaos. Le voyou frappa Pagliaro au visage et recula rapidement, en position de boxeur. En une seconde, deux autres colosses surgirent du fond de la pièce derrière l’individu en menaçant le policier de bouteilles de bière cassées. Pagliaro entendit crier son coéquipier qui arrivait à la rescousse. En même temps, il reçut un coup au dos. Il se retourna, à moitié paralysé par la douleur. L’agresseur sournois se débattait maintenant avec le collègue de Pagliaro, qui semblait pouvoir le maîtriser. Pagliaro se retourna de nouveau pour faire face à ses trois assaillants. Il hésita à dégainer son arme, vu la présence d’enfants sur les lieux. La femme s’était relevée et fonçait à présent sur lui toutes griffes sorties. Mais elle n’eut pas le temps de l’attaquer. Un jeune garçon de douze ans qui avait saisi un cendrier le lança de toutes ses forces en direction de Pagliaro. Il reçut l’objet sur l’arcade sourcilière. Le sang jaillit. Il recula. Tout devint noir tandis qu’il entendait les sirènes des voitures de police qui approchaient. Reprenant connaissance quelques secondes plus tard, Pagliaro vit les enfants regroupés autour des femmes. Tout le monde pleurait. Les braves, eux, avaient déguerpi.

Il n’avait passé ensuite que quelques minutes à l’hôpital Pierre-Boucher, à Longueuil, pour qu’on lui fasse cinq points de suture au-dessus de l’œil gauche et qu’on examine les contusions causées par la chaise que l’agresseur avait brisée sur son dos. Puis, son supérieur lui avait dit de rentrer chez lui sans terminer son quart de travail.

Pagliaro avait dû raconter l’événement à Lisa, étant donné l’état dans lequel il se trouvait en arrivant à la maison, mais, en se mettant au lit ce soir-là, tous les deux avaient convenu tacitement que cette conversation à propos de son travail de policier serait la dernière : dans l’obscurité de la chambre, Lisa lui avait simplement serré la main très fort en sanglotant. Il avait compris.

Les choses avaient-elles changé depuis ?

Après avoir patrouillé pendant quelques années, Pagliaro avait successivement enquêté sur des vols, des effractions, des fraudes, puis sur la vente de drogue. Au Service des crimes contre la personne, il s’occupait dorénavant d’extorsions, de menaces, de voies de fait graves, de viols, de meurtres et de règlements de compte.

Lisa n’avait jamais compris pourquoi il continuait à exercer ce métier. Lui-même mettait maintenant en doute l’utilité, sinon le sens, d’un travail sans cesse à recommencer, jour après jour, noyé, qui plus est, sous des tonnes de procédures, de paperasseries inefficaces et de formalités improductives. Il se sentait comme ce pauvre Sisyphe du mythe, brigand et assassin condamné à rouler sa pierre jusqu’en haut de la montagne pour la voir débouler avant même d’avoir atteint son but, et obligé de tout recommencer, éternellement.

« Sisyphe », dit-il simplement tout haut, dans la solitude de son bureau. « Sergent-détective Sisyphe, Sûreté du Québec », répéta-t-il. Mais Sisyphe quand même…

Jamais, depuis leur conversation, le couple n’était revenu sur cette décision et ils s’en réjouissaient tous les deux : la période de décompression au retour du travail en était raccourcie d’autant. Sa femme applaudissait par ailleurs sa décision d’entreprendre des études de philosophie. « Tu es un homme bien », lui avait-elle répondu avec fierté quand il lui avait confié son projet pour la première fois.

En cette fin de vendredi après-midi, Francis Pagliaro se demandait dans un vertige si ses vacances qui venaient de commencer ne serviraient pas de temps d’arrêt qui mettrait finalement un terme au sentiment de point de bascule douloureux l’habitant depuis des mois. Un jour viendrait, et peut-être ce jour était-il arrivé, où il devrait choisir entre continuer à travailler et prendre sa retraite. Entre être flic et devenir philosophe.

« Excusez-moi ! »

Pagliaro releva la tête dans un sursaut. Un homme d’une quarantaine d’années se tenait dans l’embrasure de la porte ouverte de son bureau. Il souriait. Il devait être là depuis quelque temps, à en juger par la façon posée qu’il avait d’observer l’enquêteur.

L’inconnu était maigre, il avait les cheveux gris et clairsemés, longs. Il était habillé négligemment d’un jeans usé sans ceinture et d’un T-shirt plutôt élimé. Pieds nus dans ses sandales en cuir, il tenait de la main droite un ancien sac de la SAQ à moitié déchiré. Son sourire devint plus timide, quand Pagliaro croisa son regard, tandis qu’il s’appuyait de la main gauche sur le chambranle de la porte, un peu essoufflé. Pagliaro vit qu’il ne portait pas d’insigne marqué visiteur, mais ce n’était quand même pas un pensionnaire des cellules temporaires de l’édifice : aucun individu en état d’arrestation ne se serait échappé dans l’intention de venir frapper à la porte du bureau d’un enquêteur.

Après un court moment de surprise à dévisager l’intrus :

« Mais comment êtes-vous arrivé jusqu’ici ? Qui vous a…

–  J’ai pris les escaliers, coupa le visiteur en reprenant son souffle : j’ai peur des ascenseurs.

–  En principe, on doit être invité pour monter jusqu’ici.

–  Je ne sais pas… je n’ai rencontré personne… Je suis là. »

Le sergent-détective scruta le visage de l’homme, à la recherche d’une ressemblance. Puis, il se leva.

Une défaillance de la sécurité, à l’entrée de l’édifice, s’étonna-t-il. Je n’ai jamais vu ça ! C’est vendredi soir… mais quand même !

Il rangea son dossier dans un classeur qu’il ferma à clé, éteignit la lampe de son bureau et endossa sa veste en soupirant.

« Venez. Je vous raccompagne en bas.

–  Je voulais vous parler !

–  Me parler ?

–  Vous êtes bien Francis Pagliaro ?

–  On se connaît ?

–  Je ne vous connais pas. On m’a dit que vous étiez quelqu’un de bien… »

L’homme baissa les yeux.

« Je sais qu’il est tard, peut-être que je devrais revenir une autre fois, excusez-moi. »

Il osa un pas hésitant en reculant dans le corridor, à regret, pour laisser passer le détective.

Pagliaro, qui n’avait pas quitté l’individu des yeux, se radoucit. Il se souvint d’un article qu’il avait lu dans Psychology Today et qui traitait du comportement du patient qui se pointe à son premier rendez-vous avec le psychologue, mais qui, une fois arrivé devant la porte, fait subitement volte-face sans entrer, pour ne jamais revenir, estimant son effort suffisamment accompli en ayant ramassé tout son courage pour se rendre jusque chez le thérapeute. Quelque chose disait à l’enquêteur que s’il laissait partir l’individu, il ne le reverrait pas de sitôt.

Pagliaro consulta sa montre : 17 h 50. Il retourna s’asseoir à son bureau.

« Vous avez dix minutes. »

L’homme resta d’abord figé dans l’embrasure de la porte. Puis, il s’avança prudemment en direction de la chaise devant le bureau. Il stoppa cependant, mal à l’aise, à mi-chemin entre la porte et le siège réservé aux visiteurs.

« Assoyez-vous si vous voulez, mais vous n’avez que dix minutes.

–  Je pense bien que je vais revenir une autre fois », répéta l’homme en baissant les yeux.

Mais il n’en fit rien. Il resta plutôt à se dandiner sur place, ne sachant visiblement pas comment se comporter.

Pagliaro l’examina en silence.

L’homme était propre, et il ne semblait pas en état d’ébriété ni sous l’influence de la drogue. À en juger par la constitution fragile de l’individu, le sergent-détective songea qu’il s’agissait sans doute d’un commis de bureau ou de magasin, d’un gratte-papier, peut-être un professeur. Sûrement pas un ouvrier.

Le visiteur était intimidé ; jusque-là son comportement était éloquent, mais il n’avait pas peur. La plupart des prévenus que Pagliaro avait reçus dans son bureau ou dans les salles d’interrogatoire avaient peur. Même les plus coriaces avaient peur, d’une certaine manière. Francis Pagliaro avait toujours senti ce qui clochait à travers leurs sarcasmes et leurs insultes, ou dans leur façon dérisoire de se la jouer cool.

Certains vrais durs, insensibles à la douleur des autres, convaincus qu’ils pouvaient infliger beaucoup plus de mal qu’ils ne pouvaient en subir eux-mêmes, ceux qui ne voyaient dans leur capture qu’un malencontreux incident de parcours : ceux-là restaient calmes. Mais devant le silence obstiné de l’enquêteur qui scrutait le moindre de leurs gestes, leur langage corporel finissait toujours par les trahir, quand ce n’était tout simplement pas leur regard. Ce n’était pas le cas de l’homme debout devant lui.

« Allez, assoyez-vous », dit Pagliaro en se ravisant. Il ralluma sa lampe de bureau et désigna la chaise devant lui. « Nous avons tout notre temps. » Le policier gardait les yeux rivés sur son visiteur. L’homme s’assit à son tour.

« Mon père est mort en décembre de l’année passée, dit-il. Son nom ne signifiera rien pour vous, il s’appelait Georges Duchesne. Moi, c’est Régis. C’est moi qui me suis occupé de sa succession. Ma mère est morte, elle aussi, il y a plusieurs années, et la famille se termine avec moi.

–  De quoi est mort votre père ?

–  De cancer. »

Le sergent-détective fronça ses sourcils.

« D’habitude, quand on vient dans mon bureau, c’est plutôt pour me parler d’une mort suspecte…

–  Je sais », coupa rapidement l’homme, balayant l’air d’une main tout en secouant la tête, comme s’il s’était attendu à cette réplique. « Ce n’est pas sa mort qui a été suspecte, puisque tout le monde y était préparé, après des mois de maladie. C’est plutôt sa vie ! Voilà ce que j’ai découvert, mais seulement après son départ, hélas. Autrement, j’aurais peut-être pu faire quelque chose pour lui. »

Régis Duchesne se détendit dans son siège ; il regardait maintenant Pagliaro, à la recherche d’un signe du policier, une expression, un geste, quelque chose qui lui indiquerait par où commencer son récit. Mais le sergent-détective restait de marbre, les yeux rivés sur ceux du visiteur. Après une courte pause, résigné, l’homme reprit la parole.

« Mon père était un homme absent. Enfin… Présent de corps, mais absent d’esprit. Un homme renfermé qui avait peu d’amis. Il ne se confiait pas. Il gardait tout pour lui. Je n’ai jamais pu savoir, par exemple, comment il dépensait son argent, ou le montant qu’il encaissait chaque mois depuis sa retraite des affaires. Ma mère non plus n’en savait rien, pour ce que j’ai pu apprendre d’elle. Ma première surprise a été de découvrir, à la lecture de son testament chez le notaire, qu’à sa mort mon père ne possédait en tout et pour tout que sa maison, sa vieille voiture et deux dépôts à terme de soixante-quinze mille dollars dans une caisse populaire.

–  C’est déjà plus que la plupart des gens !

–  Mon père était comptable agréé. Il était associé dans un grand bureau. Il gagnait beaucoup d’argent. L’argent était son domaine. Il aurait dû posséder bien plus. Plusieurs centaines de milliers de dollars, pas seulement cent cinquante mille, et surtout pas dans une caisse populaire !

–  Il a pu accumuler les mauvais placements, tout simplement ; peut-être avait-il un vice ? Vous savez, il y a des tas de gens qui cachent bien des choses à leur entourage, leur vie durant. Je peux moi-même en témoigner… Votre père était-il joueur ?

–  Pas que je sache.

–  Avait-il des maîtresses ?

–  Invraisemblable. Écoutez, c’était un homme qui rentrait du bureau tous les jours à la même heure, qui avait une vie rangée et prévisible. Ennuyante. Il bricolait dans son petit atelier, au fond de la cour, le soir et les fins de semaine. C’est tout.

–  Vous parliez d’une première surprise, enchaîna Pagliaro, quelle a été la deuxième ?

–  Oui, la deuxième… une drôle de surprise. À retardement. Après l’enterrement, j’ai rangé les affaires de mon père, en prévision de la vente de sa maison, et je suis tombé sur ça. »

Régis Duchesne se pencha et ouvrit le sac à moitié déchiré de la SAQ qu’il avait déposé par terre à côté de lui. Il en sortit un carnet et un grand album de photos. Il tendit d’abord le calepin à l’enquêteur. C’était un carnet de notes de dix centimètres sur quinze, d’une centaine de pages lignées et à couverture noire rigide. À en juger par son aspect et son état, il devait être très vieux, trente ans sinon plus, et il avait visiblement beaucoup servi.

« Je l’ai trouvé à la cave avec l’album de photos, derrière la fournaise, dans une boîte de carton très sale, écrasée par des plaques de tôle et des briques. La boîte n’était pas tombée là par accident, on l’avait placée là volontairement. Elle y était cachée.

–  Je peux ? » dit le sergent-détective, intrigué, en entrouvrant le calepin.

« Je l’ai apporté pour ça. »

Pagliaro ouvrit le carnet.

L’écriture était fine ; difficile de savoir s’il s’agissait d’une écriture féminine ou masculine, mais bien des experts graphologues en venaient souvent à cette même conclusion. Certaines pages ne contenaient que quelques mots. Comme des mots clés. Presque toutes étaient remplies au complet, dans une calligraphie très serrée, plusieurs jours par page. Cela ressemblait plus à des listes ou à des comptes-rendus qu’à des récits, avec ce qui semblait être des énumérations de faits. Certaines pages consignaient aussi des montants d’argent. Toutes les inscriptions étaient datées. La première entrée annonçait :

 

vendredi 20 avril 1973

 

Pagliaro tourna rapidement les pages du carnet à la recherche de la fin.

« La dernière écriture est datée du jeudi 14 octobre 2004, trente et un ans plus tard, trois ans avant la mort de mon père », intervint Duchesne, qui avait deviné l’intention du policier.

« Au début, continua Duchesne alors que Pagliaro suspendait son examen du carnet, j’ai cru qu’il s’agissait d’un journal et j’ai failli le jeter, par gêne, ou par respect, si vous voulez. J’ai pensé que si mon père s’était donné la peine de le cacher, c’est qu’il devait contenir des choses personnelles. Intimes. Des choses que je n’avais pas le droit de connaître. De toute façon, pour être franc, et sans entrer dans les détails, je n’avais pas envie de rien savoir de plus de la vie de mon père que je n’en connaissais déjà. Comme je vous le disais, mon père ne parlait pas. À moi pas plus qu’aux autres. Ce n’est pas qu’on ne s’entendait pas, comprenez-moi bien, il a toujours été correct avec moi. Mais c’était une sorte d’étranger familier. Pas beaucoup d’affection, ni d’un côté… ni de l’autre d’ailleurs. Enfin… il vivait dans sa tête. Je ne l’ai jamais connu autrement qu’anxieux, toute sa vie. Souvent angoissé. De plus en plus, même, à mesure qu’il vieillissait. »

Régis Duchesne prit une grande respiration embarrassée, le regard baissé, un peu perdu dans ses pensées.

Jusqu’à ce moment, Pagliaro avait gardé une espèce de réserve envers le personnage. Mais pour la première fois, à la manière dont Duchesne baissait les yeux, le policier sentit d’instinct qu’il avait affaire à quelqu’un de sincère.

« Donc… ce carnet… enchaîna Pagliaro.

–  Donc, oui… Ce carnet. Je l’ai mis sur la pile des choses que je voulais détruire, mais je me suis repris tout de suite. J’avais trouvé le carnet et l’album de photos cachés ensemble. Quelque chose me disait que c’était peut-être plus important que je le pensais. J’ai donc regardé l’album avant de décider quoi que ce soit.

« Mon père était très méticuleux, vous savez, sans doute un trait de sa personnalité ; mais c’était là aussi un aspect de son travail de comptable. Par exemple, les albums de photos de famille étaient très soigneusement composés. Papa, comme tout le monde, avait regroupé les photos par époques, dans l’ordre chronologique, mais il avait aussi rassemblé d’autres images par sujets. Un album de photos de vacances où il y avait surtout des photos de moi, petit, prises évidemment par ma mère, car c’est elle qui prenait les photos chez nous, même si c’est mon père qui assemblait les albums. Des photos des différentes voitures que mon père avait achetées ; d’autres, d’animaux. De chiens, surtout : ma mère avait été toiletteuse dans sa jeunesse et elle gardait des photos de chiens qu’elle avait toilettés et qui, souvent, avaient gagné des rosettes ou des rubans dans des concours de conformation. Mon père les avait réunies dans un album, en cadeau-surprise, pour un anniversaire de maman.

« L’album que j’ai trouvé avec le carnet était identique aux autres que j’avais regardés tellement de fois dans mon enfance, en compagnie de maman. Mais celui-ci ne contenait pas de photos. Il renfermait des coupures de journaux. Comme un scrapbook. Ça, ça m’a surpris. Et j’avais dans les mains un album que je n’avais jamais vu avant ce jour.

« Les coupures ne concernaient pas notre famille. Curieusement, elles rapportaient divers crimes qui s’échelonnaient sur une période de plus de trente ans. J’ai supposé que c’était mon père qui avait compilé tout ça : c’est lui, après tout, qui s’occupait des albums de photos – et je ne voyais pas du tout ma mère en train de découper des comptes-rendus de crimes dans Photo-Police !

« Je me suis tout de suite demandé pourquoi mon père avait découpé ces articles. Je savais qu’il collectionnait des choses concernant surtout son travail de comptable, des vieux manuels de comptabilité, des ledgers, des rapports annuels de firmes pour lesquelles il avait travaillé dans le temps. Je ne lui connaissais aucun intérêt pour les faits divers, surtout pas pour le genre de crimes décrits dans ces nouvelles, ou même pour la sorte de journaux d’où ces extraits étaient tirés. À la vérité, jamais dans la maison nous n’aurions parlé de ce genre de choses : ma mère n’aurait pas toléré.

« J’étais perplexe, mais j’avais tant à m’occuper avec la vente de la maison et je voulais en finir au plus tôt. J’ai poursuivi le ménage de la cave. Vers la fin de la semaine, je me suis occupé de trier les vêtements de mon père pour donner à la Saint-Vincent-de-Paul ceux qui étaient encore portables. J’ai fait l’inventaire des meubles et des articles de cuisine, pour choisir ce que je garderais pour moi. Puis, j’ai mis dans des boîtes de carton les livres, les bibelots, les souvenirs de famille et les albums de photos.

« J’ai mis l’album des coupures de journaux avec les autres et je n’y ai pas repensé. J’ai vidé la maison et je l’ai mise en vente. Je l’ai vendue deux mois plus tard à un couple qui voulait l’habiter immédiatement et…

–  Mais finalement, vous n’avez pas jeté ce carnet non plus… », coupa Pagliaro en montrant le livret noir qu’il tenait toujours à la main.

« Non. Je l’ai gardé. Et je ne sais pas pourquoi, si c’est une question que vous me posez. Comme je vous le disais, à la dernière minute je me suis ravisé et je l’ai retiré de la pile de rebuts en considérant que ce n’en était pas un. C’était un objet personnel, voyez-vous, ce n’était pas une simple chose, ni un déchet parmi d’autres.

–  Quel est le rapport du carnet avec l’album, à part d’avoir été gardés ensemble ? Et pourquoi avoir attendu huit mois avant de venir en parler à la police ?

–  Parce que ça m’a pris quelques mois après avoir vendu la maison avant de me décider à lire le carnet, et quelques autres pour essayer de comprendre de quoi il s’agissait.

–  … ?

–  Je ne pensais jamais y arriver, jusqu’à très récemment. Rien, dans les écrits de mon père, n’est jamais clairement nommé ni décrit. Il énumère des événements par des dates, il mentionne des sommes d’argent, et il ne parle que d’une seule personne, qu’il appelle simplement CS : CS est venu aujourd’hui, CS a apporté ceci, cela…

–  Ça n’explique pas pourquoi…

–  Pour être franc, je ne sais pas précisément quel rapport il y a entre le carnet de mon père et son scrapbook de coupures de journaux. Mais il existe, j’en suis absolument sûr : le carnet parle de visites d’un CS et de sommes d’argent. L’album ne parle que de crimes. Et mon père les gardait ensemble. Cachés. Je pense que mon père a quelque chose à voir avec ces crimes. C’est terrifiant. Il ne me reste qu’à identifier CS et à le retrouver pour tout comprendre. Mais pour cela, j’ai besoin de votre aide. Accordez-moi encore quelques minutes. »

Tandis que le sergent-détective Pagliaro reprenait la lecture au début du carnet, sa silhouette se découpait nettement contre la fenêtre de son bureau de l’édifice Parthenais dans le soleil descendant du début de soirée. À peine Régis Duchesne pouvait-il deviner les traits du visage du policier à contre-jour pendant que celui-ci prenait connaissance du contenu du carnet de son père.

Depuis presque dix minutes, l’enquêteur, qui semblait absolument imperturbable, ne montrait aucun signe d’intérêt. Quelquefois, il était revenu en arrière de quelques pages, puis il avait poursuivi son examen là où il l’avait laissé. À trois ou quatre reprises, il avait levé les yeux vers son visiteur, rapidement, sans un mot et sans expression particulière, pas tant pour vérifier sa présence, ni pour chercher une explication à ce qu’il venait de lire, que pour se permettre une légère pause. Il acheva finalement sa lecture et déposa le carnet devant lui.

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