L’incroyable essor de l’art numérique et des NFT

Des artistes et des galeries utilisent les technologies à la base des cryptomonnaies pour conférer de la rareté à l’art numérique. Il en résulte un marché en pleine ébullition !

Credit: Beeple (b. 1981) / EVERYDAYS: THE FIRST 5000 DAYS.

Sept millions et demi de dollars : voilà l’argent amassé en 20 minutes seulement, en début de semaine, par l’artiste canadienne Grimes et son frère Mac Boucher sur la plateforme de vente d’art en ligne Nifty Gateway. 

Les œuvres vendues sont des dessins et de courtes vidéos sur une trame musicale de Grimes que n’importe qui peut télécharger facilement. Ceux qui ont choisi de payer ont obtenu une version d’une plus grande qualité, mais surtout une preuve de possession, qui se trouve sur une chaîne de blocs, la technologie à la base des cryptomonnaies. 

La collection de Grimes n’est qu’un exemple de NFT (non-fungible token, ou jeton non fongible) parmi tant d’autres. Cette mouture moderne des certificats d’authenticité permet d’assurer que l’on est bien propriétaire d’une œuvre numérique, et de suivre son historique de vente. En pratique, la technologie crée un effet de rareté pour des œuvres qui, par définition, peuvent être recopiées indéfiniment en quelques clics sur un ordinateur. 

« L’art basé sur les NFT est sur le point de devenir la prochaine force réellement disruptive dans le marché de l’art », a affirmé le spécialiste de l’art contemporain et de l’art d’après-guerre Noah Davis, lorsque l’œuvre Everydays — The First 5 000 Days de l’artiste Beeple a été mise aux enchères chez Christie’s, en février 2021. C’est la première fois qu’une maison d’enchères majeure offre une création purement numérique avec un jeton NFT. Au moment d’écrire ces lignes, les mises — qui sont acceptées jusqu’au 11 mars — atteignaient 3,5 millions de dollars américains. 

Credit: Beeple (b. 1981) / EVERYDAYS: THE FIRST 5000 DAYS.

Notons qu’un groupe d’amateurs d’art et de technologie a même brûlé une toile de Banksy, le mercredi 3 mars, après l’avoir numérisée et liée à un jeton NFT

Ventes et reventes à profusion

Les records et les premières s’accumulent de jour en jour sur le marché de l’art numérique et des NFT depuis février. « C’est complètement fou, ce qu’on observe en ce moment », commente Richard Chen, créateur de la plateforme Cryptoart.io, qui recense les transactions effectuées sur les plateformes de vente d’art numérique comme Nifty Gateway, SuperRare et KnownOrigin. En février seulement, il y a eu 91 millions d’achats d’œuvres numériques avec NFT. C’est près de trois fois plus que tout ce qui a été vendu sur ces plateformes depuis 2018, lorsque les premières ont été lancées. 

La plateforme en ligne SuperRare. Photo : Maxime Johnson.

Notons qu’il ne s’agit pas forcément de 91 millions de nouvelles œuvres, puisque certaines sont créées en de multiples exemplaires (chacun doté de son propre jeton NFT). Les plateformes permettent aussi aux acheteurs de revendre leurs acquisitions. La plupart des sites remettent d’ailleurs aux créateurs une partie (généralement 10 %) des sommes obtenues sur le marché de la revente. Par exemple, sept anciennes œuvres de l’artiste visuelle Hackatao ont été revendues en une seule journée, le 2 mars 2021. Elle a ainsi empoché plus de 71 000 $ d’un coup, sans rien créer de nouveau. 

Stimuler la création

Au-delà des chiffres, ces marchés représentent aussi de nouvelles possibilités artistiques. « Pour bien des créateurs numériques, c’est la première fois de leur vie qu’ils ont la chance de ne pas travailler pour des clients, comme des entreprises publicitaires. Ils peuvent maintenant cultiver leur propre langage et leur style personnel », estime An Rong, commissaire et éditrice pour la galerie en ligne SuperRare. 

La possibilité de vendre en ligne facilite aussi l’adoption de formats qui ne sont pas adaptés à l’imprimé, comme des œuvres en mouvement. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé au programmeur et artiste numérique Andy Duboc. Le Français établi à Montréal a mis en vente quatre de ses créations d’art génératif cette semaine sur SuperRare, dont certaines ont attiré des acheteurs la journée même. On y voit notamment une sphère en trois dimensions grossir et se transformer au fil des secondes, comme s’il s’agissait d’une sculpture vivante. 

« Je n’aurais pas pu la vendre dans sa forme originale auparavant. J’aurais pu créer une image fixe, mais ça aurait dénaturé l’œuvre », note l’artiste. Son Growth System #45402, qui a été vendu pour environ 2 000 $, avait déjà été mis en ligne sur Twitter en 2019, mais c’est la démocratisation des NFT qui a finalement permis à Andy Duboc de tirer profit de son travail. « Je fais ces créations dans mes temps libres depuis cinq ans. Ça va maintenant devenir mon activité principale », dit-il.

Évolution à prévoir

Les NFT sont encore jeunes, et le phénomène risque évidemment d’évoluer au cours des prochains mois et des prochaines années. « Les chaînes de blocs utilisées vont changer à mesure qu’il y aura des développements et de nouvelles expérimentations », prédit Giovanni Colavizza, professeur affilié à l’Université d’Amsterdam et coauteur du texte Crypto Art : A Decentralized View, publié à MIT Press. Celui-ci s’attend notamment à une meilleure compatibilité entre les différentes chaînes de blocs, ce qui pourrait à terme faciliter la revente d’œuvres d’une plateforme à l’autre.

La valeur conférée aux œuvres pourrait aussi changer. « Beaucoup d’acheteurs font de la spéculation, et je pense que le marché est un peu surévalué », reconnaît d’ailleurs Andy Duboc. « Les gens devront prendre de bonnes décisions, évaluer les œuvres pour ce qu’elles sont et en fonction des artistes, et non pas selon leur valeur marchande », avertit-il. 

L’inverse peut évidemment aussi parfois se produire. « Il y a des artistes qui n’avaient pas de visibilité et qui sont en train d’obtenir une reconnaissance mondiale », rappelle Andy Duboc, pour qui ce que l’on observe présentement avec les NFT s’apparente de plus en plus à une véritable « révolution numérique de l’art ».

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