L’industrie du sexe en quarantaine

Tournages annulés, trafic perturbé sur les sites pornos, travailleuses du sexe en pause : comme tous les autres secteurs d’activités, l’industrie du X s’adapte à la COVID-19.

Nicola Lafleur, président de Pegas Productions, a éteint les caméras : « Tous les tournages sont suspendus. C’est très intime comme travail, alors on ne prend pas de risques. »

Le producteur de pornographie québécoise a encore du matériel pour alimenter ses 14 sites web pour adultes, mais si la crise de la COVID-19 se prolonge, les clients devront se rabattre sur d’anciens titres, tels Trois trios pour emporter ou Le sexe est dans le pré !

Encore faut-il que les clients aient la tête à la porno. « Le trafic est en baisse, les abonnements sont en baisse, observe Nicola Lafleur. Ça me donne l’impression que les gens sont en mode réorganisation et gestion du stress. Pour avoir envie de regarder de la pornographie, il faut une certaine quiétude d’esprit. »

Le sexologue et psychothérapeute montréalais François Renaud abonde dans le même sens. « On se retrouve dans un état de panique, d’anxiété, d’angoisse financière et sociale, on ne sort pas, on ne voit pas nos amis, les gens sont aussi malades. Tout cela joue contre le désir sexuel. » 

Sans oublier que la quarantaine peut complexifier les habitudes qui se déroulent en solitaire, quand la maisonnée est endormie ou occupée ailleurs. La routine prend facilement le bord et l’autre ne se couche à son heure habituelle, les enfants non plus, si bien que les périodes de solitude sont rares. « Ce peut être malaisant d’aller sur un site porno quand ta famille est dans la pièce juste à côté, souligne le sexologue. Se masturber va devenir compliqué pour un grand nombre de personnes. »

L’industrie pour adulte, du moins virtuelle, peut toutefois espérer des jours meilleurs si on se fie aux pays où les gens sont confinés chez eux depuis quelques semaines déjà. Selon une analyse publiée par les statisticiens de Pornhub, un site pornographique fondé à Montréal qui est aujourd’hui l’un des plus populaires au monde, le trafic quotidien en provenance d’Italie a plongé de 7 % après l’entrée en vigueur des premières mesures d’isolement dans le nord du pays, en février. L’affluence a fait du yoyo à mesure que la crise a empiré. Mais depuis la mise en place de la quarantaine nationale, c’est l’explosion. Le 11 mars, un mercredi, le trafic était en hausse de 14 % par rapport à une journée habituelle !

Le 12 mars, qui n’est pas visible sur le graphique ci-dessus, la fréquentation quotidienne a bondi de 57 % ! Il faut dire que ce jour-là, Pornhub a annoncé qu’elle offrait aux Italiens un accès gratuit à son contenu payant afin de les « soutenir » en cette « période difficile ». Une générosité qui a ensuite été étendue à la France et à l’Espagne, frappées de plein fouet par la crise. 

 

À quand le tour du Canada ? « Nous suivons quotidiennement l’évolution de la pandémie COVID-19 afin de déterminer comment nous pouvons supporter notre communauté mondiale, incluant l’accès gratuit à Pornhub Premium », a indiqué par courriel le directeur des communications, Chris Jackson.

Pornhub n’est pas seule à surfer sur la pandémie. Plusieurs créateurs de contenus pour adultes proposent des vidéos inspirées par la crise. Une recherche avec le terme « coronavirus » sur Pornhub génère ainsi plus de 1 000 résultats, un chiffre qui augmente chaque jour. Imaginez des scènes avec des masques, des « remèdes » sous forme de fluide corporel ou encore des « médecins » qui prennent la température rectale de leurs patientes (et patients) avec un instrument qui n’est pas un thermomètre, et vous aurez une idée de ce à quoi ressemble l’offre…

Certains créateurs semblent toutefois avoir une réelle volonté d’informer leur public. Dans une vidéo amateur intitulée « COVID-19 CORONAVIRUS : HORNY SLUT HAS TO USE PROTECTION DURING OUTBREAK ! » (une salope en chaleur doit se protéger pendant la crise), une actrice légèrement vêtue appelée Little Squirtles arrive chez elle en voulant faire l’amour. Son conjoint, « Daddy », l’arrête immédiatement pour la prévenir des dangers que pose le virus. L’homme finit par céder aux avances, mais insiste pour se protéger. « Daddy, je déteste les condoms », se plaint Little Squirtles. « Je ne parle pas d’un condom », répond Daddy en lui tendant un masque.

Soyons clairs : leur « protection » ne sert pas à grand-chose, considérant la scène de sexe qui suit. Mais les informations sur la maladie, bien que minces, sont justes. Daddy souligne ainsi que c’est « bien pire que la grippe saisonnière », que les statistiques sur les infections sont probablement inférieures à la réalité, et que seuls les masques classés N95 offrent une réelle protection — quoique les autorités de santé publique soulignent que ce type d’équipement est seulement recommandé au personnel médical en contact avec des malades.

« Je pense que beaucoup de gens ne prennent pas la situation au sérieux », a expliqué Chase « Daddy » Pounder en entrevue à une émission de radio de Las Vegas. « Je voulais propager des notions de base en créant une vidéo virale qui ferait rire les gens. » C’est réussi : le clip a été regardé près d’un million de fois sur les différentes plateformes où il est diffusé, et le couple a déjà produit une suite : « COVID-19 CORONAVIRUS PT2 : HORNY SLUT GETS LECTURE ON CURRENT STATUS OF USA ! » (Une salope en chaleur se fait donner une leçon sur la situation américaine).

« On a moins de clients, même si on a des mesures de nettoyage après chaque visite. »

Le temps est moins à l’humour pour les travailleuses du sexe, dont le gagne-pain repose sur des rencontres en personne. Lisa, une escorte de 31 ans qui reçoit ses clients à domicile, a reçu le premier message d’annulation le dimanche 15 mars, peu de temps après que François Legault ait ordonné la fermeture de lieux de rassemblement tels que les bars. « Désolé j’annule pour ce soir », a écrit son client. En réponse, elle a envoyé l’émoji du bonhomme qui porte un masque, suivi d’un point d’interrogation. L’homme n’a pas donné suite.

Le lendemain, Lisa n’avait aucun nouveau message dans la boîte de réception de son annonce en ligne, alors qu’elle reçoit habituellement plus d’une dizaine de demandes par jour. Tous ses autres rendez-vous ont été annulés depuis. Si la situation perdure, Lisa estime qu’elle ne pourra plus payer son loyer dès le mois prochain. 

Dans certains cas, ce sont les travailleuses du sexe elles-mêmes qui suspendent leurs activités, par mesure de précaution. Sur le forum merb.cc, où des hommes partagent leurs commentaires sur les escortes qu’ils rencontrent, une conversation répertorie les femmes et agences qui ont cessé d’offrir des services. « Bravo à toutes celles qui sont en pause, écrit « Flyingby », qui a démarré la discussion. Je crois sincèrement que c’est la bonne décision, et j’ai l’intention de prioriser ces fournisseuses une fois que ce sera terminé. Merci, mesdames, de prendre notre santé au sérieux. »

N’empêche, dans les publicités en marge du site merb.cc, des agences spécifient qu’elles demeurent ouvertes malgré la COVID-19. Le salon de massage où travaille l’actrice porno Amanda Bellucci demeure aussi en activité. « Mais on a moins de clients, même si on a des mesures de nettoyage après chaque visite, explique-t-elle au téléphone. Il a des filles qui ne sont pas rentrées travailler parce qu’elles doivent garder leurs enfants à la maison. On a peur que le salon ferme. » 

« On est une industrie résiliente, les travailleuses du sexe existent depuis le début de l’humanité ! On est créatives, on va trouver des façons de gagner de l’argent. »

Remplacer les revenus perdus ne sera pas facile pour les travailleuses du sexe. Plusieurs craignent de ne pas avoir accès aux programmes d’aide annoncés par les gouvernements, car « notre argent est officiellement considéré comme un produit de la criminalité », explique Sandra Wesley, la directrice de Stella, un organisme qui vient en aide aux travailleuses du sexe. « À moins que les gouvernements décident d’inclure les personnes marginalisées, on ne comptera pas. » 

Sandra Wesley garde tout de même espoir. « On est une industrie résiliente, les travailleuses du sexe existent depuis le début de l’humanité ! On est créatives, on va trouver des façons de gagner de l’argent. » 

Une option particulièrement compatible avec la quarantaine est de se reconvertir en camgirl (ou camboy), ces télétravailleuses qui se donnent en spectacle en direct sur le web. Les admirateurs peuvent clavarder avec les femmes et verser des pourboires lorsque la performance les allume particulièrement. 

Il ne suffit toutefois pas de montrer ses seins devant sa webcam pour voir l’argent tomber du ciel. « Ça prend du temps avant d’avoir des pourboires, dit Nia Vanille, une actrice porno qui travaille comme camgirl depuis un peu moins d’un an. Tu dois te construire une fan base et faire des shows plusieurs fois par semaine, pendant plusieurs heures d’affilée. C’est beaucoup de travail. »

C’est aussi beaucoup moins payant que d’être escorte ou de jouer dans des films pornos. « Je viens de faire mon rapport d’impôt, et j’ai juste fait 2000 dollars de revenus en webcam. »

La jeune femme pensait que l’isolement causé par la COVID-19 augmenterait la demande, mais pour le moment, l’impact est minime. « Il y a un peu plus de trafic que d’habitude, mais pas tant que ça. Et l’offre va probablement augmenter, alors ça risque de s’annuler. » 

Lisa, l’escorte, a d’ailleurs commencé à se renseigner sur les meilleurs sites pour devenir une télétravailleuse du sexe. Elle a aussi passé quelques coups de fil à ses clients les plus fidèles, pour savoir s’ils seraient intéressés par ce genre de services. « Pour l’instant, c’est non. Mes clients viennent pour le contact physique, ils veulent pas me voir sur un écran », explique-t-elle. Il faudra repartir à zéro et se créer une nouvelle clientèle. Avec un petit investissement de départ : placer une annonce bien en vue sur les sites dédiés aux camgirls coûte jusqu’à 100 dollars.

Lisa s’estime tout de même chanceuse : elle vit seule dans son quatre et demi montréalais. Certaines de ses amies travailleuses du sexe ont des enfants, et avec les écoles fermées, elles ne peuvent pas exercer leur métier de la maison.

La trentenaire a déjà repéré le coin de son appartement qui serait le décor le plus « hot » pour ses vidéos : le salon, avec un petit sofa en velours, une grande plante verte et un dessin coquin encadré.

Elle espère juste que les internautes auront plus de libido que les clients qu’elle a eus au téléphone ces derniers jours. « Ils sont tristes. Ils ne parlent même pas de sexe. »

Vous avez des questions sur la COVID-19 ? Consultez ce site Web du gouvernement du Québec consacré au coronavirus.

Vous avez des symptômes associés à la maladie ? Appelez au 1 877 644-4545 ou consultez un professionnel de la santé.

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