L’intemporelle Jane Austen

Quoi lire après avoir regardé La chronique des Bridgerton du premier au dernier épisode ? (Re-)plongez dans les romans Orgueil et préjugés, Raison et sentiments ou Emma, qui racontent l’Angleterre du début du XIXe siècle et le combat des femmes pour y faire leur place au soleil. 

Clothbound Classics publié par Penguin Classics / Graphisme : Coralie Bickford-Smith

L’auteur a publié Et moi, je lis toujours (2022), L’entre-deux-mondes (2019) et Dans l’intimité du pouvoir (2016), le journal de son mandat auprès de la première ministre Pauline Marois à titre de directeur de cabinet adjoint. Il a travaillé dans les communications et la publicité, le milieu de la politique, puis celui des technologies chez Behaviour Interactif.

«Il y a, je crois, en chacun de nous un défaut naturel que la meilleure éducation ne peut arriver à faire disparaître », écrit Jane Austen dans Orgueil et préjugés. Avant d’ajouter : « Le vôtre est une tendance à mépriser vos semblables. »

Jane Austen est une romancière d’exception. En six romans bien tassés, elle a dépeint son milieu avec force, humour et causticité. C’est l’écrivaine des mille nuances de caractère. De la mélancolie assumée. De la condition humaine intemporelle. « Plus je vais et moins le monde me satisfait. Chaque jour me montre davantage l’instabilité des caractères et le peu de confiance qu’on peut mettre dans les apparences de l’intelligence et du mérite », écrit-elle dans Orgueil et préjugés — son grand livre. Avec Austen, on est dans l’univers des œuvres qui nous transportent dans un lieu, un milieu, un peu comme le fera Marcel Proust, presque un siècle plus tard. Ce sont ces livres qui nous font entrer dans un état d’esprit plus que dans une histoire. Ce sont ces livres qu’on lit avec un petit sourire. « Nous ne sommes jamais conséquents avec nous-mêmes », écrit-elle encore. On ne peut qu’acquiescer.

Son milieu, c’est l’Angleterre à la charnière du XVIIIe et du XIXe siècle. C’est le monde rural et la province, c’est aussi celui de la petite bourgeoisie et de l’apogée de la marine anglaise — la fameuse Royal Navy. Elle naît en 1775, alors que l’Empire britannique lutte pour garder ses colonies américaines et que l’Europe se heurte à l’essoufflement de tous les systèmes politiques. Elle mourra à un peu plus de 40 ans, en 1817, au moment où son pays, vainqueur à Waterloo, tente de se remettre du passage échevelé de Napoléon Bonaparte dans l’histoire de l’Europe et du monde.

Des yeux de faucon

L’auteur anglais Martin Amis aime beaucoup Jane Austen. Il n’est pas le seul. Dans son roman D’autres gens, son héroïne Marie reçoit en cadeau un coffret contenant tous les romans d’Austen. « Rien de ce qu’elle avait lu jusque-là ne l’avait encore autant touchée », écrit-il. S’ensuit une réflexion sur le sens de la littérature. « À un certain moment, elle se dit que les livres ne parlaient pas d’autres endroits, mais d’autres temps, le passé et le futur. » Mais le personnage d’Amis y pense à nouveau, puis se rend compte que les œuvres de Shakespeare, par exemple, peuvent paraître plus récentes que des livres écrits bien après. Nous pourrions dire qu’avec Austen, Marie découvre le côté intemporel de la littérature. Les livres parlent d’autres temps ? « Non. Les livres parlaient d’autres endroits », écrit Martin Amis. Dans une entrevue avec le New York Times, alors qu’on lui demandait avec quel écrivain disparu il aimerait dîner, Amis cita Jane Austen et « ses yeux de faucon ». Quand on connaît la capacité d’Austen à voir au-delà des couches de protection dont tout individu a tendance à se revêtir avec le temps, on comprend bien l’analogie.

Ce n’est pas surprenant que les romans de Jane Austen soient repris au cinéma. Autant Orgueil et préjugés, Raison et sentiments qu’Emma ont été adaptés à plusieurs reprises. C’est que son travail n’est pas figé dans le temps. On ne prendrait que cette question de l’orgueil et de la vanité, que l’on retrouve dans presque tous ses romans, et l’on conviendrait qu’en littérature, il n’y a pas de supériorité de la nouveauté sur le passé. Si la littérature est ce qui permet de nous situer par rapport à nos semblables, Austen mérite la place qu’elle occupe encore aujourd’hui. « L’orgueil se rapporte plus à l’opinion que nous avons de nous-mêmes, la vanité à celle que nous voudrions que les autres aient de nous », écrit-elle dans Orgueil et préjugés, son roman de 1813. Cette supériorité de la notion d’orgueil — qui ne serait que la fierté de ce que nous sommes, de ce que nous avons été, de ce que nous voulons devenir — sur la vanité, si bien exposée chez Austen, est en soi une richesse. Dans Persuasion, son dernier roman, qui ne sera d’ailleurs publié qu’après sa mort, elle décrit ainsi l’un des principaux personnages : « La vanité était le commencement et la fin du caractère de Sir Walter Elliot. »

En lisant Austen, on constate à quel point cette propension que nous avons à regarder le passé avec mépris est à la fois futile et mortifère. Nous devons être aussi indulgents avec le passé qu’avec nous-mêmes, semble-t-elle nous souffler à l’oreille, plus de 200 ans après sa mort. C’est Flaubert qui disait : « L’ineptie consiste à vouloir conclure. » Ce n’est peut-être qu’en nous réconciliant avec notre passé que nous réussirons à voir notre monde autrement et que les clés pour l’améliorer apparaîtront plus clairement. « Je vous dispense d’avoir une mémoire trop fidèle », écrit encore Austen dans Orgueil et préjugés. « Parce que cette tempête n’est pas un phénomène venu d’ailleurs, sans aucun lien avec toi », peut-on lire dans Kafka sur le rivage, de l’écrivain japonais Haruki Murakami. « Elle est toi-même, et rien d’autre. »

Tout est toujours plus compliqué qu’il n’y paraît chez Austen, moins manichéen, dirions-nous. C’est que pour changer le monde, en misant sur l’espérance au sens où le pensait Jean d’Ormesson, rien ne vaut la connaissance que nous avons de nous-mêmes et des autres afin de nous servir de chacun et de chacune comme d’un tremplin vers un monde meilleur, plutôt que de nous complaire dans le rappel de nos faiblesses. Ou, dit autrement : pour apercevoir la lumière dans l’œil de l’autre, peut-être faut-il d’abord porter un flambeau en soi. Sinon, « l’espoir pourrait bien avoir le sort de bien des espoirs », pour paraphraser Austen.

Le combat des femmes

« De Jane Austen, on a une image idyllique, mondaine », mais ce n’est pas du tout ça, avance l’historienne et philosophe Mona Ozouf, lors d’un passage à La grande librairie de François Busnel. Dans les romans d’Austen, les femmes « savent qu’elles n’ont que très peu de chance, que très peu de cartes à jouer », dit-elle. « Austen décrit des femmes avec un instinct de survie extraordinaire, un vrai pragmatisme face à un monde cruel et sans illusions. » C’est que derrière une écriture en apparence lisse se trame ce combat des femmes contre toutes les injustices. « Les romancières anglaises, en particulier, ont ceci de commun qu’elles décrivent un monde masculin avec une extraordinaire férocité », dit encore Ozouf au sujet de George Eliot et Jane Austen.

« Toutes les histoires sont contre vous, tous les romans, la prose et les vers », explique-t-on à Anne, le personnage central de Persuasion. « Les hommes, en racontant leur histoire, ont eu sur nous tous les avantages, écrit encore Austen. Ils ont eu une éducation tellement supérieure à la nôtre ; ce sont eux qui ont la plume en main. Je ne reconnais pas aux livres la propriété de prouver quoi que ce soit.

— Mais alors, comment prouver quelque chose ?

— Nous ne prouverons jamais rien », rétorque Anne.

On n’est pas bien loin de Virginia Woolf, sauf qu’un siècle sépare les deux femmes. Les causes qui ne méritent pas qu’on se batte pour elles ne méritent pas de survivre, ai-je lu quelque part.

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Dominique Lebel s’y entend toujours bien pour susciter ou réveiller l’envie de lire ou de relire quelques auteur.e.s (ou autrices comme disent les Français) marquants que les circonstances de la vie ont chassé de notre routine quotidienne.

Ce fut le cas pour Hemingway dans lequel je me suis replongé, immergé et avec lequel je poursuis ma quête. Ce sera peut-être, du moins je l’espère, le cas avec Jane Austen dont j’ai trouvé plusieurs interprétations cinématographiques remarquables.

Je pense tout particulièrement à « Raison et sentiments » du cinéaste Ang Lee qui retrace les tribulations des filles de madame veuve Henry Dashwood : Elinor et Marianne qui depuis leur modeste maison de Barton Cottage nourrissent l’idée de former une raisonnable (mais passionnelle) union.

Le décès de Jane Austen à seulement 41 ans, apporte une zone ombragée ; fut-elle (comme certains le conçoivent maintenant) empoisonnée ou cela était-ce la fin d’une vieille fille prématurément usée par les infortunes de la vie ?

Car son succès et sa gloire furent posthumes, ses tous premiers romans ont été publiés de façon anonyme, sans qu’il soit même mentionné son nom.

Cette œuvre certainement rare est désormais auréolée d’une lueur intemporelle qui démontre tout à la fois la beauté et la fragilité de la vie, elle met en scène cette « bonne société » qui malgré ses travers n’a de cesse de se réinventer pour mieux se coopter.

Par ces biais temporels cette fois, pouvons-nous, même sans le savoir voyager dans le temps.