L’islam au coeur du polar

Qui de mieux qu’un enquêteur musulman pour résoudre les crimes commis à Toronto par des fous de Dieu? Ausma Zehanat Khan revient sur la naissance de son personnage atypique, l’inspecteur Esa Khattak.

Deux jeunes femmes portent le voile au centre-ville de Toronto. (Photo: Gregory Holmgren)
Deux jeunes femmes portent le voile, au centre-ville de Toronto. (Photo: Gregory Holmgren)

Imaginez des polars dans lesquels les meurtriers sont des fanatiques islamistes et l’héroïque inspecteur, un musulman. En toile de fond : Toronto, l’hiver. Les victimes tombent des falaises du lac Ontario et le sang gicle sur la neige du parc Algonquin.

Tel est l’univers que dévoile l’écrivaine canadienne Ausma Zehanat Khan dans The Unquiet Dead (morts tourmentés) et The Language of Secrets (la langue des secrets), romans publiés coup sur coup en 2015 et 2016, et non encore traduits en français. Le New York Times et le Washington Post ont encensé ces deux premiers livres d’une série mettant en scène l’inspecteur Esa Khattak et son adjointe, Rachel Getty.

Née en Grande-Bretagne de parents d’origine pakistanaise, Ausma Zehanat Khan, 46 ans, a grandi à Toronto. Docteure en droit international humanitaire de l’Université York, elle y a enseigné le droit ainsi qu’à l’Université Northwestern, à Chicago. Elle a été rédactrice en chef de Muslim Girl, magazine torontois pour adolescentes musulmanes, en 2007-2008, et se consacre depuis à l’écriture romanesque.

L’actualité a joint Ausma Zehanat Khan à Denver, au Colorado, où elle vit avec son mari.

Avez-vous inventé un sous-genre littéraire : le polar musulman ?

Peut-être, oui ! Je lis beaucoup de polars, d’auteurs comme Peter May, Reginald Hill, sans oublier la Québécoise Louise Penny, que j’adore. Je ne jurerais pas que personne d’autre n’a jamais rien fait de tel, mais je n’ai encore jamais croisé de personnage d’inspecteur musulman !

Encadré Ausma Zahanat KhanQu’est-ce qui vous a incitée à renoncer au droit pour écrire des romans policiers ?

J’écris de la fiction depuis toujours. Il y a 10 ans, après avoir déménagé à Denver, je me suis trouvée à la croisée des chemins dans ma carrière. J’ai souhaité faire une pause pour écrire à temps plein, et j’ai choisi le roman policier parce que la forme m’était familière. Et puis, j’avais envie d’écrire à partir de mon sujet de thèse, le génocide de Bosnie [NDLR : Près de 8 000 hommes et adolescents musulmans ont été tués par des Serbes à Srebrenica, en 1995], qui sert de toile de fond à The Unquiet Dead. Dans The Language of Secrets, Esa Khattak et Rachel Getty infiltrent une cellule de terroristes et déjouent l’attaque à la bombe qu’ils planifient à Toronto.

Votre héros, Esa Khattak, résout des crimes grâce à sa connaissance de l’islam. Certains de ses collègues de la police le considèrent toutefois avec ambivalence et remettent en question sa loyauté envers la population occidentale non musulmane. Est-ce le vécu de bien des musul­­mans au Canada ?

La majorité des musulmans qui vivent en Occident se trouvent dans la même situation au moins une fois dans leur vie. Bon nom­bre d’entre eux ressentent de la sympathie ou de la familiarité pour l’oumma — la communauté planétaire des musulmans —, et la plupart charrient, comme héritage culturel, un bagage de colonialisme et d’agression militaire occidentale subis par les sociétés dont ils sont ori­ginaires. Alors, forcément, ils n’ont pas exactement la même vision du monde. Et ils éprouvent une certaine empathie pour les Syriens, les Irakiens, les Afghans ou les Palestiniens.

En même temps, votre policier subit les critiques des musul­mans, qui lui en veulent de ne pas en faire plus pour les victimes musulmanes. Là encore, vous vous inspirez de la réalité ?

La seule chose que j’ai inventée dans mes romans, c’est le Bureau des services communautaires de la police de Toronto, qui intervient dans des affaires délicates dans des groupes ethniques. Ce Bureau n’existe pas. J’en avais besoin pour approfondir le conflit de loyauté que vit un détective musulman qui travaille dans un service de police d’un pays non musulman, mais qui enquête sur des crimes commis par des musulmans contre des musulmans. Esa est pris entre l’arbre et l’écorce. Mais il finit toujours par triompher dans sa quête de vérité. Le crime est puni. Et il refuse de faire des concessions, même quand il éprouve de la sympathie pour certains personnages douteux.

«Comme auteure, il est de mon devoir d'aborder des questions délicates de manière critique, sans nourrir de préjugés.»
«Comme auteure, il est de mon devoir d’aborder des questions délicates de manière critique, sans nourrir de préjugés.»

Vous allez d’ailleurs assez loin en ce sens. Dans une scène, l’adjointe d’Esa, Rachel Getty, qui n’est pas musulmane, est séduite par le discours passionné d’un chef intégriste. En présentant ainsi le côté séducteur du prosélytisme islamiste, n’aviez-vous pas peur de vous aliéner certains de vos lecteurs ?

Les conventions littéraires du genre sont connues des lecteurs occidentaux, et un ressort normal de toute intrigue est justement le sentiment ambivalent que les héros éprouvent envers les malfaiteurs. Mes lecteurs non musulmans disent que mes livres provoquent des conversations qu’ils n’auraient jamais eues autrement. Ils en apprennent un peu plus sur l’islam, et ils explorent d’autres dimensions de cette culture. Ce que je redoutais, c’était la réaction des musulmans — de certains d’entre eux. Mais comme auteure, il est de mon devoir d’aborder des questions délicates de manière critique, sans nourrir de préjugés.

Vos lecteurs musulmans sont nombreux. Comment réagissent-ils ?

Ils expriment du soulagement. Les Occidentaux ont tendance à considérer l’identité musulmane en noir et blanc, de façon binaire, mais la réalité est beaucoup plus subtile. Mes lecteurs musulmans sont heureux que j’aborde certains sujets difficiles avec des personnages complexes et humains, qui ont du relief et qui vivent des conflits personnels. Ils aiment que la foi d’Esa le pousse à accomplir des choses positives, plutôt que d’être un obstacle. Les musul­mans ne sont pas habitués à voir des membres de leur com­munauté, même fictifs, présentés comme des héros populaires. Cela les encourage.

Toronto s'est imposée comme toile de fond à The Language of Secrets et The Unquiet Dead, leur héros étant le produit du Canada multiculturel.
Toronto s’est imposée comme toile de fond à The Language of Secrets et The Unquiet Dead, leur héros étant le produit du Canada multiculturel.

Vous auriez pu situer l’action à Denver, où vous vivez. Pourquoi Toronto ? Pourquoi l’hiver et une adjointe obsédée par le hockey ?

J’ai grandi à Toronto. Cela fait partie de mon imaginaire, mais aussi du propos, car Esa est le produit du multiculturalisme canadien. J’ai également vécu à Chicago et à Los Angeles, qui sont aussi des villes multi­cultu­relles. Mais aux États-Unis, la rhétori­que anti­musulmane est plus intense. Si j’avais pris une ville des États-Unis pour cadre, les tensions entre musulmans et non-musulmans auraient été beau­coup plus débridées et le roman n’aurait pas eu la même ambiance. Aux fins de la narration, j’avais besoin que des collègues d’Esa sympathi­­­sent avec lui et comprennent ses dilemmes, ce que fait son adjointe, Rachel Getty, qui approfondit à son contact sa connaissance de l’islam. Et ça, c’était plus réaliste à Toronto.

En tant que musulmane, qu’avez-vous pensé du débat sur la charte des valeurs québécoises ?

J’ai trouvé ça décourageant. Je m’attends à mieux du Canada. Ce qui m’a le plus déçue, c’était le côté sournois de la charte. On la présentait comme une politique qui s’appliquait à tous, alors qu’elle ciblait les musul­mans, plus particulièrement les femmes. Quand une société entreprend une telle démarche, il n’est pas facile de faire machine arrière ! Ça laisse des traces. Heureusement, la majorité des Québécois partagent mon avis et le projet ne s’est pas matérialisé. Aux États-Unis, la cam­pa­gne de Donald Trump fait des dom­mages. Son discours anti­musulman banalise l’expression de l’intolérance. C’est grave. Aux États-Unis, on observe une montée des crimes haineux contre les musulmans. Mais comme auteure de fiction, cette attitude me fournit de la matière intéressante. J’ai d’ailleurs un projet de roman où la question de la charte des valeurs qué­bécoises serait en toile de fond…

Vous avez été la première rédactrice en chef du magazine Muslim Girl (fille musulmane). Comment avez-vous traité la question du hidjab ?

À la parution des premiers numéros, nous avons dû répliquer aux réactions négatives de certaines personnes, parce que nous publiions des photos de filles sans hidjab. Selon ces lecteurs, nous devions montrer des musulmanes voilées. Mais nous avons refusé de céder. Nous avons publié notre politique éditoriale, qui voulait que l’on représente toutes les filles musulmanes, et affirmé qu’il n’y aurait pas de débat sur le hidjab. Notre but était de répondre à des questions sur la pratique de la foi beaucoup plus importantes que le port du voile.

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L’auteur danois, Jussi Adler-Olsen dans sa série « Département V » met en scène un inspecteur désabusé, Carl Morck, secondé par un assistant musulman, Assad, futé, débrouillard mais au passé trouble. Un être fort attachant quoique difficile à cerner.