Littérature : couvrez ce juron que je ne saurais voir !

Un couple chrétien de l’Idaho a mis au point une application qui filtre jurons et termes anatomiques trop explicites dans les romans offerts sur liseuse.

clean-reader

Voilà un cas que l’écrivain Daniel Pennac n’avait pas envisagé dans sa fameuse liste des «droits imprescriptibles du lecteur» : celui de ne pas être exposé aux mots vulgaires.
Culture

Jared et Kirsten Maughan, un couple chrétien de Twin Falls, en Idaho, ont décidé de faire valoir ce droit. Outrés par les jurons et les termes anatomiques trop explicites sur lesquels ils tombaient dans les romans, ils ont créé une application qui filtre ces mots dans les livres électroniques et les remplace par un petit point bleu inoffensif.

Afin de faciliter la compréhension du texte, ces icônes proposent également un synonyme à la centaine de mots et d’expressions censurés. Ainsi, «sein» est remplacé par «poitrine» ; «pénis» par «aine» ; «vagin» par «derrière» ; «Mon Dieu !» par «Bonté divine !».

L’application, qui porte le nom de Clean Reader, a pour slogan «Read books — not profanity» (Lisez des livres, pas des blasphèmes). Selon qu’on soit prude ou carrément pudibond, elle offre trois niveaux d’assainissement : clean (propre), cleaner (plus propre) et squeeky clean (propre comme un sou neuf).

Voyant là une atteinte à la propriété intellectuelle, des écrivains et des éditeurs ont vite fait de s’opposer à Clean Reader et ont comparé l’application à la version «familiale» de Shakespeare, publiée par Thomas Bowdler en 1807. Margaret Atwood y a vu l’équivalent d’expurger les cymbales d’une symphonie de Beethoven parce qu’on n’aime pas le bruit.

D’autres auteurs, qui concèdent que Clean Reader est une forme de puritanisme plutôt ridicule, défendent cependant l’application, prétextant qu’elle ne change pas le texte intégral (toujours disponible dans la liseuse), mais seulement la façon dont le lecteur choisit de l’afficher à l’écran. Pour eux, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une autre fonctionnalité de lecture offerte au consommateur, comme la taille des caractères, par exemple.

Devant le tollé de protestations, les Maughan ont promis d’importants changements à leur concept. Mais le distributeur Inktera a récemment cessé d’approvisionner Clean Reader en livres électroniques — ce qui revient, dans les faits, à condamner à la faillite une application qui avait accumulé plus d’opposants que d’utilisateurs.

La campagne des Maughan risque ainsi de rejoindre, dans les annales de la tartuferie, la campagne du figuier du pape Pie V, qui, en 1550, fit couvrir les parties génitales des statues antiques du Vatican avec des cache-sexes de feuillages sculptés. Néanmoins, à l’ère du livre téléchargeable et modifiable, elle ne sera sûrement pas la dernière.

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Pauvre couple Maughan, couverts de quolibets pour leur pruderie, j’espère qu’en plus – car un malheur n’arrive jamais seul – les malheureux ne seront pas victimes de ce nouveau type de crime qu’on appelle une « Belli attack ». Je dis bien « Belli », pas « Belly ».

Gioacchino Belli (1791-1863), dit avec juste raison « Le plus grand poète italien après Dante », est un poète de l’époque du Risorgimento, célèbre pour ses sonnets satiriques, volontiers anticléricaux et blasphématoires, tous écrits en dialecte vernaculaire romain (romanesco).

Maintenant, une « Belli attack » – un crime qui n’existe pas encore mais qui risque de se produire bientôt, je le sens – consiste à se rendre sous les fenêtres d’un couple puritain – disons, pour prendre un exemple au hasard, les Maughan – pour y déclamer du Belli, et plus particulièrement encore, UN poème satirique de Belli, poème que les Québécois qui allaient au cinéma ou regardaient la télé au début des années 90 ont d’ailleurs pu entendre dans le percutant drame social « Mery pour toujours » (VF de ‘Mery per sempre’, avec Michele Placido) où un prof du Nord parachuté dans une maison de redressement de Sicile s’en servait pour amadouer une classe d’adolescents particulièrement difficiles.

Ça s’intitule « er Padre de li Santi » (1832) (et oui, pour un fois, il en existe une traduction anglaise ! On la doit à nul autre qu’Anthony Burgess, grand admirateur du poète).

C’est ça le terrible sort auquel s’exposent le malheureux couple anti-« profanity » : que quelqu’un se dévoue pour aller sous leurs fenêtres lire à tue-tête l’entièreté de « er Padre de li Santi » !! Quin toé !

«Er cazzo se pò ddì rradica, uscello. Ciscio, nerbo, tortore, pennarolo, Pezzo de carne, manico, scetrolo, Asperge, cucuzzola e stennarello…»

Ah pis enwoye donc, vu qu’on n’est pas (encore) en Idaho ici, je vous le laisse au complet :

Er cazzo se pò ddí rradica, uscello,
ciscio, nerbo, tortore, pennarolo,
pezzo-de-carne, manico, scetrolo,
asperge, cucuzzola e stennarello.

Cavicchio, canaletto e cchiavistello,
er gionco, er guercio, er mio, nerchia, pirolo,
attaccapanni, moccolo, bbruggnolo,
inguilla, torciorecchio, e mmanganello.

Zeppa e bbatocco, cavola e tturaccio,
e mmaritozzo, e ccannella, e ppipino,
e ssalame, e ssarciccia, e ssanguinaccio.

Poi scafa, canocchiale, arma, bbambino:
poi torzo, crescimmano, catenaccio,
mànnola, e mmi’-fratello-piccinino.

E tte lascio perzino
ch’er mi’ dottore lo chiama cotale,
fallo, asta, verga, e mmembro naturale.

Cuer vecchio de spezziale
disce Priàpo; e la su’ mojje pene,
seggno per dio che nun je torna bbene.

(Giuseppe Gioachino Belli, Rome, 6 décembre 1832)

Voilà. Et la prochaine fois, si vous êtes sages, vous aurez droit à « La madre de le sante », qui est bien sûr le pendant féminin (à moins que ce ne soit le contraire) de cet impressionnant inventaire des mille et une façons dont la gente (les Romains en 1832) appellent le pénis en dialecte vernaculaire.

Alors, pour vos prochaines vacances en Idaho, lecteurs et lectrices, vous prenez avec vous ce sonnet de Belli. On ne sait jamais, ça peut servir…

Curieuse idée que celle de vouloir expurger un livre de ses mots «impurs» pour être quand même capable de lire l’oeuvre en question. Si un auteur emploie tant de mots qui dérangent, comment se fait-il que ces lecteurs acceptent de le lire après l’avoir censuré? Cela n’est pas très cohérent. Il me semble qu’un auteur, on l’apprécie pour ce qu’il est et non pour ce que l’on voudrait qu’il soit.
Par contre, il faut bien admettre qu’un peu de «censure» au moyen de caviardage bleuté, c’est pas mal moins radical qu’une fatwa de mort ou qu’une décapitation dans le désert. 🙂