L’Occident au banc des accusés

La guerre froide, qui opposait deux camps facilement identifiables, a cédé la place à une guérilla sans frontières. Elle est menée par des nébuleuses qui ciblent non plus des États ou des régimes politiques, mais des idéologies et des civilisations.

Arjun Appadurai, anthropologue d’origine indienne, professeur à Delhi ainsi qu’à Yale et à Chicago, cache difficilement la peur qui l’habite quand il décrit ce qu’il nomme une « géographie de la colère » devenue presque palpable partout dans le monde.

Ainsi, les Irakiens qui détestaient Saddam Hussein haïssent aujourd’hui plus encore les Américains. Les Japonais, rappelle-t-il, n’ont jamais pardonné aux États-Unis la bombe sur Hiroshima. On entend dire, jusque chez ceux qui condamnent les attaques du 11 septembre, qu’une sorte de justice s’est abattue sur le pays de l’Oncle Sam, parce qu’il se prend pour le gendarme de la planète, imposant partout avec arrogance sa vision économique.

« Il s’est développé une haine du gouvernement des États-Unis et des Américains, en tant que peuple, plus générale que nous ne sommes parfois disposés à l’admettre », écrit le professeur. On peut le croire sur parole, car il est visiblement déchiré entre sa fidélité aux États-Unis et son attachement à sa patrie d’origine. Le plus étonnant malgré cette haine, insiste-t-il, c’est que des populations entières ne rêvent que de l’American way of life et que des millions d’étrangers se pressent aux portes de ce pays qu’ils méprisent si profondément.

Que reprochent les immigrants à l’Amérique ? Ils lui envient ses trop nombreux prix Nobel, frémissent devant l’hypersexualité publicitaire, condamnent les investissements militaires, s’étonnent d’une justice raciste, s’indignent qu’il faille posséder des millions de dollars pour être élu à Washington. « Pour les “damnés de la terre”qui viennent faire leur vie aux États-Unis, une curieuse coupure est apparue », écrit Appadurai. Les nouveaux citoyens tiennent à jouir pleinement de leurs droits et libertés, mais ils demeurent des étrangers en Amérique, refusant d’assumer leurs responsabilités patriotiques.

Héritière de la colonisation anglaise, l’Inde voit ses populations musulmanes et hindoues s’entretuer. On en veut toujours aux Anglais, mais aussi aux nouveaux maîtres du monde, qui répandent l’injustice en mondialisant l’économie.

Si les plus démunis parmi les hommes en sont réduits à vendre leurs organes vitaux, on peut comprendre que la vie n’a pas le même prix à New York qu’à Bombay et que les faibles recourent au terrorisme.

Qu’il soit endoctriné ou drogué, celui qui se ceint d’explosifs devient un martyr actif, entremêlant son corps déchiqueté et son sang à ceux de ses victimes. Ces morts servent de cérémonies sacrificielles, comme l’ont bien compris les islamistes du Moyen-Orient qui décapitent leurs prisonniers devant les caméras de la télévision. « La bombe humaine est la forme la plus pure et la plus abstraite du terrorisme. »

Personne n’échappe à la dimension « globale » de la terreur. « C’est une guerre qui est menée par une nouvelle sorte d’agent, qui ne cherche ni à fonder un État ni à s’opposer à un État en particulier. » Les musulmans qui vivent dans les pays occidentaux sont naturellement soupçonnés d’y participer. Minoritaires dans nos sociétés, ils se savent majoritaires dans le monde : on le leur répète tous les vendredis à la mosquée.

La colère et la soif de vengeance se nourrissent des médias qui monnaient la violence : les images de la guérilla pénètrent dans nos salons et tétanisent nos esprits. Nous passons ainsi de l’empathie à l’indifférence craintive. « Il existe désormais une relation nouvelle entre l’incertitude de la vie ordinaire et l’insécurité des affaires de l’État. »

Hier, nous habitions un monde « westphalien » de traités politiques, d’alliances et d’institutions. C’était l’univers de la diplomatie, « un monde vertébré », explique Appadurai, qu’attaque un nouveau monde, « cellulaire » celui-là. Les États avaient toujours su protéger leurs frontières, ils les découvrent poreuses et s’étonnent que des enfants du pays mordent la main qui les nourrit.

Au nom du tiers-monde, l’anthropologue lance le procès des États-nations occidentaux, auxquels il reproche d’entretenir, comme si cela procédait d’une volonté d’exclusion, leurs mythes d’origine. Il participe d’une colère mondiale, ne voyant de sortie de crise que dans des initiatives modestes, non gouvernementales, qui permettent d’humaniser un monde dont l’enrichissement indécent marginalise des milliards de laissés-pour-compte. Cette colère n’est certes pas près de disparaître, peu importe sa géographie.


Géographie de la colère, par Arjun Appadurai, Payot, 205 p., 37,95 $.

PASSAGE
« De nombreux États sont écartelés entre le besoin d’afficher pour la galerie leur souveraineté nationale et la nécessité de se livrer à des orgies d’ouverture pour s’attirer la bénédiction du capital et des multinationales occidentales. »

Arjun Appadurai

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