L’offre, la demande et le choix

L’adoption d’un nouveau mot ne dépend pas seulement des linguistes et des locuteurs, mais aussi d’un mécanisme officieux complexe. 

Montage : L'actualité

En parlant du nouveau pronom « iel » apparu dans le Robert en ligne dans ma dernière chronique, j’ai évoqué la notion de « demande sociale ». L’idée mérite d’être mieux expliquée. La langue évolue sous l’effet combiné de trois forces : l’offre, la demande et le choix. La demande correspond à un besoin, ce que j’appelais aussi la « demande sociale ». L’offre, c’est ce qui est proposé. Et le choix, c’est l’arbitrage spontané qui détermine ce qui deviendra l’usage — parfois en quelques secondes.

La façon dont ces trois facteurs s’articulent est fascinante, et quelquefois compliquée, mais il vaut mieux commencer par un cas simple : « ordinateur ».

En 1956, IBM France est tombée sur un os. Presque toutes les langues adoptaient sans problème une variante de « computer ». Sauf qu’avec la prononciation française, ça donnait « con » et « pute ». Petit souci. IBM France a consulté un professeur de la Sorbonne, qui a suggéré « ordinateur ». IBM a donc déposé la marque Ordinateur™. Or, en seulement quelques mois, le terme s’est généralisé au point de devenir générique. Pas par amour de la langue française, mais parce que cette proposition ingénieuse répondait à deux besoins : nommer une chose nouvelle et s’épargner le ridicule.

Plus près de nous, le verbe « vapoter » est apparu par un processus semblable. En 2008, un forum d’adeptes de la cigarette électronique a lancé un concours pour trouver l’équivalent français de « to vape ». Ils ont reçu 40 propositions, et parmi les 610 votes, « vapoter » est sorti gagnant, juste devant « fluver » et « smoguer ». Et quand la cigarette électronique s’est répandue, tout le monde s’est mis à « vapoter » sans se poser de questions.

Les terminologues sont très conscients du problème de la demande, de l’offre et du choix. C’est même un défi quotidien à l’Office québécois de la langue française (OQLF), dont les travaux sont très suivis partout en francophonie. Question de ressources en place, mais aussi d’esprit : l’OQLF dispose d’un système de veille qui repère les concepts nouveaux afin de suggérer une solution de rechange aussitôt que possible. Ça ne marche pas toujours, mais si des mots comme « clavarder » ou « balado » ou encore la forme féminine de « COVID » se sont installés, c’est parce qu’on les avait proposés très tôt.

Qui décide ?

Dans ce jeu compliqué, il n’y a qu’une certitude : s’il existe une demande, le choix va se fixer sur n’importe quoi, surtout si l’offre est absente ou ridicule. Mais la demande est parfois complexe et multiple : c’est tout le problème des anglicismes. Si le travail de l’offre n’était que de boucher un vide conceptuel (il manque un mot pour exprimer ceci), la terminologie fonctionnerait à tous les coups. Mais en réalité, la demande peut également viser à combler d’autres besoins — de distinction sociale, de snobisme, de mode, de préférence esthétique — qui risquent de saboter les meilleures propositions terminologiques.

Le processus du choix n’est jamais démocratique. C’est presque toujours une minorité qui décide, en général les pionniers parmi les techniciens, les savants, les gens entreprenants, les créatifs, les militants ou l’avant-garde — lesquels sont rarement linguistes.  

Considérez seulement la tentative réussie du gouvernement du Québec pour féminiser les titres et fonctions en 1979. Il y avait une demande sociale très minoritaire, une ministre très résolue, un OQLF qui a abordé la question avec un certain militantisme, contre la majorité des Québécois, et des francophones faut-il le dire. Et quand on y songe, la proposition était compliquée : féminiser 5 000 termes selon une demi-douzaine de règles. Et pourtant, la population a suivi — au Québec, puis en Belgique, et en Suisse. Même les Français sont en train de comprendre que la capitaine n’est plus la femme du capitaine.

Remarquez d’ailleurs que ce choix n’accommode pas toutes les sensibilités. Il arrive que des femmes veuillent être « directeurs » par souci de neutralité, mais voilà : elles sont « directrices » contre leur volonté, parce que l’usage s’est installé ainsi.

Avec le grand projet d’ortografe rationèle promu par certains linguistes, dont je vous ai parlé, on est devant un problème semblable : la proposition, qui touche 15 000 termes, est complexe, mais cohérente, très carrée, elle a même son dictionnaire complet. Le hic, c’est que la demande en ce sens n’est pas très claire. Quant aux rectifications orthographiques de 1990, le marasme s’explique simplement : offre bâclée, demande peu claire, choix circonspect.

Solution cherche problème

Ce qui me ramène au « iel ». La demande est partie de cercles militants LGBTQ+, mais leur offre est encore mêlée et confuse. Elle est divisée entre les tenants de l’inclusivité (qui veulent créer un nouveau genre qui engloberait tous les genres) et ceux de la neutralité (qui souhaitent l’apparition d’un genre neutre). Je dois admettre ici que j’ai beaucoup de mal à saisir la nuance. Mais chaque sous-groupe présente deux options : « iel » ou « ielle » pour les inclusifs, et « ul » ou « ol » du côté des neutres. Donc quatre options pour deux propositions.

Devant ce foisonnement, le choix du commun des mortels — tel que décrit par le Robert — a l’air de se diriger vers « iel » entendu comme « neutre ». Personnellement, je pense qu’il y a de la place pour un neutre en français, mais il est loin d’être acquis que la population emboîtera le pas, et si elle suit, elle ne fera pas la nuance entre la neutralité et l’inclusivité.

Et elle suivra d’autant moins qu’on est forcément pris de vertige devant le tableau des options pour les possessifs, les démonstratifs et les articles. Mais le vertige, ça se surmonte.

Et c’est là qu’intervient l’autre problème : quand on regarde un peu sous le capot pour voir comment ça marche, une partie des solutions proposées n’ont pas beaucoup de sens en français, et donnent une impression de « traduidu » (jargon de mauvaise traduction). Je m’explique.

En anglais, l’équivalent du pronom « iel » s’est fixé sur « they ». Comme l’anglais est plus neutre, le choix de « they » s’étend aux possessifs, mais pas aux démonstratifs ni aux articles, puisque ceux-ci sont neutres en anglais.

En anglais, le genre du possessif s’attache au genre du possesseur. « Her chair », par exemple, c’est « sa chaise à elle ». « His chair », c’est « sa chaise à lui ». En français, « sa chaise » est neutre d’emblée par rapport au genre de qui possède. Autrement dit, on n’a pas besoin de s’enfarger dans des considérations compliquées pour dire « saon chaise ». La chaise se fout d’être neutre, et ça ne fait rien à Marie que ce soit « sa chaise ». Mais si ça dérange Marie, il n’y a qu’à dire « sa chaise à elle ». Pas nécessaire de réformer le français.

Mais qu’en est-il de « Marie parle à sa directrice » ? Ne faudrait-il pas introduire un possessif neutre, puisque la directrice pourrait vouloir être non genrée ? On dirait alors « Marie parle à saon directeurtrice ». Mais la directrice désire-t-elle être non genrée ? S’il s’agit seulement d’affirmer le non-genre de Marie, on n’a qu’à écrire « Marie parle à sa directrice à iel » — une tournure qui a l’avantage de respecter deux sensibilités.

Quelle est la demande au juste, et pourquoi veut-on un neutre ? Si c’est d’abord une question de politesse, il existe de très nombreuses solutions. Mais il se peut aussi que la demande sociale décide que la politesse marche dans les deux sens.

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IMPOSSIBLE QUE L’ACTUALITÉ ACCEUILLE UN ARTICLE DE JEAN-BENOÎT NADEAU JE ME DÉSABONNE CE COLLABORATEUR SABOTE NOTRE LANGUE QUE NOUS DÉFENDONS, ESSAYONS À CHAQUE JOUR DE S’AMÉLIORER LE FRANÇAIS EST LA LANGUE LA PLUS DIFFICILE AU MONDE À PARLER. ÉCRIRE ET TRANSMETTRE SOYONS EN FIER. JE REFUSE QUE MES IMPÔTS SERVENT À SABOTER CETTE LANGUE.

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Le français est la langue la plus difficile au monde à parler? Quelle autre langue maitrisez-vous mieux? Par exemple, l’anglais supposément « facile » est impossible à maîtriser parfaitement, et même ne dépasser que le niveau primaire que la plupart d’entre nous maîtrisons demande une grande dextérité intellectuelle… Pour le reste, d’accord avec vous que M. Nadeau essaye contre vent et marée de nous enfoncer ce qui semble de plus devenir « sa » réforme dans la gorge. Lassant à la fin!

L’orthographe n’est pas une fatalité, un article convainquant qui énonce le principe de la logique pour écrire notre langue. Je peux y adhérer facilement. Là ou la chose me choque un peu plus c’est quand j’entend et lit des chose comme “ il n’y a pas personne qui sait”. Je m’explique le mot personne exprime déjà à lui seul l’absence de quelqu’un. Si on lui ajoute une négation j’ai l’impression de comprendre et dire le contraire de ce qu’on veut dire. S’il n’y a pas personne c’est qu’il y a quelqu’un …
J’espère que le nouvel orthographe tiendra compte de ce genre de logique, autrement on créera un nouveau genre de difficulté pour les allophones qui désire apprendre le français.

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