Lointaines origines

Deux filles abandonnées remontent leur filiation paternelle jusqu’aux confins de l’Érythrée et de l’Abitibi.

Chronique Livres : Lointaines origines
Ioana Georgescu (photo : Roy Hartling)

La quête du père, il faut l’avouer, est un thème trop sou­vent rabâché dans le roman con­temporain. Mais depuis que la littérature québécoise s’est ouverte sur le monde, quelques auteurs d’ici ont heu­reusement réussi à transformer ce périple narcissique en voyage d’initiation à une cul­ture étrangère, comme Max Férandon l’a fait avec Monsieur Ho (Alto), ou Daniel Castillo Durante avec Un café dans le Sud (XYZ).

C’est en Érythrée, pays qui a chèrement gagné son indépendance après 30 ans de guerre contre l’Éthiopie, que la Montréalaise Ioana Georgescu nous transporte avec son roman L’homme d’Asmara (en lire un extrait). Dolorès, la narratrice, née à Bucarest et élevée en Amérique, se rend dans la capitale de l’Érythrée pour retrouver Habib, le père architecte qu’elle n’a jamais connu. « Les fantômes perchés dans notre mystérieux arbre généalogique allaient me hanter, et ce, jusqu’en Afrique de l’Est. »

Dolorès erre dans les rues d’Asmara, montrant à la ronde la seule photo qu’elle a de son père. Plus elle avance, plus la piste s’embrouille : « des questions sans réponse flottant par-dessus ma tête, avec nonchalance, dans l’air raréfié ». Ses recherches deviennent vite un prétexte pour faire d’autres rencontres. Elle se lie d’amitié avec Hortensia, lieutenante-colonelle des forces de l’ONU chargée de retracer les disparus, et avec Amina, metteure en scène égyptienne amoureuse d’un derviche tourneur…

L’image de la patrie paternelle, cependant, se précise, avec son architecture héritée de l’époque où l’Érythrée était une colonie italienne. Dolorès y entrevoit parfois les « empreintes stratifiées » de la guerre et des affrontements entre factions rebelles. « Difficile d’imaginer cette rue en théâtre ensanglanté et bruyant de luttes, de marches fascistes, d’émeutes d’opposants ou de militants indépendantistes », écrit-elle alors que la température atteint 45 ?C. Elle note au passage l’influence pernicieuse qu’exerce aujourd’hui la Chine dans ces contrées, tant par ses investissements que par ses films de propagande. « La Chine apprit aux jeunes à bouger, aux fanfares à jouer la musique qui enflamme les masses, à son président à faire taire l’opposition. » L’Érythrée, rappelons-le, est en dernière position au classement mondial de la liberté de presse.

Par sa curiosité vive, par son sens de l’observation pénétrant, Ioana Georgescu donne à son œuvre les qualités des grands récits de voyage : le texte se vit autant qu’il se lit, avec sa part d’inattendu et de désenchantements. Lucidement, Dolorès ne prétend jamais être autre chose qu’une touriste, allant même jusqu’à décrire son odyssée comme si elle était vue de l’espace. Cet effet de distanciation démontre bien que la souffrance d’autrui ne peut être ressentie ni décrite, car, comme Ioana Georgescu l’écrit si bien, « tous les maux sont indicibles ».

Pas besoin d’aller jusqu’en Afrique pour être en butte à une culture dont on est aliéné. Il suffit de prendre le train pour Mékiskan, en Abitibi, comme le fait Alice, l’héroïne métisse de Rivière Mékiskan (en lire un extrait). Le lapin blanc qui l’entraîne dans « ce trou perdu au bord de la voie ferrée », c’est son père alcoolique mort sur un banc de parc, dont elle rapporte les cendres pour les répandre sur les terres ancestrales. Alice Awashish Lamontagne a grandi coupée de ses racines amérindiennes, synonymes pour elle de honte et de peur. En renouant avec sa famille paternelle, elle découvrira bien sûr la pauvreté endémique et les forêts dévastées par la coupe à blanc, mais aussi un certain sens des traditions.

L’auteure de Rivière Mékiskan, la documentariste Lucie Lachapelle, n’est pas amérindienne, mais elle a vécu pendant de nombreuses années près de la rivière Mégiscane, avec un Cri dont elle a eu deux enfants. Elle est donc bien placée pour nous faire comprendre le cheminement de son personnage. Si, pour Alice, il est trop tard pour apprendre à piéger le rat musqué, à interpréter les rêves, à reconnaître les plantes médicinales, il est encore temps de comprendre son père, élevé dans un pensionnat loin de sa famille et témoin du viol de sa mère. Elle peut éprouver de la colère contre « tout comportement qui ressemble à l’indif­férence et au mépris ». Elle peut aussi être bouleversée par le rituel de purification que lui imposent ses aïeules dans une tente de sudation.

Les liens familiaux ne peuvent être parfaitement retissés. Néanmoins, les funérailles du père, suivies d’un muk’shan (festin d’adieu), permettront à Alice de partager avec une communauté à laquelle elle appartient, qu’elle le veuille ou non. « En quelques jours, elle a parcouru des kilomètres de distance entre elle et la lignée paternelle. » Une distance qui peut encore diminuer…

L’homme d’Asmara, par Ioana Georgescu, Marchand de feuilles, 232 p., 23,95 $.

Rivière Mékiskan, par Lucie Lachapelle, XYZ,160 p., 21 $.

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