Lorraine Pintal, celle par qui le désir, l’effroi et le scandale arrivent !

En cette époque où Twitter et Facebook incarnent ce besoin bien humain de « dire », Lorraine Pintal a réussi le pari d’amener une nouvelle génération au TNM. Rencontre avec une artiste qui connaît le pouvoir de l’argent. Et surtout celui des mots !

Lorraine Pintal, celle par qui le désir, l'effroi et le scandale arrivent !
Photo : J.-F. Bérubé

Nue et assoupie. Inattendue, cette photo récente de Lorraine Pintal qui circule dans Internet ! La directrice du Théâtre du Nouveau Monde (TNM), à Montréal, a plutôt une réputation de dynamo boulimique de boulot, incapable de s’arrêter. « Dormir ? Quelle perte de temps ! » aime-t-elle à dire. Entre les mises en scène, les répétitions et autres activités de collecte de fonds, elle a accepté de prendre la pose, en 2009, pour un projet artistique (livre et expo) qui ne s’est pas concrétisé. Sur le cliché, on la voit dans son lit, en cuil­lères avec son amoureux, l’homme d’affaires Christian Yaccarini – lui aussi dans le plus simple appareil.

La nudité n’a jamais gêné Lorraine Pintal. Elle a même déjà joué en tenue d’Ève, en 1980, dans Pourquoi s’mett’ tout nus, une création du Théâtre de La Rallonge (aujourd’hui disparu), qu’elle a cofondé en 1973. « L’idée était de briser les tabous sexuels, raconte-t-elle. On se déshabillait en entrant en scène et, une fois la curiosité des spectateurs assouvie, on faisait passer notre message. Ç’a été un énorme succès ! »

Bien qu’elle se définisse d’abord comme une artiste, Lorraine Pintal a le sens du marketing et des affaires. Pas pour rien qu’elle cumule, depuis sa nomination, en 1992, les fonctions de directrice artistique et de directrice générale du TNM. Une double tâche avec laquelle elle s’est colletée alors que le théâtre vivait l’une des crises les plus aiguës de son histoire, entre casse-tête financier et grève des techniciens. Même ses critiques les plus acerbes le reconnaissent : sans elle, le Théâtre du Nouveau Monde ne serait sûrement pas la fringante compagnie qui célèbre ses 60 ans cet automne… comme Lorraine Pintal, d’ailleurs.

Dans le paysage théâtral québécois, le TNM occupe une place à part. Plus grand théâtre de la province (830 places), il s’est donné pour mission de produire et de diffuser textes d’époque et créations d’aujourd’hui, du réper­toire national et international. Il fait en outre des tournées en région, des coproductions et des échanges internationaux (avec le Théâtre Piccolo, à Milan, le Théâtre des Célestins, à Lyon…).

Depuis son arrivée, la DG a plus que triplé le nombre d’abonnés du TNM (ils sont passés de 3 000 à 11 000), épongé son déficit (1,3 million de dollars), orchestré sa restauration, en 1996, et assaini les relations de travail. Pendant ce temps, la directrice artistique récoltait des succès populaires en programmant des « classiques d’hier et de demain », de Molière à Réjean Ducharme en passant par Edmond Rostand et Évelyne de la Chenelière. Et mettait elle-même en scène une vingtaine de pièces, tandis que la comédienne a joué dans des télé­séries (comme Juliette Pomerleau, d’Yves Beauchemin, en 1998), au cinéma (Congorama, de Philippe Falardeau, en 2006), et a animé une émission littéraire à la Première Chaîne de Radio-Canada (Vous m’en lirez tant, de 2008 à 2011). Pour couronner le tout, elle a revêtu ce printemps le costume et la perruque de Madame Louis 14 (pièce solo qu’elle a écrite et mise en scène) sur les planches du Théâtre du Rideau Vert, n’ayant pu résister à l’invitation de Denise Filiatrault.

Juchée sur un tabouret du Café du Nouveau Monde, Lorraine Pintal domine le hall de briques et de béton du TNM – décor qu’elle habite depuis bientôt 20 ans. Bien qu’elle soit plutôt menue, elle en impose. Par sa voix sonore, d’abord, à laquelle elle peut imprimer mille et une modulations. Par son parler articulé, ensuite, qui agace les uns et captive les autres. Devant un verre de camomille – qu’elle sirote à longueur de journée, mais dont les vertus calmantes semblent inopérantes -, la volubile Lorraine papillonne entre ses souvenirs, ponctue ses phrases d’éclats de rire et reste branchée sur ce qui se passe autour de nous.

SUITE DE L’ARTICLE >>



Madame Louis 14, texte, mise en scène et interprétation de Lorraine Pintal, au Théâtre du Rideau Vert, printemps 2011. (Photo : F. Laplante Delagrave / Théâtre du Rideau Vert)

Les portes de la salle s’ouvrent justement, laissant échapper des hordes d’adolescents venus voir À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, de Michel Tremblay, en cet après-midi de fin d’année scolaire. « La preuve que notre public rajeunit ! » commente Lorraine Pintal, ravie. Puis, elle accroche l’enseignant de français de 4e secondaire qui accompagne ses élèves : « Comment ont-ils aimé ça ? » Initiatrice des matinées étudiantes (20 par année), la DG a également instauré des tarifs dégressifs pour les 30 ans et moins, plus nombreux dans la salle comme au café. Apparu avec les rénovations et imaginé par Lorraine Pintal, ce resto-terrasse, où comédiens et spectateurs se côtoient, a contribué à la démocratisation du TNM.

À l’ère des nouvelles technologies, bien des Cassandre prédisent la fin du théâtre. Lorraine Pintal n’y croit pas. « Les gens ont besoin d’avoir un contact humain, d’être en communion avec les comédiens et de se voir vivre à travers eux, dit-elle. Aujourd’hui comme au temps des Grecs, le théâtre opère une véritable catharsis sur le public. »

Une catharsis qui a d’ailleurs déchaîné les passions du Québec entier en avril. La polémique autour de la venue du rockeur français Bertrand Cantat, condamné en 2003 pour l’homicide involontaire de sa compagne, l’actrice Marie Trintignant, a enflammé la province. Invité par son ami Wajdi Mouawad à faire partie de la distribution du cycle Des femmes, d’après trois pièces de Sophocle, Cantat devait être présent en 2012 au TNM.

Dès la présentation de la saison 2011-2012, le 4 avril, le tollé est violent, frappant de plein fouet la patronne du théâtre, alors que le dramaturge libano-québécois garde le silence. Seule au front, elle défend le « choix artistique » du metteur en scène et déclare « faire un geste humain » en accueillant Cantat. Mais les attaques enflent, assorties de menaces de désabonnement, le public québécois refusant d’« applaudir un assassin ».

Ce n’était pas la première tempête qu’essuyait Lorraine Pintal au TNM. À l’automne 1999, le même Wajdi Mouawad lui en avait déjà fait voir de toutes les couleurs. Écœuré par la présence sur scène, avant le lever de rideau, de pancartes de commanditaires (Hydro-Québec, entre autres, également propriétaire du bâtiment), il déverse son fiel dans le programme de son Don Quichotte. Fantasmant sur l’idée de « pisser et chier » sur ces pancartes, il incendie les « pétasses argentées », les « connards assurés » et les « gros tas cellularisés » qui s’imaginent que le théâtre, « dans un pays si monstrueusement en paix, doit être un lieu de divertissement ».

Au nom de la « libre circulation des idées », Lorraine Pintal autorise la publication de ce brûlot dans le programme, le défend même devant son conseil d’administration. Mais elle y rétorque dans la page d’à côté, fustigeant la « violence gratuite » de la « décharge littéraire » de Mouawad et expliquant que le recours à la commandite est devenu indispensable en raison du désengagement de l’État.

Même si le TNM est le théâtre le plus subventionné du Québec, seulement 30 % de son budget de sept millions de dollars est de source publique, contre 52 % en 1992. Le financement privé, que la DG est allée chercher à coups d’activités-bénéfice et de commandites, correspond à 15 % du total (1,1 million de dollars).

Mais le financement privé ne suffit pas. Il faut aussi vendre des billets et, chaque soir, remplir la salle à 80 % pour éviter le déficit. Ce qui représente environ 20 000 spectateurs par pièce (à raison de 25 représentations chacune), six fois par saison. Pour y arriver, Lorraine Pintal s’efforce d’équilibrer la programmation entre des classiques garants de succès (comme Le bourgeois gentilhomme, de Molière) et des pièces moins accessibles (comme La charge de l’orignal épormyable, de Claude Gauvreau, mise en scène par Pintal en 2009). Résultat : depuis cinq ans, l’assistance moyenne est de 82 %, et il faut ajouter des représentations supplémentaires à la plupart des spectacles.

Jamais de four ? « Pas depuis les rénovations, en 1996 », répond la DG, qui vient de déposer une demande de subvention au minis­tère de la Culture, des Com­munications et de la Condition féminine du Québec pour procéder à la phase 2 des travaux et agrandir le théâtre en 2012. Des rénovations de 13 millions de dollars (dont 10 % provenant du privé). Si le nombre de fauteuils ne bougera pas, Lorraine Pintal prévoit élargir le hall (souvent embouteillé), agrandir les foyers et ajouter une seconde salle de répétition.

On a souvent reproché – et on reproche encore – à Lorraine Pintal de privilégier la rentabilité au détriment de l’art. L’ex-critique de théâtre au Devoir Robert Lévesque, qui a suivi toute sa carrière au TNM, déplore sa programmation « populiste » et sa façon d’offrir du « tourisme théâtral », « dénué d’approfondissement ». Et il éreinte ses mises en scène « sans audace ».

« Le TNM manque de ligne directrice forte », observe Josette Féral, professeure à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM et auteure de nombreux ouvrages. « Plutôt que de former le goût du public et de lui faire découvrir de nouvelles formes théâtrales, on l’installe dans l’ultraconnu. »

Si elle admet que certaines pièces sont de facture plus traditionnelle, Lorraine Pintal entend « dépoussiérer les classiques » et « amener le public ailleurs » chaque fois que c’est possible. « Sur la centaine de spectacles présentés depuis 20 ans, beaucoup sortent des sentiers battus, tant sur le plan de la scénographie que du texte et de la mise en scène. » Par ailleurs, l’ajout de la seconde salle de répétition lui permettra de créer le « petit TNM » dont elle rêve depuis plusieurs années. « Pour faire découvrir des spectacles plus expérimentaux – une jeune compagnie, un metteur en scène émergent, un texte de création – à une centaine de spectateurs chaque soir. »

Communicatrice-née, Lorraine Pintal fait sa première apparition publique à sept ans, à l’émission pour enfants Domino, à Radio-Canada, dans laquelle Claude Léveillée interprète le clown Clo-Clo. À 11 ans, elle entre au Conservatoire Lassalle, où elle apprend la diction et donne des récitals de poésie. Inscrite dans une troupe de théâtre parascolaire, elle décroche, à 15 ans, un stage d’art dramatique à Orford, lors duquel les comédiens Guy Hoffman, Jacques Zouvi et Yvon Thiboutot la convainquent de son talent de comédienne.

Née à Plessisville, elle grandit à Granby. Troisième fille d’une famille de quatre enfants qui espérait un garçon (lequel viendra plus tard), Lorraine joue son premier rôle dès sa naissance : celui du « fils de la famille ». Toute jeune, elle accompagne son père, agronome, à la chasse et à la pêche, et devient experte dans le baseball. Admise au Conservatoire d’art dramatique de Montréal à 16 ans, elle se heurte à la volonté de son paternel, qui l’oblige à terminer d’abord son cégep. « J’étais tellement frustrée et déprimée que je suis quasiment devenue délinquante ! J’ai fini mon cégep, mais en passant mes fins de semaine à faire la fête à Mont­réal. » Avant d’entrer enfin au pres­tigieux établissement, l’année suivante.

Avec des amis du Conservatoire, Lorraine Pintal cofonde La Rallonge en 1973, où elle se consacrera à la création collective durant 15 ans. Tout en signant des mises en scène pour divers théâtres (80 à ce jour), en réalisant des séries télé (comme Montréal P.Q., en 1990-1992, à Radio-Canada)… et en mettant au monde, en 1984, sa fille unique, Maude, aujourd’hui designer d’intérieur.

SUITE DE L’ARTICLE >>




Deux mises en scène de Lorraine Pintal au TNM : Ha ha !…, de Réjean Ducharme, saison 1989-1990 (Photo : Y. Renaud), et, à droite, Les oranges sont vertes, de Claude Gauvreau, saison 1998-1999 (Photo : P. Desjardins).

Quant à son rêve de devenir comédienne, Lorraine Pintal le met de côté. « J’étais condamnée à jouer des servantes ou des soubrettes, confie-t-elle à La Presse en 1999. Je n’avais pas le physique d’une jeune première ni celui d’une grande tragédienne, et ça commençait à me miner. » En 2000, elle tiendra toutefois à monter sur les planches du TNM pour trois petits rôles, sous la direction d’Yves Desgagnés, dans Le songe d’une nuit d’été, de Shake­speare. « Pour sentir le public et connaître la vie des acteurs de soir en soir. »

Pour Pascale Montpetit, qui a joué sous sa direction dans deux pièces de Claude Gauvreau, Lorraine Pintal est une guerrière. « Elle voit tout comme un défi, et non pas comme une malédiction ou une bénédiction. »

Sa fille est d’accord. Si, à l’adolescence, Maude a reproché à sa mère de « faire passer son travail avant la famille », elle ne lui en veut plus depuis longtemps. Et parle d’une mère motivante, qui lui a donné beaucoup de liberté. « Elle est toujours de bonne humeur, à l’écoute et capable de se mettre à la place des autres. Elle a une énergie que moi-même je n’ai pas, à 27 ans ! »

Omniprésente au TNM six jours sur sept, de 9 h à 20 h (elle manque rarement le lever de rideau), Lorraine Pintal essouffle parfois son entourage. « C’est une femme d’action, à l’empor­te-pièce, un mouvement perpétuel, dit le comédien et metteur en scène Normand Chouinard, qui la connaît depuis 35 ans. Elle fonce, mais des fois, faut mettre les freins ! » Des freins qu’elle a dû actionner au printemps 2010, condamnée à deux mois de congé forcé en raison de troubles liés à la vésicule biliaire. « Elle a recommencé à travailler aussitôt après, et au même rythme, raconte le comédien James Hyndman. Sa vitalité est phénoménale. »

Visage nu, sans fard, tignasse blond cendré savamment ébouriffée, elle affiche une forme resplendissante. Adepte du vélo et du yoga, cette sportive à la taille de guêpe s’entraîne chaque semaine et surveille son alimentation – beaucoup de salade, très peu d’alcool. Depuis que son amoureux, Christian Yaccarini, PDG de la Société de développement Angus, est dans sa vie (bientôt cinq ans), elle prend mieux soin d’elle. « Il lui a appris qu’il n’y a pas que le travail dans l’existence, mais aussi le plaisir ! » dit Maude Pintal. La patronne a même appris à déléguer.

Cet été, elle s’est octroyé un mois de vacances en Grèce, après avoir assisté, à Athènes, à la présentation de la trilogie Des femmes, mise en scène par Wajdi Mouawad… et avec Bertrand Cantat dans le chœur. « J’ai trouvé sa musique et sa présence sur scène d’une puissance exceptionnelle. C’est très audacieux de la part de Wajdi de faire vibrer le texte de Sophocle sur un rythme rock très hard. Et très contemporain comme approche. »

Et leurs relations ? Très bonnes. Pintal est tout sauf rancunière. « Ce qui compte, c’est le talent », estime-t-elle. « Lorraine a une grande noblesse d’âme, dit Pascale Montpetit. Elle place toujours l’art au-dessus des personnalités. Peut-être qu’elle a des préférences, mais elle ne les exprime jamais et n’a aucune liste noire. »

Ceux qui estiment que Lorraine Pintal a fait son temps et qui trépignent à l’idée de la voir partir devront patienter. Pas question pour elle de rater le 60e du TNM. Et encore moins de louper les travaux qui démarreront l’an prochain. « Je dis toujours qu’on a l’âge de ses projets. D’ici là, je ne me pose pas trop de questions. » À moins d’un coup de théâtre, Lorraine Pintal ne sortira ni côté cour ni côté jardin avant 2014.

LA SAGA CANTAT-MOUAWAD CONTINUE >>

LA SAGA CANTAT-MOUAWAD CONTINUE

Bertrand Cantat sur scène à Cenon (France), en juin dernier.
(Photo : Jean-Louis Fernadez)

Nul ne sait sous quelle forme le cycle Des femmes sera présenté au TNM. « C’est un work in progress qui va encore évoluer », dit Lorraine Pintal. Au Festival d’Avignon, où la trilogie a été jouée en juillet, Bertrand Cantat n’était pas présent physi­quement, mais par la musique, qu’il a composée, et par sa voix, ses solos ayant été pré­enregistrés. Ce devrait aussi être le cas à Montréal – d’autant que les critiques européens, que la pièce a laissés plutôt tièdes, ont encensé la voix tragique du chanteur déchu.