Louis-Jean Cormier sort de l’ombre

Nouvelle coqueluche des Québécois depuis sa performance de coach à l’émission La voix, l’auteur-compositeur-interprète Louis-Jean Cormier décoche quelques flèches au monde du showbiz.

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En plus de briller dans sa carrière solo, Cormier s’illustre comme réalisateur d’albums auprès d’artistes comme Lisa LeBlanc et Marie-Pier Arthur. Et son groupe Karkwa ? «Il n’est pas mort. Mais on n’a pas de projet dans un avenir rapproché.» – Photo : André Cooke / Flickr

La dernière fois que j’ai vu Louis-Jean Cormier, il venait de donner son ultime spectacle avec Karkwa — le groupe chouchou des mélomanes, mais inconnu du grand public — après 15 ans de carrière. Au Métropolis, où la fête se poursuivait entre musiciens et proches, il y avait du mousseux et de la bière en abondance, des embrassades, des yeux rougis par l’émotion. Un chapitre prenait fin.

Deux ans et demi plus tard, voilà Louis-Jean Cormier propulsé dans une autre dimension. Sa participation comme coach à La voix, à TVA, a fait de lui la coqueluche de bien des Québécois. Deux millions et demi de téléspectateurs chaque semaine l’ont regardé prodiguer ses conseils aux aspirants chanteurs. Résultat : son album solo, Le treizième étage, couronné au Gala de l’ADISQ, a grimpé au sommet des palmarès ; ses chansons tournent enfin à la radio commerciale ; le nombre d’invitations à jouer dans des festivals cet été a explosé. Lui, le chantre de la musique indépendante, avalé par le star-system ?

Il m’a pourtant paru inchangé lorsque j’ai cassé la croûte avec lui dans une sandwicherie du Vieux-Montréal en avril : franc, parfois intense, un brin cabotin, les cheveux en bataille et la bouille mal rasée. « Je fais ce métier plus ou moins dans l’ombre depuis longtemps, alors le fait d’atteindre des sommets de popularité en un très court laps de temps, ça n’attaque pas ma condition artistique, le créateur en moi », m’a-t-il dit ce midi-là, quelques jours avant de partir en escapade dans les Caraïbes avec sa conjointe et agente, Krista Simoneau, et leurs deux enfants. « Je suis dans une position luxueuse. Les gens vont probablement prêter attention au prochain disque que je vais sortir. J’ai le goût de les surprendre en faisant quelque chose de plus “fucké”. »

Un pied dans le vedettariat, l’autre dans la chanson alternative, Louis-Jean Cormier jette des ponts entre des univers qu’on pourrait croire inconciliables. Mais qu’il renouvelle ou non l’expérience de La voix l’an prochain, il n’a aucune intention de rentrer dans le rang pour plaire à son nouveau public. Au contraire : il semble prêt à secouer la baraque.

Comment vivez-vous la fin de l’aventure de La voix ?

Je suis excité, soulagé, content. J’ai eu beaucoup de plaisir, mais ça a envahi ma vie quotidienne. Dès que j’entre quelque part, j’entends des chuchotements, des gens qui murmurent mon nom. Je vais chercher ma fille à la garderie et tout le monde veut mon autographe. Je me fais prendre en photo dans le rayon des surgelés. Dernièrement, j’ai signé des seins.

D’un autre côté, ça m’a fait du bien sur le plan personnel. Ça m’a fait réaliser que j’étais plus à l’aise que je ne le pensais pour m’exprimer en public.

Vous vous étiez donné pour mission de faire passer certains messages à l’émission ?

Il y a des lignes directrices que je voulais transmettre. Pour interpréter une chanson, ce n’est pas tout de dire : « Je chante bien. » Il y a beaucoup de gens qui ne cherchent qu’à s’extasier : « Wow, elle chante bien, elle fait des vocalises comme Mariah Carey ! » Ça, pour moi, ça tombe dans la catégorie du karaoké. Un chanteur se doit d’être un artiste complet, d’avoir une identité à lui.

Il y a des gens à la voix unique qui n’ont pas l’intelligence du texte. La chanson restera toujours proche du théâtre : j’ai un propos à livrer et j’aimerais que le public vive des émotions à travers ce que je lui dis plus qu’avec mes fioritures vocales.

Les concurrents ont régulièrement interprété des morceaux en anglais cette saison. Est-ce risqué de chanter dans une langue qui n’est pas la sienne ?

Beaucoup le font, parce que c’est une porte de sortie. Et quand ils chantent en français, ils vont, par exemple, prendre une inspiration en plein milieu d’un mot super-important. Alors on voit qu’ils n’ont pas conscience qu’ils sont en train de nous parler. J’ai trouvé excitant de défendre cette approche dans une émission qui ne véhicule pas cette vision-là a priori.

Votre choix d’envoyer en finale le rockeur Rémi Chassé au lieu de la diva Valérie Daure a été fortement critiqué sur les réseaux sociaux.

Quelqu’un a même écrit que j’étais raciste, parce que j’ai éliminé une femme noire. Michel Therrien laisse parfois P.K. Subban sur le banc : est-ce que ça fait de lui un raciste ?

Rémi et Valérie, je les aimais autant tous les deux. Mais il y avait peut-être une part de provocation dans mon geste. Je veux que les gens comprennent que Bob Dylan, par exemple, est un mauvais chanteur mais un excellent artiste de la chanson, qui nous fait lever le poil sur les bras ! À travers certaines faiblesses et fragilités, il y a de l’émotion qui passe. Et même si l’émission s’appelle La voix, c’est toujours celui qui transmet le plus d’émotion qui devrait gagner, parce que les gens, de toute manière, vont aller là où il y a de l’émotion.

Vous qui avez roulé votre bosse dans les bars de province, qui avez peaufiné votre art inlassablement avant de connaître du succès, avez-vous un malaise avec la célébrité instantanée ?

J’étais beaucoup plus capable de gérer cette nouveauté dans ma vie que les candidats, qui, eux, arrivaient de leur sous-sol. Ça m’a fait réfléchir. On joue avec la vie personnelle de gens qui, du jour au lendemain, vont se retrouver ou bien avec une carrière qui roule, ou bien, la plupart du temps, en chute libre. Pouf ! Retourne dans ton patelin.

Ça me fait peur, l’idée que la télé est un dieu pour Monsieur et Madame Tout-le-monde. Recevoir des messages haineux pour avoir écarté telle petite fille de 15 ans. J’ai eu envie de répondre : je pense qu’elle mérite de finir son secondaire normalement et de grandir un peu. Pourquoi voulez-vous en faire l’enfant chérie du Québec, alors que vous la laisserez tomber pour une autre fille de 15 ans l’année prochaine ?

Y a-t-il des gens de votre milieu, des collègues qui vous ont reproché votre participation à l’émission ?

Oui. Mais ces shows-là existent et vont toujours exister. Si on me donne la possibilité de m’infiltrer et de changer le contenu de l’intérieur, d’apporter quelque chose de nouveau, qui soit plus représentatif de ce qui se fait dans le milieu de la musique au Québec, eh bien je pense avoir, comme artiste, une certaine responsabilité d’y aller. Boycotter ce genre d’émission, en 2014, quand les gens n’achètent plus beaucoup de disques, est-ce une bonne idée ? J’aimerais ça, moi, allumer la télé et voir Olivier Langevin ou Avec pas d’casque parler de musique, réfléchir sur le sujet. Je ne les vois jamais. Alors, si on m’offre la tribune, pourquoi ne pas la prendre ?

C’est une fierté pour moi d’avoir réussi à faire chanter plein de choses aux candidats, de Galaxie à Alex Nevsky en passant par Gaston Miron.

Comment conciliez-vous des activités aussi diverses que votre carrière solo, La voix et la réalisation d’albums pour d’autres artistes ? Vous avez aussi lancé, sur disque et sur scène, La symphonie rapaillée, troisième volet de l’adaptation musicale de l’œuvre de Gaston Miron. Ces démarches s’harmonisent-elles ?

Tout est cohérent, dans la mesure où la racine est la même — en l’occurrence, ma vision de la chanson est respectée dans toutes ces facettes de ma carrière.

La symphonie rapaillée a été comme un exutoire, parce que je faisais de la musique vraiment « fuckée » avec un orchestre symphonique en même temps que je montais des numéros plutôt people à La voix. Ça représente peut-être les deux extrémités de mon éventail.

Vous vous considériez d’ailleurs comme le plus pop des membres de Karkwa…

Oui. Je n’ai donc pas eu l’impression de me travestir en allant à TVA. Mais j’ai toujours déploré le fait que c’est une grosse machine, qui envoie chez les disquaires des produits nés d’une expérience télévisuelle. Quand on roule sa bosse dans l’ombre, on peut être porté à trouver ça injuste.

Le plus difficile dans ma décision de participer ou non à La voix a été de passer par-dessus certains jugements que je portais sur Star Académie. Je trouve le concept de La voix meilleur, plus divertissant. Ça fait moins « on vend des disques issus du show de télé, on part en tournée, on remplit 18 fois le Centre Bell ». C’est un peu plus sobre sur ce plan.

Les ventes d’albums déclinent et la part de marché de la production québécoise recule depuis quatre ans. Cela vous inquiète-t-il ?

Je ne suis pas du tout inquiet pour la création. Il y a de plus en plus de disques vraiment intéressants qui sortent. Je suis davantage préoccupé par la gestion, les rouages économiques de l’industrie de la musique.

Le fait que les disques ne se vendent plus, ce n’est pas un problème, c’est une métamorphose. Le vrai problème, c’est que le milieu, les médias bougent beaucoup plus vite que les institutions publiques. C’est de plus en plus facile de faire un disque qui a du bon sens avec peu de moyens, mais les subventions gouvernementales sont encore concentrées dans la production de disques, bien plus que dans la diffusion en spectacle. Et moi, plus ça va, plus je pense que la promotion d’un artiste, c’est en spectacle qu’elle se fait.

Malgré toutes les plateformes numériques de diffusion ?

C’est en spectacle qu’on découvre si un artiste mérite la palme. Au Moyen Âge, il n’y avait pas de disques, il y avait des troubadours, et tout ce qui comptait, c’était de savoir s’ils étaient bons sur scène. Aujourd’hui, ça devient même un préalable. Son argent, l’artiste ne le fait presque plus en vendant des disques. C’est en spectacle qu’il le gagne.

L’accès gratuit à la musique sur Internet force-t-il aussi les artistes à trouver de nouvelles sources de financement ?

Ils sont beaucoup plus portés à accepter le placement de leurs chansons dans des publicités. Je n’ai rien contre, je l’ai fait moi-même. On se fait parfois reprocher d’être subventionnés à l’os, on se fait dire que c’est le contribuable qui nous fait vivre et que si on n’est pas assez bons pour vivre de notre art, on devrait faire autre chose… Puis, on se fait chier dessus quand on accepte de l’argent du privé qui va nous permettre de produire nos prochains disques, justement sans toucher aux fonds publics.

Les radios commerciales en font-elles suffisamment pour promouvoir la musique québécoise ?

Il n’y a pas forcément de lien de cause à effet entre la présence à la radio et la vente de disques ou de billets de spectacles. Aujourd’hui, les médias sociaux offrent aux artistes un contact direct avec le public, une tribune incroyable pour se promouvoir presque gratuitement. Alors, parler des radios commerciales en 2014, c’est comme parler d’un Walkman.

Ce que je trouve bizarre, c’est que l’ADISQ leur accorde encore une certaine importance. Afin d’être en lice pour le Félix de la chanson populaire de l’année, par exemple, le titre doit être recensé dans les palmarès radiophoniques. Prenez la chanson « Aujourd’hui, ma vie c’est d’la marde », de Lisa LeBlanc : tout le monde la connaît. Pour moi, c’était évident que c’était la chanson de l’année. Mais comme elle n’a jamais joué à la radio, elle n’était même pas finaliste.

Je ne veux pas créer de la bisbille, mais je pense qu’il y a des révolutions à faire dans tous les domaines — autant dans les ministères culturels que dans les syndicats, les associations professionnelles, l’Union des artistes, la Guilde des musiciens, l’ADISQ. Et j’ai le goût de m’impliquer.

Si vous aviez une baguette magique, que changeriez-vous dans le milieu de la musique québécois ?

Je serais porté à m’inspirer de la danse ou du théâtre. Actuellement, en musique, les subventions sont versées aux producteurs, et ce sont les artistes qui cognent à leurs portes en espérant en trouver un qui accepte de produire leur disque. Les producteurs, eux, reçoivent leur chèque du gouvernement, ils mettent telle somme dans la carrière d’un artiste et tant dans celle d’un autre, ils déclarent ce qu’ils ont fait avec les fonds et ils en reçoivent plus ou moins l’année suivante. Et le seul qui prend un risque dans toute cette entreprise, c’est l’artiste, qui quitte son gagne-pain pour pouvoir se consacrer à la chanson.

En danse, c’est l’inverse : c’est le créateur qui reçoit les fonds. Il a alors les moyens et le loisir de décider qu’il veut travailler avec un tel comme agent, un tel à la production, etc. Ces gens-là sont payés et ils ont un rendement à donner. Si on inversait les rôles de cette manière, ça redonnerait peut-être à l’art ses lettres de noblesse. Ça permettrait à l’artiste de faire vraiment ce qu’il a en tête.

* * *

L’argent et les votes de Saint-Tite

Émission la plus populaire du petit écran au Québec en 2013, La voix a continué de dominer les ondes en 2014. Environ 2 800 000 personnes — soit près d’un francophone sur deux — ont regardé la finale, au cours de laquelle le jeune chanteur country Yoan Garneau a été élu « voix du Québec » par les téléspectateurs.

Combien d’entre eux ont exercé leur « droit de vote » ? Secret d’État : les Productions J, qui produisent l’émission, refusent de dévoiler les chiffres. Mais à un dollar le vote, la cagnotte amassée devait être jolie.

Si la limite était fixée à trois votes par personne, rien n’empêchait les plus enthousiastes, dans les foyers « branchés », de contourner cette règle en se prononçant à la fois par téléphone fixe, par téléphone mobile, par illico (l’enregistreuse numérique de Vidéotron), par texto et par Internet.

Selon nos sources, les résultats du vote ont d’ailleurs grandement varié en fonction du mode de scrutin utilisé. La candidate Renée Wilkin aurait obtenu plus de votes « traditionnels » (par téléphone).

Yoan Garneau aurait toutefois obtenu la part du lion des votes exprimés par texto — les jeunes filles possédant un téléphone cellulaire forment, semble-t-il, une redoutable base électorale.

Sur les réseaux sociaux, où La voix a aussi battu des records de popularité, la victoire de Yoan Garneau a soulevé les passions… et quelques railleries.

Faisant écho au discours controversé de Jacques Parizeau le soir de la défaite du Oui au référendum de 1995, @Mathieu Bed a écrit sur Twitter : « C’est vrai qu’on a été battus, au fond, par quoi ? Par l’argent, puis des votes de Saint-Tite, essentiellement. »

Jonathan Trudel

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« Aujourd’hui ma vie c’est de la marde » a ÉNORMÉMENT joué dans les radios l’été de sa sortie, autant les gros réseaux (CKOI, NRJ) que les petits. Le milieu artistique se plaint sans cesse sur les radios mais n’a rien syntonisé depuis 6 ans…
SVP regarder les charts avant d’affirmer des choses comme ça, ça n’aidera personne et rendra les radios amères de lire ça. Je lisais encore récemment dans le Voir que Peter Peter n’avait aucun succès dans les radios commerciales, alors que son « Carousel » était dans le top 30 BDS. Pas motivant pour les directeurs musicaux qui poussent dans le bon sens mais qui se font critiquer par des gens mal-informés. Ha cette inébranlable mauvaise foi envers la radio!

Je n’ai pas beaucoup entendu la chanson de Lisa Leblanc dans les radios commerciales, où ça jouait beaucoup c’était à Radio X et à CHYZ 94,3 à Québec.

À Québec certes, la station NRJ de la capitale (seul « radio commerciale » de la ville si on peut les qualifier ainsi) fait bande à part du réseau, et est beaucoup plus « boom boom » notamment à cause de l’absence de stations comme Virgin ou CKOI, à Montréal par exemple.

Dans la métropole la chanson s’est fait une place enviable autant à CKOI qu’à NRJ (réseau provincial)… bref.

Quoiqu’il en soit, le terme « n’a jamais joué à la radio » évoqué par LJ Cormier me laisse perplexe…