Louise Penny, la femme qui tue

De son village, en Montérégie, Louise Penny décape la société québécoise dans des polars qui deviennent des best-sellers aux États-Unis. Bury Your Dead plonge le fer dans la plaie identitaire. Et Champlain est au cœur de l’intrigue !

Louise Penny, la femme qui tue
Photo : J.-F. Bérubé

Depuis cinq ans, l’un ou l’autre des romans à suspense de Louise Penny, parfois deux, voire trois en même temps, tous gavés de louanges et lourdement chargés de prix (encore en septembre, les prestigieux Macavity et Anthony Awards), figurent au sommet des palmarès d’Amérique et d’Europe. L’intrigue de Bury Your Dead, sixième du cycle de Three Pines, qui paraîtra bientôt en français, se passe au Québec, comme toutes les histoires qu’a bâties cette ex-journaliste de la CBC originaire de Toronto, aujourd’hui établie dans les Cantons-de-l’Est.

On se retrouve donc au cœur d’une société bilingue, divisée, traversée par des doutes, des colères, des reproches et des remords. Au centre de l’action, il y a comme toujours le sympathique Armand Gamache, inspecteur-chef de la Sûreté du Québec, Section des homicides.

Plus que tous les autres romans de Louise Penny, Bury Your Dead est profondément inscrit dans l’histoire intime, réelle ou fantasmée, des Québécois. Rarement s’est-on ainsi penché sur les rapports ambigus qu’entretiennent Anglos et Francos avec une histoire et un territoire qui leur sont communs, mais dans lesquels pourtant il leur arrive de se perdre, de s’ignorer les uns les autres.

Dès les premières pages, on apprend que l’archéologue amateur Augustin Renaud a été assassiné dans le sous-sol de la bibliothèque de la Literature and History Society, où se réunissent les membres de la petite, frileuse, hautement raffinée communauté anglophone, charmant reliquat qui vit au cœur du Vieux-Québec. Renaud cherchait le tombeau de Champlain, et certains indices permettent de croire qu’il était sur le point de le trouver. Dès lors, la machine à rumeurs et les médias s’emballent. Anglos et Francos, fédéralistes et séparatistes, pros et amateurs se dressent les uns contre les autres, inquiets, jaloux, tous suspects.

L’actualité a rencontré la romancière francophile un matin de septembre, dans un café de Westmount.

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Comment vous est venue cette idée de bâtir un thriller autour de la dépouille introuvable de Champlain ?

Deux rencontres. La première, celle de René Lévesque, pas le politicien, mais l’archéologue qui, pendant des années, a cherché le tombeau de Champlain. C’est beaucoup à partir de lui que j’ai construit mon Augustin Renaud. Lévesque était un personnage très haut en couleur, un peu fou sans doute, et qui avait quelque chose de douloureux. Toute sa vie, il est allé de déception en déception. Il est mort en 2007, sans avoir retrouvé Champlain. Comme si on avait fait disparaître le fondateur de Québec ou qu’on le tenait caché. Bon départ pour un thriller.

Je rentre d’une tournée de promotion dans l’ouest du Canada et des États-Unis. Tous les gens que j’ai rencontrés croyaient que j’avais inventé cette histoire. Pour les Américains, qui savent où reposent tous leurs présidents, il est inconcevable qu’on ne sache pas, au Québec, où est celui qui a fondé la première ville du pays et que beaucoup considèrent comme le père de la nation.

Ma deuxième rencontre est celle de David Hackett Fischer, historien américain qui a écrit un livre magnifique, Le rêve de Champlain [voir « La vraie nature de Champlain », L’actualité, 1er mai 2011]. Il m’a appris quel personnage énigmatique et mystérieux était celui-ci. On ne sait toujours pas, par exemple, s’il était catholique ou protestant. Certains croient qu’il était le fils naturel d’Henri IV, d’autres affirment qu’il a accompagné dans sa jeunesse des conquistadors espagnols. Bons matériaux pour un thriller.

Mais il y a autre chose de plus personnel à l’origine de Bury Your Dead. Un jour, j’ai pris l’avion à Winnipeg pour me rendre à Québec, où, pendant deux ans, j’allais travailler comme journaliste à la CBC. Je me percevais alors comme une femme à l’esprit ouvert, une professionnelle sûre de ses valeurs et faisant légitimement partie de la majorité anglophone dominante. Quelques heures plus tard, à Québec, je prenais contact avec des membres d’une minorité anglophone au sein de laquelle j’allais vivre ces deux années. J’ai vite découvert qu’il s’agissait d’une minorité menacée, farouchement attachée à son passé, à ses valeurs, à sa langue.

 

On dirait que vous parlez du peuple québécois…

Voilà ma trouvaille, le point de départ de ce roman. La minorité anglophone du Vieux-Québec existe vraiment. Et elle est vraiment menacée. Et quasiment ignorée de la majorité francophone qui l’entoure. Exactement comme celle-ci est menacée et semble perdue dans le grand ensemble anglophone nord-américain, où elle est presque sans voix. L’intrigue policière que j’ai nouée dans ce milieu et autour du personnage symbolique de Champlain n’est qu’un prétexte pour parler de cette réalité et de cette dualité, de ce qu’il y a entre nous de pareil et de ce qu’il y a de différent, surtout de ce que c’est que d’être minoritaire. Entrer dans un monde nouveau, dont on ne comprend pas la langue, est un exercice d’humilité douloureux.

J’ai compris, en arrivant à Québec, où pour la première fois de ma vie j’étais perçue comme une étrangère, ce que le poète W.H. Auden [1907-1973] voulait dire quand il a écrit dans une élégie à la mémoire de l’écrivain irlandais William Yeats : « Mad Ireland hurt you into poetry » [l’Irlande démente en te blessant t’a fait poète]. En me blessant, en m’ignorant et en me forçant à changer, à apprendre une autre langue, Québec m’a amenée à la poésie, à la paix, à l’amour. J’ai vécu une véritable catharsis, un bouleversement émotionnel très intense. Et peu à peu, je me suis sentie chez moi dans ce monde nouveau. C’est cela que j’ai voulu raconter en filigrane dans ce livre.

Pourquoi avoir mêlé un être controversé comme Charles Chiniquy à cette histoire de Champlain ?

Parce qu’il est controversé, justement. Chiniquy était un prêtre catholique, francophone, apôtre de la tempérance, extrêmement populaire dans les années 1840. Mais il était peut-être trop indépendant d’esprit. Il s’est brouillé avec les autorités religieuses et s’est converti au protestantisme ; il s’est marié, il a eu des enfants, il est parti vivre aux États-Unis. Les francophones le considèrent donc comme un apostat, une âme perdue ; pour les anglophones, il fait figure d’homme libre. J’ai choisi de le mêler à mon histoire pour cela, justement, parce qu’il est un révélateur des perceptions souvent diamétralement opposées qu’ont les communautés culturelles des mêmes réalités, des mêmes personnages.

 

Vous avez reçu quatre années de suite le prix Agatha, décerné au roman policier de tradition britannique. On vous présente comme la fille spirituelle d’Agatha Christie. Vous sentez-vous bien dans cette filiation ?

J’ai beaucoup lu Christie. C’est avec elle que j’ai appris à cons­truire de bonnes intrigues, à les tresser et à les dénouer. Mais elle ne développait pas beaucoup ses personnages. Les plus articulés, Hercule Poirot et Miss Marple, sont bien sympathiques, ils ont quelques petites manies, mais ils n’ont pas vraiment d’états d’âme, jamais de bles­sures, pas de doutes. Georges Simenon m’a amenée ailleurs. Il a une manière unique, à la fois réaliste et poétique, de recréer l’atmosphère des villes et des milieux sociaux où il campe ses histoires. Et son héros, Maigret, se laisse imprégner par ces atmosphères, il se laisse mener par ses intuitions et ses impressions. Et c’est ça qui m’intéresse, les émotions, les hésitations, les erreurs que font les personnages. Je m’attache presque physiquement à eux et aux lieux qu’ils fréquentent. Ce qu’ils mangent, comment ils s’habillent, ce qu’ils lisent…

La poétesse américaine Emily Dickinson disait qu’un roman ou un poème, c’était comme un navire. Quand on monte à bord, on part pour un autre pays. Moi, tous les livres que j’écris ont une même destination, le Québec. Je tiens à ce que mes lecteurs voient ses paysages et ses visages, qu’ils perçoivent son accent, ses couleurs et ses odeurs.

Votre héros, Armand Gamache, est maintenant un emblème de la littérature policière, comme Poirot ou Maigret. Il est dans la force de l’âge, beau, fort, brillant, parfaitement bilingue, capable de s’émouvoir, de pleurer. Seriez-vous amoureuse de lui ?

Gamache, c’est Michael [Whitehead, hématologue à l’Hôpital de Mont­réal pour enfants], mon mari, l’amour de ma vie. Tous mes personnages sont inspirés de per­sonnes réelles. Un roman­cier est une sorte de Fran­kenstein. Comme lui, on fabrique des personnages avec des morceaux de vraies personnes qu’on rencon­tre dans la vie. Ou que l’on emprunte à l’his­toire. Même chose pour les lieux. Three Pines, le village anglophone que j’ai créé au cœur des Cantons-de-l’Est, est un amalgame, un collage d’éléments que j’ai ramassés autour de chez moi.

 

Dans Bury Your Dead, il y a deux meurtres, auxquels on n’assiste pas, et des terroristes, dont on ne voit jamais le visage et dont on ne connaît pas vraiment les intentions…

Pour un auteur de romans policiers, le crime est un simple catalyseur, il sert à déclencher l’action. Ce qui m’importe, au départ, c’est la menace que font peser les terroristes sur la société, pas leurs motivations. Hitchcock savait cela, que les portes fermées sont plus terrifiantes que les portes ouvertes. Ce qu’on ne sait pas est toujours plus inquiétant et plus intrigant que ce qu’on sait. Les motivations et les intentions des tueurs, le lecteur ne peut les connaître qu’à la fin du livre, dans les dernières pages. Le thriller est un jeu. Il y a des conventions et des règles à respecter.

 

Pourquoi dédiez-vous vos livres « à ceux qui donnent et à ceux qui prennent une seconde chance » ?

Parce que j’ai eu, moi, une seconde chance dans la vie. Quand je travaillais comme journaliste à Montréal, je vivais dans un milieu très stimulant, très riche intellectuellement. Mais je n’arrivais pas à y être une bonne personne. Quand je suis arrivée dans les Cantons-de-l’Est, où je vis aujour­d’hui, je suis tombée sur des gens drôles, tolérants, cultivés, doux, qui se battent non pas entre eux, mais pour devenir meilleurs. Et comme je suis une personne très influençable, il me semble que je deviens meilleure en vivant parmi eux.

Mais il y a autre chose. Je crois profondément, comme sœur Helen Prejean, auteure de Dead Man Walking [La dernière marche], qu’aucun d’entre nous n’est aussi méchant que la pire chose qu’il a faite. C’est également vrai pour les personnages de mes romans. Je suis incapable d’imaginer que l’un d’entre eux puisse être foncièrement mauvais. Mes livres portent sur la miséricorde et le pardon. À la fin, je suis contente de voir que Gamache arrête mes tueurs et qu’il les envoie en prison. Mais j’espère toujours que les lecteurs, eux, leur pardonnent.

 

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