Ma sœur mange des boules (conte de Noël)

 

En ces temps de réjouissances et autres conduites déraisonnables, je me permets de faire preuve d’immodestie en vous donnant à lire un texte un tit peu trash que j’ai écrit pour la série des Contes urbains, et que le comédien Sébastien René a créé avec un bel aplomb à La Licorne, en 2008. Avec ça, je vous souhaite la santé, l’amour, la paix, des petits oiseaux et des cieux bleus.

Je pars aujourd’hui pour quelques semaines. Si Dieu le veut, de retour ici même à la mi-janvier.

* * *

Ma sœur mange des boules.

Ça lui met plein de sang dans la bouche.

À l’ouvre grande, on voit des affaires qu’on veut pas voir là-d’dans,

surtout la langue coupée avec des éclairs brillants plantés d’dans comme une saucisse farcie de piments.

L’arbre fait pic-pic à côté d’elle qui rit dans le salon, presque toutes les boules sont à terre ou à moitié mangées. Ma sœur à l’a des cheveux d’ange sur elle,

à se gratte, ça lui fait des boutons rouges,

à rit encore plus malade.

Quand à rit ça monte comme la grand-roue,

pis ça reste en l’air à s’balancer, les pieds dans l’vide,

pis ça r’part d’un coup sec,

ça fait shaker les bébelles dans l’arbre, c’est beau.

Des fois les boules, à les suce pour enlever leurs couleurs. Quand y en a pus, à les croque.

Ça fait un bruit comme quand on pète une yeule.

Faut lui voir les dents à ma sœur,

rien à voir avec quand était petite avec ses jupes écourtichées pis ses dents fendantes,

à mordait en torpinouche,

à partait avec des morceaux de peau,

comme les brûlots,

aujourd’hui sont aussi abîmées qu’elle on dirait.

Ma sœur à l’aime beaucoup le gros père Noël qui clignote acheté dans la vitrine,

à se colle dessus, à lui fait des simagrées.

À chante fort Ça bergers assemblons-nous,

ça donne mal aux oreilles, est à deux pouces de mon nez,

« Recule » que j’y dis,

à l’avale comme une bonne la dinde pis tous les petits pois qu’elle se penche dessus pour leur parler avant de les manger comme les boules qu’à crache des morceaux sur les murs.

 

Aujourd’hui, c’est spécial de Noël, notre père est mort.

Y est couché sur la table de cuisine.

Ça sent pas les p’tits poissons à cannelle j’vous jure,

mais les p’tits pieds.

Ma sœur à l’a peigné, j’y ai mis ses souliers.

Le peigne y a fait des marques sur le crâne,

ma sœur à lui donne des becs sur le front.

Verra pas jamais le cadeau qu’on y avait trouvé :

un pigeon, un vrai comme autour des poubelles,

on y a mis une corde autour du cou comme il aime.

Son lapin, y avait une corde, son chat à deux pattes aussi, y se promenait avec eux autres dans maison comme des canards.

Depuis septembre qu’on garde le pigeon dans le garde-robe pour lui faire la surprise.

Y est gros comme une poule,

j’y ai attaché les pattes pour pas qu’y se sauve,

pis collé un scotch tape sur le bec pour pas qu’y crie entre ses mangers,

ma sœur y donne des tites tapes sur la tête parce qu’y fait trop de crottes sur les robes de maman qui sont toutes dans le fond du garde-robe depuis que ma sœur les a portées pour faire la belle dans les fenêtres de la maison, pis après à les pas remis sur les supports, à les a jetées dans le fond comme un tas de maman.

 

Maman, ça fait longtemps qu’est morte.

C’est ce que notre père a dit,

on l’a pas vue dans sa tombe et tout ça pour le prouver. Est partie fall ball, ses robes sont restées,

ma sœur pis moi on s’est couchés dans le garde-robe

qui pue les fleurs suries pis la cire à plancher.

On a mis nos joues sur le tissu des robes,

j’ai collé ma zouzoune sur les fesses de ma sœur,

à l’a pété,  maudite cochonne,

pas peur, pas peur, j’ai dit dans son cou.

 

Hier notre père était pas mort, au contraire.

Y est allé chercher l’arbre sur la galerie en gougounes pleines de neige,

y a bardassé pour l’faire entrer dans l’salon.

Y l’a r’gardé pis y a dit : « Tabarouette, t’es lètte »,

y a scié une branche en bas,

pis y a fait semblant de scier les jambes à ma sœur qui mangeait, dans le sac, les pinouches pour accrocher les décorations de Noël.

Y a dit : « Mange don tes crottes de nez comme tout le monde. T’auras pas d’problèmes de constipation. »

Moi je trouvais pus le bœuf pis l’âne de la crèche,

ça s’peut pas une crèche sans bœuf pis l’âne,

c’est comme une dinde sans maman,

ça fait que j’ai reviré à l’envers les boîtes de gugusses,

je cherchais comme un fou le bœuf pis l’âne,

c’est Noël, ma sœur mange des boules, notre père est mort, maman est fall ball, fait que faut la crèche au complet, sinon ousse qu’on va si tout va d’travers.

 

Notre père y avait la face rouge, pis y a dit :

« Ça s’peut-tu ! », pis y est tombé sur la carpette.

Ça peut mourir vite quelqu’un, j’avais jamais vu ça aussi vite.

Ça s’peut-tu, quoi, d’abord ?

« Ça s’peut-tu, quoi ? » que j’y demande à ma sœur.

Ma sœur a rien entendu, à jouait à ravaler ses bas.

Dans c’temps-là, à l’écoute juste ce qui sort de sa p’tite personne.

Des bruits de tuyaux, de vieille tôle qui graffignent toute sur leur passage.

Notre père, y a l’vé les pattes, y a pas eu le temps de mettre nos cadeaux en d’sous l’arbre qui a commencé à perdre ses épines, normal avec ma sœur qui passe son temps à lui brasser la couenne, à rentrer ses branches dans ses culottes, laisse-moi-z’en que j’y crie à ma sœur, c’est Noël bonyenne pour tout le monde, ça veut dire un arbre avec toutes ses membres, pis l’ange au top qui est pas mal décréanché à l’heure qu’y est là.

 

Fait qu’on sera pas beaucoup à Noël c’te année.

Va devoir sortir.

Ma sœur a déjà le coat su’l dos pis la tuque su’l nez.

WO, que j’fais.

On sort pas d’même sans pré-pa-ra-tion.

Faut mettre des affaires dans grand poche.

« C’est raide la ville », disait notre père.

Y ont beau mettre des arbres allumés sur le terrain, Noël c’est la joie sur terre, y s’tuent dans les maisons pour un cadeau trop lètte.

Ma sœur rit comme une cave, à l’a le hoquette à force.

À vient m’licher la joue.

Ça m’dérange pas, c’est moi l’père à c’t’heure,

j’endure le lichage, le riage, le mangeage de cochonneries, c’est moi le père à c’t’heure,

les tapes pis les becs s’il faut, ben capable,

fait que là « Pousse », que j’y dis à ma sœur,

faut j’mette mes bottes,

peux pas aller dehors en bas coudon.

« Y a du sang d’sus », c’est les yeux d’ma sœur qui parlent. À r’garde le dessus d’mes bottes. À s’accote sur sa hanche. « Y a saigné, l’gros toton », que j’dis,

ça sort tout seul comme une fiouze.

J’fais Chut à ma sœur qui rit dans sa barbe, façon de parler.

 

J’ouvre la porte, le vent pince,

depuis l’temps qu’on est pas sortis que j’dis à ma sœur, j’tais en queue d’chemise me semble la dernière fois,

tu mangeais des vers de terre avec des clous,

respire c’est bon le grand air, le frette dans les poumons, mets-toi-z’en, mets-toi-z’en on sait jamais.

R’garde, j’l’avais dit, r’garde les lumières partout qui clignent sur les maisons.

Attends, on sonne ici, laisse-moi faire, quand j’vas dire bonsoir madame, bonsoir monsieur, joyeux Noël, paix sur la terre, voulez-vous voir c’que le père Noël nous a donné dans notre grand poche, approchez, approchez.

Ça fait que j’sonne.

Y a une p’tite fille de presque rien qui vient à porte dans une robe de poupée pas froissée une miette.

À dit :  « C’est pourquoi ? »

J’y dis : « C’est pour Noël, c’t’affaire, qu’est-ce tu penses ? Veux-tu voir mes cadeaux que j’en ai presque pas vu que notre père est sur la table de cuisine ? »

Pis là y a une voix qui part dans la maison pis qui r’tontit sur la galerie : « C’est qui, ma chouchoune ? »

« C’est rien », qu’à répond la p’tite.

« Qui c’est ? », qu’à m’demande en montrant ma sœur.

« C’est ma sœur », que j’y dis.

« Est pas belle », qu’à m’dit la p’tite fille.

Ma sœur fait la révérence jusqu’à terre comme notre père y a montré.

« Bon ben là faut v’nir chez nous, que j’y dis à la p’tite. On gèle, là. »

« Non », qu’à répond sec, pis à r’ferme la porte sur nous autres.

Ma sœur, j’l’ai pas vu v’nir, à déjà défoncé la porte, pis la vlà au milieu d’la place à manger des boules de l’arbre de Noël de la madame apparue en robe déshabillée, à crie aussi fort qu’la p’tite fille.

J’suis beau, toute ça, propre, poli, juste les ongles un p’tit peu arrachés, pourquoi qu’elles crient, c’est Noël, c’est la joie en famille.

Ma sœur à tire les ch’veux de la madame,

est en train d’y manger ses lunettes.

La madame crie pus pantoute, la p’tite fille non plus,

à fait pipi par exemple, ça coule sur sa jambe.

La madame à dit : « Faites-lui pas mal. »

Ben voyons, ben voyons, on est pas des maniaques, que je pense dans ma tête.

« V’nez chez nous pour le réveillon, que j’dis, on est tu-seuls, ça s’peut pas à Noël être tu-seul. »

Ma sœur tourne autour des deux comme une mouche à marde, à les embrasse, à leur met des guirlandes autour de la tête.

J’y dis de pas en manger, à s’est déjà étouffée avec ces affaires-là.

« Serre pas trop fort, que j’dis, tu vois pas qu’à sont bleues. »

Sans lunettes, la madame est épeurante,

à des gros yeux sortis d’la tête,

la p’tite fille à pus d’façon pantoute.

« Bon, on y va, la compagnie » que j’dis.

La madame pis la p’tite fille bougent pas.

« Harry hop, on file », que j’dis encore.

Bougent pas.

Ma sœur galope autour avec la patente pour éplucher les patates.

D’un coup y a du sang qui sort des bouches.

Ma sœur rit comme une maudite folle.

La madame pis la p’tite fille tombent à pleine face sur l’ventre.

Je vois toute : c’est ouvert tout croche en arrière, du cou jusqu’en bas du dos.

« R’mets ça là-dedans » que j’y crie à ma sœur qui est en train de vider toutes les affaires du corps comme une dinde qu’on y fouille dans le derrière pour la mettre belle pour le réveillon quand on chante Ça bergers assemblons-nous tous ensemble dans la cuisine à côté du gros couteau.

« Ça sort tout seul, t’as pas à forcer », que j’y dis à ma sœur,

quand on entend badaboum-beding-bedang,

quelque chose qui tombe dans l’escalier.

Ça vient d’en arrière pis ça avance, ça avance tellement à part ça que ça arrive en face de ma face.

« T’es qui toé ? », que j’y demande.

« L’homme de la maison », qu’y répond.

Y a les yeux dans guédaille, du vomi sur la chemise, y se rend compte de rien, y s’assit, enlève ses souliers, donne une tape sué fesses de ma sœur qui a l’derrière dins airs à cause des corps de la madame pis de la p’tite fille qu’est en train de pousser sous l’arbre, puis lui y demande « une bière mon ti-loup ».

« Y est chaud », que j’dis à ma sœur.

« Pas sourd, par exemple », qu’y répond l’homme de la maison, la babine molle.

« Et qui êtes-vous d’abord ? Les traiteurs ? »

Ma sœur à lève son pluche-patates haut dans les airs,

j’y dis avec la main Wo Back, pas si vite.

Le monsieur de la maison y a demandé une question, on va y répondre comme notre père nous a appris la politesse.

« Ça c’est ma sœur Clairette, ou Clarinette c’est pareil comme vous voulez, bibi c’est Martin, aléas Morpion. »

Y dit pas un mot sua game.

« On passait pour dire à votre famille ‘Meilleurs vœux pour des fêtes pleines de petits bonheurs’, comme sur la carte c’est écrit, l’avez-vous eue, celle-là, vous, qui est écrit dessus ‘Puisse la magie de Noël embellir vos fêtes et l’année à venir’, c’est de la matante Simone, chaque année à l’écrit la même chose, mais c’est pas son écriture, c’est la machine à dactylo,  la matante c’est la sœur à mon père sur la table de cuisine à l’heure d’aujourd’hui, mais qu’on va mettre dans la chambre si vous venez réveillonner chez nous. »

Ma sœur est rendue qu’à mange des morceaux de la crèche de la madame,

A gosse sur le p’tit Jésus, je pense.

« Arrête de manger, la safre, t’auras pas faim t’à l’heure », que j’y dis à ma sœur.

Je regarde le monsieur de la maison, y répond rien,

on dirait qu’y dort, la bouche ouverte avec de la broue des deux bords.

« C’est pas parce t’es riche que t’es poli », que j’y dis à ma sœur.

Après ça y parleront de la violence des jeunes à tévé, m’as t’en faire.

« Envoye », que j’y dis à ma sœur.

Ni une ni deux, à plante son pluche-patates dans la veine du cou de l’homme de la maison.

Ça pisse sur ses belles culottes d’habit.

Je ramasse un peu la cochonnerie à terre,

j’essuie le sang sur le divan, ça veut pas s’en aller, ça me regarde,

ma sœur à part le couteau électrique de la dinde

pis à commence le réveillon avec la p’tite fille.

« Mets les têtes dans poche quand t’as fini que j’y dis à ma sœur. Ça va faire de la compagnie pour notre père. »

Y a la montre de l’homme de la maison qui fait tic-tac,

une montre sur un bras qui a pus de tête,

ça continue à vivre pareil,

c’est drôle.

En tout cas ma sœur à rit.

À rit.

XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX

Nous v’là r’vnus chez nous avec notre barda.

Ça pue notre père dans cabane.

L’pigeon y est mort dans le garde-robe avec maman.

Rien à manger nulle part, à part les boules à ma sœur.

(On entend une sirène de police.)

« En fin d’compte, on sera pas tu-seuls pour le réveillon », que j’y dis à ma sœur.

À pas l’air contente plus que ça.

À détricote sa tuque qu’à l’en met des bouts dans sa bouche.

« Pas peur, pas peur », que j’y dis. « Chante Ça bergers, envoye, assemblons-nous, envoye, allons voir le Messie… »

Là, y rentre dans maison, le Messie, avec ses bottes, sa calotte pis son fusil à la ceinture…

Pis j’y dis :

« Ma sœur mange des boules.

Ça lui met plein de sang dans la bouche.

À l’ouvre grande, on voit des affaires qu’on veut pas voir là-dedans… »

 

Sapin de 23 m et de 100 000 lumières, Place de l'Université-du-Québec, à Québec

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