«Mad Max», film féministe ?

Les personnages féminins et masculins coopèrent pour atteindre leur objectif… comme on le fait tous les jours, dans la vraie vie. Au cinéma, c’est un vent de fraîcheur.

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Culture

Ce billet est garanti sans divulgâcheur.

Plus de 36 ans après la sortie du premier film de la série Mad Max, le réalisateur George Miller propose un quatrième volet avec Mad Max : Fury Road.

N’étant pas un véritable critique de cinéma, je ne m’étendrai pas trop longtemps sur les qualités ou défauts du film. Je vais tout de même me permettre de dire que Miller vient d’offrir une petite leçon de cinéma. Prenez des notes, réalisateurs de films d’action : faire une longue scène de poursuite où l’on comprend ce qui se passe et qui est où, en train de faire quoi, c’est possible.

Même si c’était étonnamment agréable de voir des camions exploser pendant deux heures, ce n’est pas l’appel de la testostérone qui a réussi à me convaincre d’aller au cinéma. C’est plutôt la mention récurrente dans toutes les critiques et dans tous les articles que Fury Road est un «film féministe». Intrigant.

Alors ? Film féministe, ce Mad Max ? Mouin.

Disons qu’il n’est certainement pas antiféministe, mais le fait qu’on célèbre autant cet aspect de l’œuvre en dit moins sur ce film précis que sur tous les autres films qui se réalisent chaque année.

C’est vrai, Mad Max tourne autour d’un groupe de femmes se délivrant de la tyrannie d’un homme. Elles se libèrent d’elles-mêmes, sans attendre un Homme prodigue. C’est bien.

C’est vrai, Mad Max présente plusieurs personnages féminins forts, des «strong female characters», comme le veut l’expression consacrée en anglais. Mais qu’est-ce qu’un personnage féminin fort ? Et vous souvenez-vous d’avoir déjà entendu tel qualificatif pour désigner un personnage masculin ?

Dans le cas présent, «personnage féminin fort» vaut pour un personnage de femme qui détient des compétences comme conduire un camion, qui peut survivre quelques jours par elle-même et qui sait manier des armes, et dont la fonction dans le scénario n’est pas de tomber amoureuse avec le héros.

Bref, un personnage féminin fort, c’est ce qu’on appellerait tout simplement «un personnage» s’il était joué par un homme.

Au fond, le message de Fury Road quant à ses personnages de femmes, c’est que dans le monde post-apocalyptique qui nous attend inévitablement dans quelques années, les femmes aussi vont tirer du fusil pour survivre. Elles ne se rouleront pas toutes en boule en criant de peur dans l’attente d’être sauvées.

Ce à quoi on ne peut dire qu’une chose : j’espère bien !

Dans le monde réel, ce genre de constat, c’est un peu l’équivalent de déclarer que «les femmes aussi peuvent faire du sport, vous savez». Mais au cinéma, ou même dans la culture populaire en général, c’est presque une révolution.

Il est aussi vrai qu’il y a, dans Mad Max, une égalité entre les personnages féminins et masculins. Elles et ils travaillent ensemble et coopèrent pour atteindre leur objectif… comme on le fait tous les jours, dans la vraie vie. Mais au cinéma, encore une fois, c’est un vent de fraîcheur.

Est-ce Mad Max qui est un film féministe, ou est-ce le reste de la culture populaire qui est vraiment «poche» quand vient le temps de représenter les femmes ?

*   *   *

Connaissez-vous le test de Bechdel ? C’est assez simple. Pour qu’un film passe le test, il doit présenter :

(1) Au moins deux personnages féminins dont on connaît les noms…
(2) qui se parlent entre elles au moins une fois…
(3) d’autre chose que d’un homme.

Il suffirait donc que Suzie lance à Fanny «Pourrais-tu me ramener un sandwich ?», que celle-ci demande «D’accord ! À quoi ?» et que Suzie réponde «Au baloney» pour que le test soit passé haut la main.

Facile, non ? Et pourtant, ils sont nombreux, les films à ne pas obtenir la note de passage.

Le site bechdeltest.com recense les films qui réussissent ou non le test. Selon leur décompte, Steven Spielberg et Martin Scorsese n’y sont arrivés que 25 % du temps. Tarantino fait beaucoup mieux, puisque 75 % de ses films passent le test.

Le graphique ci-dessous présente en gris les films qui ne répondent pas aux trois critères du test de Bechdel. Comme on le voit, même s’il y a une amélioration notable depuis les débuts du cinéma, la barre des 35 % semble difficile à défoncer.

Source des graphiques : Reddit

Comme par magie, quand on met une ou des femmes à l’écriture, la réalisation ou la production d’un film, tout s’améliore, comme le montre ce graphique assez éloquent.

Le problème, c’est peut-être que parmi les 250 films les plus populaires à être sortis en 2012, 9 % étaient réalisés par des femmes, 15 % étaient écrits par des femmes, et 17 % des producteurs exécutifs étaient en fait des productrices.

Le recensement de la New York Film Academy, qui nous fournit ces chiffres, nous apprend également que, dans les 500 films les plus populaires de 2007 à 2012 :

— Moins du tiers des rôles parlants étaient tenus par des femmes ;
— 26 % des actrices se sont retrouvées complètement ou partiellement nues à l’écran à un moment ou à un autre ;
— Seulement 10,7 % des films avaient une galerie de personnages composée à peu près également de femmes et d’hommes. Vous savez, comme dans… «la vraie vie» ?

Ironiquement, Mad Max, le «film féministe», ne passerait pas le test de Bechdel. Il y a bien des conversations entre personnages féminins, mais nous ne connaissons pas leurs noms. À la défense du film, on ne connaît pas le nom des personnages masculins non plus. Même le Max du titre ne dit son nom qu’une seule fois, à la toute fin du film.

*   *   *

Mad Max est donc féministe, mais dans un écosystème cinématographique accro au «principe de la Schtroumpfette».

Le «Smurfette Principle», terme inventé par l’essayiste féministe Katha Politt dans les années 1990, désigne ces produits culturels où tous les personnages ou presque sont des hommes, sauf un. On pense à la Schtroumpfette, à la princesse Leia dans le film Star Wars ou à April O’Neil dans Teenage Mutant Ninja Turtles.

Le corollaire du principe de la Schtroumpfette est que le mâle est la norme et la femme, une déviation de la norme.

Dans la culture nord-américaine, le héros de l’histoire est, par défaut, un homme. Quand ce n’est pas le cas, le film devient une étrangeté.

Prenez la nouvelle version de Ghostbusters, dont le tournage devrait débuter bientôt. Les quatre chasseurs de fantômes vont être interprétés par des femmes. Dans les médias, le film est désormais présenté comme un «all-female Ghostbusters». Eût-il été comme l’original, personne n’aurait songé à le présenter comme un «all-male Ghostbusters», parce que ça va de soi.

Dans ce contexte où la femme est un tiers-monde, une anomalie ou un outil intéressant pour que le scénariste puisse ajouter du romantisme à son histoire, oui, Mad Max est peut-être un film féministe.

Mais dans le monde réel, il s’agit simplement d’un film où les personnages féminins sont des personnes complètes (autant que le permet un film d’action), capables de faire des choses par elles-mêmes.

Tristement, au cinéma grand public, il semble que cela suffise pour être presque révolutionnaire.

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12 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Un film «post apocalyptique» aux effets spéciaux délirants et invraisemblables a sans doute besoin d’une sorte d’effet nouveauté pour générer un «buzz» et attirer une certaine clientèle. Le féminisme sera-t-il cette caution? À part quelques extraits ici ou là, je n’ai pas vu les premiers Mad Max et je ne ferai pas un détour ni ne dépenserai un rond pour celui-ci. Comme il va finir par arriver à la TV et s’il tombe un jour de pluie ou de grand froid, je vais peut-être le regarder. On s’en reparle dans quelques années?? 🙂

J’ai été le voir avec ma blonde. Moi je savais à quoi m’attendre et j’ai adoré. Ma blonde, par contre, s’est ennuyée mais elle savait plus ou moins à quoi s’attendre. On verra se qu’elle pensera d’Ex machina…

Je crois que le film est sexiste. Pour faire hyper simple, il y a des hommes gentils et méchants mais les femmes ne sont que gentilles. Je soupçonne que le but était d’être racoleur afin de tenter de satisfaire un public féminin qui est très peu attiré par ce genre de film.

Bah, pas de quoi en faire tout un plat. J’ai pas mal plus de problèmes avec ça:
http://www.ledevoir.com/societe/education/440201/decrochage-scolaire-quebec-doit-prioriser-les-jeunes-filles

Je n’ai pas vu cette dernière mouture de « Mad Max 4 – Fury Road » qui d’ailleurs aux dernières nouvelles passe le test de Bechdel. Pour un cinéphile comme moi, quand ces films australiens sont sortis, c’était une révélation, beaucoup de personnes découvraient alors le cinéma australien. « Mad Max 3 – Beyond Thunderdome », offrait un très beau rôle à Tina Turner qui signait aussi l’interprétation de la chanson emblématique du film qui s’écoute encore sur les radios.

La question du caractère féministe ou non d’un film ne se posait pas vraiment. Et devrait-elle finalement se poser ? Un auteur doit-il obligatoirement être féministe pour toucher le cœur du public ?

Quoiqu’il en soit, Mad Max a ouvert au monde les portes à d’autres auteurs australiens et non les moindres au chapitre du féminisme, je pense en particulier à Jane Campion.

Ce qui nous ramène à nous poser la question de la fiabilité même du test de Bechdel dont le moindre défaut se trouve expressément dans le choix des films. Lesquels sont très majoritairement issus du registre états-uniens ou de co-productions américaines. Le nombre même des films listés est limité à environ 6000, ce qui est insuffisant, si vous voulez obtenir un échantillonnage convenable au niveau du cinéma mondial.

On trouve certes dans le classement 2015 « La Passion d’Augustine », si ce n’est qu’un rare film — qui n’est certes pas machiste -, ne fait toujours pas le printemps.

La présentation du site web de Bechdel est telle qu’on ne peut remonter la chronologie que pages par pages en partant de l’année 2015, pas de page récapitulative de classement en fonction des années.

De plus encore, le choix des films est établi selon la bonne volonté des internautes (sujets à approbation), non sur un échantillonnage exhaustif et représentatif de l’ensemble du 7ième art.

Presqu’aucune place n’est faite au cinéma européen, rien en ce qui a trait au cinéma indien, rien avec le cinéma russe, pratiquement rien avec le cinéma asiatique (Chine, Japon, etc.).

Mais il y a plus : les 3 questions elles-mêmes et la réponse aux questions pour établir cette classification.

Prenons un exemple au hasard : « Machete Kills » film de 2013 réalisé par l’excellent Roberto Rodriguez avec d’ailleurs Mel Gibson (Mad Max 1,2 et 3).

« Machete », n’est franchement ce que j’appellerais un film « féministe », je pense que les films d’Ingmar Bergman répondent plutôt mieux à cette définition. Pourtant il se qualifie « haut la main » au test de Bechdel. Tout comme son alter ego Quentin Tarentino, Roberto Rodriguez adore mettre dans ses films un et même deux caractères féminins forts. Ce qui donne beaucoup de piquant aux films. Mais est-ce que ce choix de personnages féminins forts, est-il guidé par le féminisme des auteurs ou plutôt au mieux pour décupler la production élevée de testostérones auprès du public masculin ?

— Quoiqu’il en soit tout cela ne contribue-t-il pas au terme de l’exercice à produire des femmes qui soient finalement entièrement comblées ???

Je n’ai vu personne faire l’argument que le test de Bechdel est un test de féminisme. C’est plutôt un test de machisme.

@ Simon-Pierre Lussier,

Est-ce que vous voulez dire que : « La Passion d’Augustine » qui passe le test, que c’est un film « machiste » ? — P’ t’être bin après toute !

Le test est un indicateur, ce n’est pas un reflet exact de la réalité!

@ Simon-Pierre Lussier,

Un test n’est pas à proprement parler un « indicateur » comme vous l’écrivez, vous devriez plutôt vérifier la définition dans le dictionnaire.

Je vous soumets pout « test » une définition qui me semble très bonne : « Observation, mise à l’épreuve, démonstration permettant de confronter un fait avec une hypothèse » — Source CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales).

Quoiqu’il en soit le « test de Bechdel » manque de fiabilité et je ne suis pas le seul à l’avoir remarqué. Achèteriez-vous une montre qui vous donne l’heure juste une fois de temps en temps ? Ce serait un piètre indicateur de l’heure. Ne trouvez-vous pas ?

Et qui parle à part vous-même de « reflet de la réalité » ? En psychologie tout comme en art, un reflet n’a jamais était une représentation du réel, c’est dans le meilleur des cas une réinterprétation suivie d’une représentation technique d’une vision réelle inversée.

Bon cinéma !

**** Addendum :
De plus après relecture de votre tout premier commentaire : « Je n’ai vu personne faire l’argument que le test de Bechdel est un test de féminisme. C’est plutôt un test de machisme. » Par Simon-Pierre Lussier le 21 mai 2015 à 19 h 28 min

J’aimerais bien savoir où vous êtes allé chercher l’argument en vertu duquel je serais « la seule » personne à avoir argumenté que le test de Bechdel est un test féministe. Il était question dans ce billet de blogue du féminisme dans le cinéma, l’ensemble de mes commentaires collent au sujet.

En revanche vous êtes le seul, l’unique à affirmer que, je vous cite : « C’est plutôt un test de machisme », pour votre gouverne, ce test a seulement pour fin d’attirer l’attention du public sur l’inégalité des sexes dans les genres littéraires, théâtraux, les scénarios et cet art populaire qu’est le cinéma. Alors pour le « machisme » du test, désolé… mais on repassera.

@ Serge Drouginsky, on essaye de faire chauffer ses neurones. Et on relit le commentaire de Simon-Pierre et la compréhension va venir, la lumière va surgir !
Ce n’est pas qu’il est idiot et fait des commentaires imbéciles, c’est que vous êtes tellement aveuglé par vos présupposés que vous ne comprenez même pas ce qu’il vous dit. Je vais essayer de vous expliciter, parce que visiblement, vous avez du mal (mâle?) !

Si un film passe le test, cela ne signifie pas qu’il est féministe. Par contre, assurément, on peut être quasiment sur que si, il ne le passe pas, on est face à un film machiste.

C’est donc bien un test qui « repère », ou « met au jour » le machisme d’un film. Et non pas, son féminisme.
Avoir deux personnages féminins avec des noms, qui se parlent, au moins une fois, d’autre chose que d’un homme, ne pouvant pas être considéré comme du féminisme, même, très très TRÈS modéré.

@ Titine,

Je respecte votre droit d’embrasser goulument, les arguments soumis à l’appréciation des internautes par Simon-Pierre Lussier. Mais je n’accepte pas que vous partiez de la prémisse suivante, je vous cite : « (…) c’est que vous êtes tellement aveuglé par vos présupposés que vous ne comprenez même pas ce qu’il vous dit. »

De toute évidence, vous me connaissez bien mal car je n’ai guère de présupposés dans la vie. La base de mon argumentation était tout simplement d’établir que le test de Bechdel manque de fiabilité. Hormis le fait que je n’ai ni présupposé que ce test soit féministe et ni moins encore machiste, j’ai cherché en prenant des exemples concrets à montrer que ce test dont la finalité est plutôt d’établir que les œuvres de fiction présentées au public ne respectent pas vraiment les principes d’égalité des sexes qui prévalent dans la société civile… « to call attention to gender inequality » — Source Wikipedia

Hormis le fait que je déplore que le choix des films sur : Bechdel Test Movie List (http://bechdeltest.com/) soit insuffisant pour établir une quelconque projection scientifique (seulement 35 films pour les 5 premiers mois de l’année 2015, sur des milliers de films produits et mis en marché dans le même temps, dont ici la majorité des films sélectionnés sont de source étasunienne).

Je me suis amusé à prendre intentionnellement deux films plutôt diamétralement opposés :
1- La Passion d’Augustine de Léa Pool qui naturellement passe très bien le test.
2- Machete Kills de Roberto Rodriguez qui passe tout aussi naturellement le test.

Aussi un film résolument féministe et un film résolument machiste sont estimés par ce site comme respectant également le principe d’égalité des sexes. Eh bien personnellement, moi ça me fait franchement rigoler !

— Mais manifestement vous pas, ni monsieur Lussier.

Dans le monde, il y a celles ces ceux qui comme vous voient les choses en noir ou en blanc et d’autres personnes plus évoluées qui savent percevoir quelques « 50 nuances de gris » !

J’ai une sœur qui se prénommait Christine, lorsque j’étais enfants je la surnommais : « Titine », donc, comme nous ne connaissons pas votre identité, je m’adresse à vous comme si je m’adresserais à ma propre sœur. Au plaisir chère Titine d’échanger encore avec vous en toute fraternité.

Je n’ai pas vu le film, mais dans ce type de film, avec des femmes fortes, qui manipulent des armes, on peut se demander si ce n’est pas pour satisfaire un certain sadomasochisme visuel (ou d’autres fantasmes reliés aux femmes fortes vêtues de cuir).

Et ça permet de »mieux pour décupler la production élevée de testostérones auprès du public masculin » comme le souligne S. Drouginsky.

Disons que ça change des films où la femme n’est là que comme parure très criarde auprès d’un héros mâle sauveur.

«Il y a bien des conversations entre personnages féminins, mais nous ne connaissons pas leurs noms. À la défense du film, on ne connaît pas le nom des personnages masculins non plus. Même le Max du titre ne dit son nom qu’une seule fois, à la toute fin du film.»
C’est donc un peu malhonnête comme argument puisque tout le monde n’a que des surnoms et qu’on connait celui des personnages féminins (Furiosa, Capable, Agharad, etc.) au même titre que ceux des hommes.