Mademoiselle D.

Son personnage le plus connu, Mademoiselle Charlotte, prend chair ces jours-ci au grand écran. Mais la star de la littérature jeunesse québécoise, Dominique Demers, en a encore bien d’autres à faire vivre sur papier.

À peine la fin de la récré a-t-elle sonné que déjà les élèves de 5e année de l’école Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, dans le quartier Ville-Émard, à Montréal, déboulent dans leur classe. Pas question d’être en retard cet après-midi: une de leurs idoles vient leur rendre visite. Ce n’est ni une vedette de la télé ni une chanteuse pop, plutôt° l’écrivaine chouchoute des enfants. Dominique Demers en chair et en os. Celle qui les a charmés avec Mademoiselle Charlotte, Léon Maigrichon et autres Toto la brute.

Assise sur le pupitre de la maîtresse, l' »idole » ne se prend pas pour une star. Sourire espiègle, minceur juvénile, taches de rousseur et mini-queue de cheval: cette gamine de 45 ans pourrait presque passer pour une élève de la classe. « Elle les aime et ils le sentent, fait observer Lucie Lachance, leur enseignante. Alors que, en début d’année, j’ai eu du mal à les intéresser à la lecture, ils ont tout de suite été passionnés par les histoires de Dominique Demers. Parce qu’elles sont surprenantes, drôles et faciles à lire. »

C’est en leur lisant les aventures de Mademoiselle Charlotte que Lucie Lachance a réussi à appâter ses élèves. Mademoiselle Charlotte, c’est le personnage le plus connu de Dominique Demers. Une vieille dame farfelue et un peu rebelle, qui change de métier dans chaque roman et a pour confidente Gertrude, une roche. « Je leur lisais un chapitre et ils couraient emprunter le livre à la bibliothèque, dit l’enseignante. Soudain, la lecture cessait d’être une corvée pour devenir un plaisir. »

Les élèves de Lucie Lachance ne sont pas les seuls à être conquis par Mademoiselle Charlotte: les quatre romans de la série – La nouvelle maîtresse, La mystérieuse bibliothécaire, Une bien curieuse factrice et Une drôle de ministre – se sont envolés à 90 000 exemplaires au total. Cette vieille dame haute en couleur est devenue l’héroïne d’un film, La mystérieuse Mademoiselle C., qui sortira le 27 mars dans 50 salles québécoises. Le rôle principal sera interprété par Marie-Chantal Perron. Réalisé par Richard Ciupka d’après le scénario de Dominique Demers, le film réunit les deux premières aventures de la série. Très confiant, le producteur, Claude Veillet, des films Vision 4, envisage déjà une suite et même une série d’animation coproduite avec la télévision française.

Avant d’être l’héroïne d’un film, Mademoiselle Charlotte a été au coeur d’une activité scolaire de l’école Notre-Dame-du-Sacré-Coeur, à Edmundston, au Nouveau-Brunswick. Les élèves lui ont inventé un nouveau métier: reporter touristique. Et ils ont invité les habitants d’Edmundston à s’approprier le rôle de la vieille dame en envoyant à l’école des cartes postales signées par Mademoiselle Charlotte. « Le journal local a lancé un appel à ceux qui partaient à l’extérieur et une agence de voyages en a parlé à ses clients, raconte Claire Porter, du comité de parents. Même des hommes d’affaires sans enfant se sont prêtés au jeu! » Des centaines de cartes postales sont arrivées du monde entier et ont été affichées sur la gigantesque mappemonde de l’école.

Sa complicité avec les jeunes lecteurs, Dominique Demers l’a d’abord cultivée en famille. Ses trois enfants – Marie, 15 ans, Alexis, 17 ans, et Simon, 20 ans – ont été sa plus grande source d’inspiration. C’est pour Alexis qu’elle a écrit Valentine picotée, son premier roman, publié en 1991. « En fait, je lui ai volé son histoire, explique-t-elle aux élèves de l’école Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours. Alexis avait six ans et était amoureux fou d’une fille de sa classe, qui, elle, ne l’aimait pas. J’ai imaginé un récit rigolo autour de ça et, avec la permission de mon fils, je l’ai envoyé à un éditeur, sous un faux nom. J’avais trop peur que ce soit pourri! »

L’histoire d’amour d’Alexis a fait un malheur chez les 6-12 ans. Et le garçonnet est devenu le héros de quatre autres mini-romans, dont Marie la chipie. « Marie, c’est ma fille, poursuit l’écrivaine. C’était vraiment une chipie à cette époque-là! Quand elle a vu le titre du roman, elle n’a rien voulu savoir: le livre est resté deux ans dans mon tiroir avant qu’elle accepte qu’il soit publié. » Rires dans la classe. « Est-ce que c’est difficile d’écrire? » demande une fillette. « Tout le monde peut inventer des histoires, lui répond Dominique Demers. Je suis sûre que vous avez tous dans la tête 200 idées de roman. Un écrivain, c’est un voleur d’idées et un inventeur fou. »

Des idées, Dominique Demers en a à la pelle. En 10 ans, elle a publié une vingtaine de romans pour les enfants et les ados, et trois pour les adultes. Presque tous ont remporté le prix Livromagie, décerné chaque année aux auteurs des bouquins préférés des jeunes par un jury composé des enfants et ados membres des clubs de lecture de Communication-Jeunesse, organisme qui promeut la littérature. La plupart des titres ont également connu un joli succès de librairie. La série des Alexis a amusé des milliers d’enfants: 77 000 exemplaires ont été écoulés. Et la trilogie dramatique des Marie-Lune (Un hiver de tourmente, Les grands sapins ne meurent pas et Ils dansent dans la tempête) en a fait pleurer, des adolescentes, avec 110 000 exemplaires vendus.

« Son influence est considérable », estime Suzanne Pouliot, spécialiste de la littérature jeunesse et professeur titulaire à la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, qui fut membre du jury de sa thèse de doctorat en études françaises, en 1994. « Non seulement parce qu’elle a du talent, mais plus encore parce qu’elle s’engage auprès des jeunes. » Outre ses tournées – moins fréquentes qu’avant, faute de temps – dans les écoles et les bibliothèques, Dominique Demers rencontre régulièrement les enfants dans les salons du livre. Présidente d’honneur de celui de Montréal en 2000 et 2001, elle n’a pas hésité à participer à la Nuit à lire debout, en compagnie d’écoliers ravis.

Le style de l’écrivaine n’est pourtant pas toujours au goût de tous. « Ses phrases courtes et les nombreux anglicismes du langage des adolescents appauvrissent l’écriture habituelle de l’auteure et son sens du récit s’en trouve un peu terni », a écrit Ginette Guindon dans Le Devoir à propos de Ta voix dans la nuit, le plus récent roman pour adolescents de Dominique Demers, paru en 2001. Tandis que certains parents jugent ses livres pour enfants un peu simplistes et moralisants. « Ce qu’elle écrit n’est pas racoleur, rétorque Sonia Sarfati, critique littéraire à La Presse et elle-même auteur pour la jeunesse. Elle respecte les enfants et ne sous-estime pas leur capacité de lecture. »

Charlotte Guérette, professeur de littérature jeunesse à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, à Québec, est d’accord. « Dominique Demers invite les enfants à poser un regard différent et personnel sur le monde, dit-elle. Et ses romans pour les adolescents se démarquent par leur audace. Elle a été la première à aborder des thèmes comme le suicide et l’avortement. Elle ose aller plus loin que la plupart des auteurs d’ici. »

Une audace qui a néanmoins valu à la trilogie des Marie-Lune d’être retirée du programme – et des bibliothèques – de certaines écoles secondaires. De même qu’elle a suscité une bisbille avec la première maison d’édition, La Courte Échelle, qui a refusé de publier les deux derniers tomes de cette série pour des raisons de contenu – le personnage de Marie-Lune, alors âgé de 15 ans, décide de mener sa grossesse à terme et de confier l’enfant en adoption plutôt que de se faire avorter. En revanche, la suite de la série a immédiatement été acceptée par le principal éditeur actuel de Dominique Demers, Québec Amérique, qui a récupéré la totalité des romans qu’elle avait publiés à La Courte Échelle.

Franco-Ontarienne, Dominique Demers est née en 1956 à Hawkesbury, à deux pas du Québec. Deuxième d’une famille de quatre enfants, elle passe sa jeunesse dans cette petite ville, entre son père, Harold, enseignant devenu plus tard directeur d’études, et sa mère, Fernande, professeur de diction. La fillette est happée très tôt par la passion des mots, nourrie par les poèmes classiques que lui récite sa mère et par les contes que sa grand-mère lui narre de mémoire. « J’ai longtemps cru que c’était elle qui avait inventé Le Petit Chaperon rouge et Barbe-Bleue! »

Mais l’année de ses 14 ans, Dominique Demers vit un grand drame: sa mère meurt d’un cancer. Un épisode douloureux, qu’elle raconte dans Un hiver de tourmente, le premier tome des Marie-Lune. Son père se remarie un an et demi plus tard, et la jeune fille, qui ne s’entend guère avec sa belle-mère à l’époque, quitte la maison à 17 ans pour s’installer à Montréal. Brillante et déterminée, elle entreprend des études littéraires – à McGill, à l’Université de Montréal puis à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) -, donne des cours de français et décroche des bourses universitaires qui la conduiront jusqu’au doctorat (à l’Université de Sherbrooke) et au postdoctorat (à l’Université de Montréal).

Tout en étudiant, Dominique Demers réalise son rêve d’enfance: devenir journaliste. Elle a déjà une certaine expérience puisque, à 12 ans, elle a fondé le journal de son école secondaire, et à 15 ans, elle a écrit pour Le Carillon, l’hebdo local de Hawkesbury. En 1979, le magazine jeunesse Vidéo-Presse publie ses premiers contes pour enfants. Et dès la même année, elle collabore à L’actualité et à Châtelaine. Pendant 17 ans, elle y signe une centaine de portraits et de reportages sur la famine en Éthiopie, l’implantation des garderies, le décrochage scolaire, les enfants battus° et reçoit plusieurs récompenses – dont le prestigieux prix Judith-Jasmin. « C’est à L’actualité que j’ai appris à recommencer mes textes, dit-elle. Ce fut une grande leçon d’humilité! »

La littérature enfantine reste néanmoins sa passion. Pendant une dizaine d’années, elle dévore des milliers de livres pour enfants. Elle écrit aussi des critiques de livres jeunesse pour Le Devoir et sélectionne, avec l’aide de sa famille, les meilleurs livres pour La bibliothèque des enfants, publiée en 1990. Et comme sa spécialité est encore peu explorée au Québec, elle l’enseigne pendant 15 ans à l’Université de Montréal, à l’UQAM et à l’Université de Sherbrooke. Depuis 1999, toutefois, elle a conçu un atelier de formation privé pour les enseignants, auxquels elle révèle « Dix secrets pour comprendre le jeune lecteur et l’aider à s’épanouir ».

Tandis qu’elle fait ses premières armes à L’actualité, Dominique Demers épouse Michel, un médecin qui sera le père de ses trois enfants et l’homme de sa vie pendant 25 ans – jusqu’à leur séparation il y a un an et demi. Depuis, elle a troqué la maison familiale de Brossard contre un condo du quartier Mile-End, à Montréal. La banlieue, jure-t-elle, ne lui manque pas. Meubles anciens, dentelles, fleurs et collection de peluches, elle s’est aménagé un décor douillet, presque enfantin, qu’elle partage avec sa fille, Marie, Max, son fidèle chien golden retriever, et° Mademoiselle Charlotte, sa chatte noire.

Si Marie rêve de suivre les traces de sa célèbre maman, ses deux frères ont choisi une tout autre voie. Alexis est inscrit en techniques policières au cégep, et Simon, en kinésiologie à l’université. Restés à Brossard, où ils partagent un appartement, les deux garçons s’entraînent assidûment à° l’haltérophilie. Un côté sportif que Dominique Demers ne renie pas. Intellectuelle et érudite, elle n’en est pas moins une triathlonienne accomplie. Natation, vélo et course à pied: elle pratique chaque jour l’une ou l’autre de ces disciplines. Et peut rester plus de deux minutes sous l’eau!

La compétition ne lui fait pas peur. En janvier dernier, elle a participé à la Traversée des Laurentides – 50 km quotidiens de ski de fond hors-piste, pendant cinq jours. Pas étonnant que cette gourmande, qui raffole de la poutine et assaisonne ses romans de métaphores alimentaires, conserve sa ligne de jeune fille. « Elle mange comme une ogresse mais elle dépense une énergie folle, dit son amie Danielle Vaillancourt, animatrice en littérature jeunesse. Le sport, elle ne peut pas s’en passer. C’est à la fois son exutoire et sa drogue. »

C’est pourtant devant son ordinateur qu’elle est le plus heureuse. Ses plus beaux voyages, raconte-t-elle aux enfants, elle les fait « assise sur ses fesses », en écrivant dans son salon ou son chalet des Laurentides. Parfois jusqu’à 12 heures par jour. En constante ébullition, elle a mille et un projets en route. Quatre albums illustrés seront publiés en 2002, dont Annabelle et la bête (chez Dominique et compagnie, la maison d’édition de Dominique Payette). Il s’agit de la version enfantine de Là où la mer commence, son troisième (et très réussi) roman pour adultes (Robert Laffont, 2001), inspiré d’un conte écrit par Mme Leprince de Beaumont, La belle et la bête, paru en 1757. Récrire ses textes en fonction de ses différents publics est l’une de ses spécialités. Elle a réuni les trois Marie-Lune en un seul ouvrage pour adultes, Marie-Tempête; idem pour les deux Maïna, son roman préhistorique – dont elle s’apprête à tirer un téléfilm.

Dominique Demers a un comité de lecture très spécial. « Je donne toujours mes manuscrits à relire à des classes de 3e et 4e année, dit-elle. Leurs recommandations sont précieuses. » Denise Boileau-Francoeur, enseignante à l’école Jean-Leman, à Candiac, au sud de Montréal, travaille souvent avec elle. « Mes élèves lui apportent des critiques constructives, dit-elle. Et changent parfois jusqu’au nom des personnages. Même l’éditeur est étonné. » En 1999, Jasmine Ménard, 12 ans, a planché avec sa classe sur Léon Maigrichon, le dernier volume de la série des Alexis. « Il y avait quelques petits passages pas clairs et Dominique Demers a vraiment écouté nos conseils, dit-elle. Ça m’a donné le goût d’écrire des histoires! »

Si Dominique Demers souhaite susciter des vocations, elle se défend bien de vouloir donner des recettes. En novembre dernier, juste avant le Salon du livre de Montréal, une publicité dans les journaux, qui montrait son visage rayonnant et où on pouvait lire « Écrivez le prochain Harry Potter! », a soulevé sa colère. Si elle devait effectivement participer à cette conférence organisée par l’auteur à succès Mark Fisher, elle n’avait pas donné son aval au slogan vendeur. « Ce qui m’a attristée dans cette pub, c’est qu’on réduise de plus en plus la littérature jeunesse à un phénomène, dit-elle. Depuis le succès des Harry Potter, on ne parle plus que de chiffres. Alors qu’écrire pour les enfants, c’est d’abord un acte de plaisir, de foi, d’humilité et d’amour. »

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