Mais d’où sortent tous ces cyclistes canadiens ?

Les cyclistes du Canada n’ont jamais été si nombreux en Europe dans les « grandes ligues » professionnelles. Et selon l’ex-champion Steve Bauer, l’avenir s’annonce radieux… grâce au hockey !

Mais d'où sortent tous ces cyclistes canadiens ?
Photos : Hugo-Sébastien Aubert/CSM

Onze cyclistes se sont échappés du peloton et déboulent dans un nuage de poussière, agrippés à leur vélo. La course : Paris-Roubaix, surnommée « l’enfer du Nord ». Le secteur : la trouée d’Arenberg, l’un des plus redoutés chemins ancestraux, avec ses pavés inégaux et glissants.

Les commentateurs essaient de reconnaître les visages, puis lorsque la poussière retombe et qu’ils peuvent lire les dossards, un nom retentit, trahissant une immense surprise : David Veilleux, un Québécois de l’équipe française Europcar.

Rattrapé avant l’arrivée, le cycliste de Cap-Rouge terminera 25e. Ce n’est pas tout à fait un exploit, mais il était en tête des Nord-Américains qui participaient à l’épreuve. Et quiconque s’y connaît en cyclisme jugera qu’il s’agit d’une performance remarquable, d’autant que Veilleux en est à sa première année comme profes­sionnel au sein d’une équipe européenne.

Sa performance vient aussi confirmer ce que d’autres résultats annoncent déjà : non seulement les Canadiens n’ont jamais été aussi nombreux dans le paysage européen du cyclisme professionnel sur route, mais ils n’ont jamais été aussi compétitifs depuis Steve Bauer, le seul à avoir porté le maillot jaune du Tour de France, en 1988 et en 1990.

Aux Championnats du monde de cyclisme sur route de 2010, à Melbourne, en Australie, dans la catégorie des moins de 23 ans, le Longueuillois Guillaume Boivin partageait la troisième marche du podium avec l’Américain Taylor Phinney.

Plus spectaculaire encore, Ryder Hesjedal, de la Colombie-Britannique, s’est classé septième au Tour de France de 2010 (meilleur résultat canadien depuis la quatrième place de Bauer, en 1988), avant de terminer quatrième et troisième aux deux épreuves de classe professionnelle mondiale du circuit ProTour (devenu le WorldTour), à Québec et à Montréal. En mai, il participait avec panache au Tour de Californie, où l’Abitibien Keven Lacombe s’est admirablement classé lors de sprints relevés, disputés contre certaines des plus grosses pointures dans cette discipline.

Que s’est-il produit dans le cyclisme pour que les Canadiens passent de la queue à la tête des pelotons et qu’ils soient si nombreux au départ des courses européennes ?

« Notre équipe y est pour beaucoup », dit Steve Bauer. L’ancien champion préside désormais aux destinées de l’équipe SpiderTech-C10, dont l’effectif est principalement composé de Canadiens.

Grâce à la licence « continentale professionnelle », qu’il a obtenue de l’Union cycliste internationale cette année, il a catapulté ses 19 coureurs dans l’univers du cyclisme professionnel européen. Du coup, il a multiplié le nombre de Canadiens sur ce circuit. « Si on fait des comparaisons avec le hockey, explique Louis Bertrand, analyste du Tour de France sur la chaîne Évasion, on peut dire qu’ils sont passés dans les « grandes ligues ». C’est un saut important. »

steve-bauer-cyclisme
« Tous les hockeyeurs n’ont pas le talent
pour se rendre à la LNH. Certains pourraient
se découvrir un talent pour le cyclisme. »
Steve Bauer
Photo : C. Young / Presse Canadienne

C’est aussi une chance inespérée pour certains cyclistes de Bauer. Car pour intégrer une formation européenne du même calibre, il faut que plusieurs planètes s’alignent, dit Dominique Rollin. Le Bouchervillois, champion canadien sur route en 2006, en est à sa première saison avec l’équipe commanditée par la Française des Jeux, après deux années passées avec celle du fabricant de bicyclettes Cervélo.

Sa porte d’entrée ? Des relations qu’il a établies lorsqu’il courait en tant qu’amateur en France. Mais aussi une victoire éclatante dans des conditions exécrables lors d’une épreuve sous une pluie diluvienne au Tour de Californie, en 2008. « En fait, explique Rollin, quand tu cours aux États-Unis, tu as peu de chances de percer chez les Européens… à moins de dominer les épreuves toute l’année ou de faire la course de ta vie dans une épreuve de marque, comme je l’ai fait au Tour de Californie. C’est simple, ils ne regardent pas ce qui se passe en Amérique du Nord. Il y a tellement de talents en Europe qu’on ne cherche pas ailleurs. »

Avant que Bauer forme l’équipe SpiderTech-C10, les cyclistes d’élite qui souhaitaient faire carrière devaient donc immigrer pour se frotter aux amateurs européens, en espérant être remarqués par les directeurs d’équipes professionnelles.

« Partir comme ça, c’est un énorme sacrifice, et c’est un choc culturel », explique Michael Barry. Auteur d’un très bel ouvrage sur le cyclisme professionnel (Le métier, Rouleur Books), membre de l’équipe britannique Team Sky, le cycliste originaire de Toronto a couru comme amateur en Europe avant de revenir en Amérique, pour ensuite retourner sur le circuit des grands.

Il connaît les diffi­cultés d’adaptation. « Soit tu emmènes ta famille avec toi, soit tu la laisses derrière. Tu dois t’habituer à un nouveau mode de vie, à une nouvelle culture. Ce genre de rupture demande de la force de caractère, car il ne s’agit pas seulement d’être compétitif, il faut aussi s’intégrer. »

Dominique Rollin partage son avis. « Tu laisses tout tomber. Tu arrives en France, quelqu’un t’attend à l’aéroport avec une feuille sur laquelle ton nom est inscrit, il te conduit à ton appartement, te donne les clés, et après, tu te démerdes. Le plus souvent, tu t’entraînes seul. Tu ne connais personne, il faut que tu découvres tout. »

Pour beaucoup, ce sacrifice, qui relève parfois du sacerdoce, est inimaginable. Keven Lacombe, de l’équipe SpiderTech-C10, n’aurait probablement pas couru en Europe si ce n’était de l’offre que lui a faite Steve Bauer. « J’aurais peut-être pu me trouver une équipe, mais ça ne m’inté­resse pas. Ma blonde est au Québec. Elle étudie en médecine, elle ne peut pas me suivre là-bas. Et moi, je termine mes études à HEC. Je ne suis pas prêt à tout laisser tomber pour le vélo. »

 

cyclisme-david-veilleux
Des cyclistes comme David Veilleux (ci-dessus) et Guillaume
Boivin roulent tous deux leur bosse à titre de pros en Europe.
Photo : Papon

Grâce à Bauer, Lacombe profite du meilleur des deux mondes. L’accès à un circuit plus relevé qu’en Amérique et un logement en France, près de Toulouse, où il peut vivre, s’entraîner, et à partir duquel l’équipe rayonne ailleurs au pays ainsi qu’en Belgique et en Italie. Mais surtout, son calendrier de courses a été aménagé de façon qu’il puisse revenir régulièrement à la maison.

Premier indice que l’expérience est concluante, les quelques mois passés en Europe semblent avoir inspiré le sprinteur, qui, depuis mai, court contre les plus grands et dispute les fins de course comme jamais auparavant. « Je ne l’ai jamais vu aller aussi vite », constate avec enthousiasme son coéquipier François Parisien.

Steve Bauer ne crie pas victoire pour autant. Prudent, il construit son équipe petit à petit afin d’en consolider les bases. Il veille à sa réputation, à son finance­ment et au bien-être des coureurs. « Les directeurs d’équipe font des promesses qu’ils ne peuvent pas toujours tenir, surtout en ce qui concerne les salaires, explique François Parisien. Avec Steve, c’est parfois long avant d’obtenir une réponse, mais quand il te dit oui, il va jusqu’au bout. »

« Bauer a de l’ambition, il ne veut pas s’arrêter là. Le plan, c’est d’être au départ du Tour de France en 2014, dit l’analyste Louis Bertrand. Mais pour arriver là, il lui faudra une équipe plus nombreuse. » Et il lui faudra aussi obtenir la suprême licence ProTour, sorte de ligue des champions pour laquelle il devra déployer des moyens financiers plus importants que ceux dont il dispose.

Mais la véritable ambition de Bauer, c’est de refondre la culture sportive canadienne pour y intégrer le vélo. « La percée du cyclisme est déjà amorcée, dit-il. Le vélo est en train de remplacer le golf, les gens d’affaires préfèrent souvent se maintenir en forme en pédalant. »

La Fédération québécoise des sports cyclistes enregistre une hausse des adhésions, tandis que des compétitions populaires, comme le Défi Vélo Mag, dans le parc national de la Mauricie, affichent complet plusieurs mois à l’avance et que les épreuves du genre se multiplient partout au pays.

Les foules, nombreuses et enthou­siastes, aux courses ProTour de Québec et de Montréal, l’an dernier, et les cotes d’écoute à la hausse lors de la diffusion du Tour de France sur la chaîne Évasion sont également des indices d’un intérêt accru pour ce sport.

« Les performances d’un Ryder Hesjedal contribuent aussi à notre succès, admet Serge Arsenault, organisateur des deux grandes épreuves québécoises et grand patron d’Évasion. Mais je ne crains pas que les choses retombent du jour au lendemain si ses performances déclinent. Regardez la formule 1 : le Grand Prix de Montréal est toujours très couru, même sans vedette canadienne. »

Bauer veut s’assurer de cette pérennité. Il sème la passion du vélo, convaincu que l’aventure n’en est qu’à ses débuts et qu’il lui faudra encore 10 ans avant de récolter le fruit de son labeur. Son prochain terreau : les ligues de hockey, notamment la junior majeur du Québec, de laquelle est issu Keven Lacombe.

« Pour les hockeyeurs, le vélo est un excellent sport qui leur permet de rester en forme hors saison, et tous les joueurs n’ont pas le talent qu’il faut pour se rendre jusqu’à la Ligue nationale, dit Bauer. Il se pourrait que, dans le lot, certains se découvrent un talent pour le cyclisme. Surtout qu’ils sont déjà en excellente condition physique ! »

Il reste cependant un gros nuage qui plane au-dessus du cyclisme et mine son image : le dopage. Depuis l’affaire Festina, qui a mis au jour le dopage organisé dans les équipes professionnelles – un soigneur avait été pris en possession d’importantes quantités d’hormones de croissance et d’EPO – et qui a presque sonné le glas du Tour de France de 1998, la culture cycliste est plombée par le scandale.

Peut-on faire aimer un sport si le public a la conviction qu’on y triche comme on respire ? Bauer le croit. À condition de donner l’heure juste.

«Le milieu du cyclisme a fait un grand ménage. En fait, c’est dans notre sport que les athlètes sont les plus surveillés. Ils doivent dire où ils se trouvent, et cela, en permanence. Ils peuvent subir des tests sanguins n’importe quand, n’importe où. Vous pensez que tout le monde est propre au football et au hockey ? Nommez-moi un seul sport professionnel où l’on est aussi sévère, où les athlètes font les mêmes efforts pour éradiquer le dopage… En fait, ne cherchez pas inutilement, vous n’en trouverez pas.»

 

* * *
PLANÈTE VÉLO

L’Union cycliste internationale (UCI) reconnaît trois grandes catégories d’équipes : continentales, continentales professionnelles et ProTeams. Les continentales professionnelles, qui comptent de 15 à 26 coureurs, et les ProTeams, qui en comprennent en moyenne 27, sont les plus prestigieuses.

Les équipes ProTeams ont l’obligation de présenter des coureurs à chaque épreuve classée WorldTour, notamment aux grands prix de Québec et de Montréal, aux principales classiques et aux grands tours d’Italie, de France et d’Espagne. Les équipes continentales professionnelles sont appelées à participer aux courses de leur circuit, mais elles peuvent aussi être invitées aux épreuves WorldTour.

Comment l’UCI décide-t-elle du classement des équipes et de leur admissibilité aux ProTeams ? Le système de classement par points est byzantin et certaines données qui servent à l’évaluation (comme l’éthique) paraissent subjectives. Chose certaine, le budget nécessaire pour soutenir une équipe de ce calibre est faramineux.

En plus des salaires des coureurs (généralement confidentiels, ils vont d’environ 40 000 dollars à plusieurs millions de dollars), il faut compter les stages présaison, l’autocar pour les coureurs, les frais de déplacement et d’hébergement, les soigneurs, mécaniciens, médecins, directeurs sportifs, sans oublier le cuisinier de l’équipe !

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie