Mais qu’est-ce que tu fais là, tout seul ?

Extrait du roman Mais qu’est-ce que tu fais là, tout seul ?, par Pierre Szalowski, avec l’aimable autorisation des éditions Hurtubise.

Mais qu’est-ce que tu fais là, tout seul ?

im back !

            Avant de descendre du taxi, le client a signé au verso de cinq reçus qu’il a vite rendus au chauffeur. Puis il a serré la main de cet Haïtien jovial qui ne cessait de le fixer pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.

            – J’ai déjà eu David Copperfield. Mais là, wow, bingo !

            Pour mettre un terme à cet interminable élan d’amitié, l’homme a ouvert la portière d’un coup d’épaule, faisant entrer dans l’habitacle un vent glacial et une volée de flocons. Il est sorti du taxi sans saluer le chauffeur qui lui faisait un dernier signe de la main. Tout en essuyant de son gant cette neige qui s’incrustait dans le cachemire noir de son manteau, il a regardé, en maugréant, le trottoir blanc. Des passants, le col de manteau fermé jusqu’au menton, les bras chargés de sacs, longeaient les vitrines des magasins qui éclairaient la nuit de leurs guirlandes multicolores.

            Un jeune enfant s’est arrêté et a écarquillé les yeux comme eux seuls savent le faire à l’instant où ils sont convaincus d’avoir vu le père Noël, en personne, sortir d’un taxi et entrer dans un hôtel. Sans demander, il a lâché la main de son père pour hurler.

            –Go, Habs, go!

            Feignant de ne rien avoir entendu, l’homme a gravi quatre à quatre les marches menant à la porte d’entrée du prestigieux établissement.

            -Pis, j’espère que tu vas compter beaucoup de buts !

            En cette veille de Noël, Martin Gagnon, joueur de centre de la Ligue nationale de hockey, venait d’être échangé au Canadien de Montréal, en retour de considérations futures.

            La plupart des journalistes sportifs montréalais s’étaient montrés sceptiques à l’annonce de l’arrivée de ce joueur, ou plutôt de son retour. Dans le journal La Presse, un journaliste, en guise de cadeau de Noël à ses lecteurs partisans, avait même osé lever le voile sur un secret que tout le monde savait de Polichinelle: «Si les partisans du Canadien peuvent se montrer à juste titre déçus de cette transaction qui fait revenir dans la ville ce joueur qui y a semé le trouble, on peut cependant imaginer que les bouchons de champagne ont sauté chez les effeuilleuses du Sex Paradisio, haut lieu de ses frasques, ainsi que dans les agences d’escortes de la ville, qui devraient durant les quatre prochains mois voir leur chiffre d’affaires quadrupler grâce à la seule présence de ce joueur qui s’annonçait unique, mais qui n’a su que dilapider son talent sur les pistes au lieu de l’exprimer sur la glace. »

            Le grand hall de l’hôtel Saint-Régis était désert. Le sapin qui trônait entre deux immenses colonnes ne clignotait que pour lui-même. Une brusque bourrasque de vent froid, parsemée de quelques flocons de neige, a prévenu les rares employés de l’arrivée du prestigieux client. Ils se sont immédiatement arrêtés de ne rien faire pour se redresser en se tournant vers l’entrée. Le bruit des pas de Martin Gagnon a résonné sur le marbre immaculé. Du haut de ses six pieds et trois pouces, il a marché jusqu’au directeur de l’hôtel qui, du bas de ses cinq pieds et quatre pouces, s’est plié en deux.

            – En mon nom, et en celui de tout le personnel, bienvenue au Saint-Régis, monsieur Gagnon.

            Le grand champion n’a pas eu le temps d’esquisser la moindre formule de remerciement. Comme tout le monde, il s’est retourné lorsqu’une nouvelle bourrasque a refroidi, plus encore, l’ambiance glaciale qui régnait dans l’hôtel désœuvré. Un jeune groom, tout de bleu vêtu, casquette un peu trop large, les cheveux soigneusement peignés, ce qui tranchait avec son acné totalement désordonnée, est apparu en poussant un chariot doré sur lequel étaient posés trois grosses poches de hockey et douze bâtons. Quand il a senti les regards posés sur lui, il a rougi jusqu’à en faire disparaître son acné.

            Le directeur, qui avait dû retarder son départ dans les Laurentides pour réveillonner en famille afin d’accueillir en personne l’illustre client, a regardé sa montre, puis il a invité Martin Gagnon à le rejoindre au front desk.

            -La suite junior 919 vous attend. Le président du Canadien en personne nous a appelés. Le club prendra en charge les frais de subsistance, d’éventuels soins du corps dont vous pourriez avoir besoin pour être en forme, la limousine de l’hôtel jusqu’à vingt-deux heures, mais aucun autre supplément… Vous voyez ce que je veux dire, monsieur Gagnon ?

            L’American Express Gold posée sur le comptoir doré a semblé rassurer le directeur. Précieux, il l’a discrètement fait glisser dans le sabot avant d’y poser le formulaire pour y graver l’empreinte de la carte. Il a saisi un stylo dont il a mis la pointe dans la case «Montant» avant de prendre un sourire contrit, manquant cruellement de naturel.

            – Désolé pour ce petit désagrément. Je ne doute pas que cette paperasserie sera inutile, mais bon, dans le doute, que diriez-vous que nous mettions cinq mille, par exemple ?

            L’homme au cachemire s’est contenté de ciller, ce qui a redonné vie au directeur. Tandis qu’il présentait, tout sourire, le formulaire à signer, avec plein de zéro dessus, ses yeux ont failli sortir de leurs orbites en découvrant la grosse bague qui cerclait l’annulaire de son client.

            -Doux Jésus, dites-moi que je rêve?

            Enfant, comme tous ceux du Québec, en donnant ses premiers coups de patin sur les lacs gelés et les patinoires extérieures, il avait vécu ce rêve patrimonial de porter un jour à son doigt la bague sacrée de la coupe Stanley. L’énorme chevalière, remise à chaque joueur ayant sué et saigné pour que le grand club écrive une ligne de plus dans le livre de la légende du hockey, était d’un goût douteux – voire de très mauvais goût. Au sommet du gigantesque bijou en or, des brillants traçaient un C et un H, emblème du Canadien de Montréal. Sur trois des rebords, dans le précieux métal, était gravé Stanley Cup Champions. À défaut de le vivre, le directeur de l’hôtel s’est demandé un instant si le rêve, il ne pourrait pas au moins le toucher.

            -Pardonnez mon audace, monsieur Gagnon, mais m’autorisez-vous à poser mon doigt sur votre bague, juste pour la caresser ? Ainsi, lorsque je verrai mes petits-enfants ce soir, et je ne compte pas me le laver avant, ils pourront en le touchant se dire qu’eux aussi, ils ont presque touché une bague de coupe Stanley !

            -Non !

 

La suite dans le livre…

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