Maisons à l’abandon

À l’heure où les émissions de rénovation ont droit à leur propre chaîne de télévision, les histoires de propriétés mal entretenues ressemblent à des romans d’épouvante.

Chronique Livres de Martine Desjardins : Maisons à l’abandon
Photo : Charlie Hopkinson 2008

Malgré les menaces de déflation et de bulle immobilière, 65 % des propriétaires québécois ont l’intention d’appor­ter des améliorations à leur demeure cette année. Dans ce contexte, il est intéressant de voir comment certains auteurs revisitent le thème de la maison en ruine, dont Edgar Poe avait jeté les fondations, en 1839, dans La chute de la maison Usher.


L’imposteur
, de Damon Galgut (en lire un extrait >>), est une réflexion cinglante sur ceux qui résistent encore à la « grande mutation » de l’Afrique du Sud. Adam, le personnage principal, a dû céder son emploi à un jeune Noir avantagé par les nouveaux quotas raciaux. L’enclave de Johannesburg où il vivait s’est tellement dégradée que maintenant « des Blancs dans des vêtements usés mendiaient aux feux rouges, l’air désespéré ». Sans ressources mais plein d’amertume, Adam se réfugie à la campagne, là où la ségrégation perdure. Son voisin est un ancien tortionnaire de l’armée, et une de ses connaissances s’apprête à transformer en terrain de golf un parc animalier où la population locale, confinée à un township insalubre, espérait s’installer.

Bien qu’il fasse profession du contraire, Adam est nostalgique du vieux songe colonial. La maison où il vit symbolise parfaitement son hypocrisie devant les efforts pour redresser les injustices de l’apartheid. Pleine de « présences du passé », elle est dans un état de décrépitude avancée et étouffée par des mauvaises herbes, qu’il est trop lâche pour arracher. Quand il s’y résout enfin, celles-ci repoussent aussi vite, laissant Adam « pris au piège et incapable de rejoindre le courant à l’extérieur », envahi lui aussi par une corruption grimpante et irréversible.

Le problème avec les grands domaines, c’est qu’ils coûtent une fortune à entretenir. Celui dont Sarah Waters raconte la déchéance dans L’indésirable (en lire un extrait >>) a ruiné la famille Ayres. Par orgueil de classe, la veuve, son fils, Roderick, et sa fille, Caroline, agonisent dans leur maison sinistre, mal chauffée, endommagée par le feu et l’eau, dépouillée de ses meubles et de ses tableaux. « Partout en Angleterre, d’autres familles de la gentry sont probablement en train de disparaître exactement de la même manière », commente un de leurs voisins.

Roderick Ayres (qui, incidem­ment, a le même prénom que le héros de La maison Usher) impute tous leurs malheurs au gouvernement travailliste, qui permet le démembrement des parcs et des propriétés au profit « des types sans terre, sans famille, qui ne représentent rien dans le comté ». Il est particulièrement révolté du fait que certains de ses amis soient « obligés de travailler » pour rembourser leurs dettes. Le mieux que la gentry puisse faire, estime sa sœur, est de serrer les dents et de se serrer la cein­ture en attendant le retour au pouvoir des conservateurs.

La crise éclate quand la mai­son commence à les terroriser et les pousse au bord de la folie. Ces bruits inexpliqués, ces objets qui se déplacent, ces graffitis et ces traces de brûlures qui apparaissent sur les murs sont-ils l’œuvre d’un esprit malfaisant, du fantôme d’une enfant, de la petite bonne hystérique, de l’étrange Caroline ou encore du narrateur, médecin dont la mère était domestique chez les Ayres et qui rêve depuis l’enfance de posséder la maison ?

Sarah Waters, comme une araignée cruelle, file lentement sa toile autour de ses lecteurs et réussit à les emberlificoter complètement. Une fois L’indé­sirable terminé, ils n’auront qu’une envie : aller effectuer quelques réparations.

 

ET ENCORE…

Sarah Waters est née au pays de Galles en 1966. Sa thèse de doctorat sur le roman historique gai et lesbien lui a inspiré ses trois premiers romans, qui ont tous été adaptés pour la télévision par la BBC. Elle vit dans le nord de Londres avec ses deux chats, collectionne les cartes postales anciennes et considère la cuisine comme « une néfaste perte de temps ». Elle a un point commun avec le narrateur de L’indésirable : ses grands-parents étaient domestiques chez de grands propriétaires terriens.

L’imposteur, par Damon Galgut, L’Olivier, 304 p., 39,95 $.

L’indésirable, par Sarah Waters, Alto, 584 p., 33,95 $.

 

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