Maleficium

Maleficium par Martine Desjardins, avec l’aimable autorisation des Éditions Alto.

Maleficium

CHAPITRE I – STIGMA DIABOLICUM

Deux années se sont écoulées depuis ma dernière confession. À cette époque, mon visage était encore intact et je ne portais pas cette prothèse de cuir qui me tient lieu de nez. Je sais, mon père, que nous de­vons accep­ter les épreuves que le ciel nous envoie, mais je ne peux m’empêcher de nourrir une âpre ran­cœur contre mon infirmité. Vous comprendrez pourquoi si je vous dis que j’étais acheteur d’épices pour un im­portant négociant de Bombay et que, privé de mon odorat, j’ai dû abandonner le métier.
À mon retour des Indes, il y a quelques mois, j’ai ouvert une bou­tique non loin de la place Jacques-Cartier, où je vends des épices de première qualité – c’est du moins ce qui est écrit sur l’enseigne, en let­tres carmin sur fond or. En vérité, je ne saurais vous dire si la car­damome, la muscade et la cannelle que j’offre aux clients sont fraîches ou éventées. En re­van­che, je me porte garant de l’excellence de mon safran. J’en ai d’Espagne, j’en ai du Cachemire, j’en ai d’Iran – les trois seuls endroits où pousse le Crocus sativus, cette fleur violette qui donne l’aromate le plus cher du monde.

Les principes aromatiques et colorants du safran sont concentrés dans les trois courtes terminaisons de son pistil appelées stigmates, par lesquels le pol­len pénètre dans la plante pour la féconder. Certains épiciers malhonnêtes essaieront de vous refiler un mélange contenant aussi la base du pistil, et même les étamines. Pour ma part, je ne tiens que du mon­gra – du safran pur et de premier choix. Vous avez la réputation, mon père, d’être fin gourmet et j’ai enten­du dire qu’il vous arrive même d’enfiler un tablier pour confectionner d’audacieuses pièces montées et de savants chauds-froids qui ne manquent jamais d’impressionner le cercle choisi de vos convives. Vo­tre spécialité, paraît-il, est le savarin au sirop safrané. En vertu du pouvoir discriminant de vos papilles, vous serez donc en mesure d’apprécier, plus qu’au­cun autre citoyen de cette ville, ce brin de safran que j’ai récolté moi-même à Srinagar. Vous aurez beau fouiller tout le Cachemire, vous n’en trouverez pas de plus rare, car il donne une teinte rouge, et non jaune, aux aliments qu’il touche. Approchez votre vi­sage de la grille pour mieux le respirer. Ne soyez pas rebuté par les vapeurs astringentes qui s’en éma­nent, humez-le comme si vous cherchiez à vous en repaî­tre… Voilà. Vous êtes déjà impuissant à vous en dé­tourner, vous titubez, vous avez l’impression que vos sens vont bientôt vous abandonner. Si, d’un coup sec, je vous le retirais de sous le nez, vous auriez peine à contrôler votre rage ; le son de votre voix grimperait même de plusieurs tons. L’arôme de ce brin cramoisi, en s’insinuant en vous, n’éveille-t-il pas des pensées vénéneuses où la douloureuse dou­ceur de la dépravation se mêle à la joyeuse amer­tume de la corruption ? Moi, même sans le sentir, j’ai des visions fugaces de corsages déployés, de lèvres contagieuses, de hanches acharnées. Je me sens rou­ler dans l’abîme de mes plus coupables rêveries… Aussi ne le céderais-je jamais, à aucun prix. Mettez-vous à ma place, mon père : ce brin de safran m’a coûté mon nez ! Laissez-moi vous raconter comment ce malheur m’est arrivé.

Je n’aurais probablement jamais mis les pieds au Cachemire si je n’avais pas été forcé de quitter Zan­zibar. Je m’occupais là-bas de conclure des ententes avec les planteurs de girofliers, de surveiller les ré­coltes, de superviser l’emballage de la marchandise, que j’expédiais, avant le début de la mousson, à Bombay, où mon associé Nadir Bandra la revendait aux fabricants d’encens et de cigarettes javanaises. Nadir pouvait obtenir jusqu’à quatre fois le prix que j’avais payé, ce qui nous laissait une jolie marge, dont je touchais trente pour cent. Bien sûr, nos béné­fices dépendaient du cours du girofle sur les mar­chés, mais nos affaires allaient plutôt bien. Vous savez peut-être, mon père, que le clou n’est pas une graine, mais le bouton floral d’un arbre. On le cueille juste avant l’épanouissement, lorsqu’il commence à virer au rouge, puis on le dégriffe de son pédoncule et on le fait sécher sur de grands étendoirs jusqu’à ce qu’il acquière la dureté du bois. Les boutons étant très délicats, ces opérations doivent être exécutées avec le plus grand soin et sont si fastidieuses que les ouvriers de Zanzibar les considèrent comme des tâches avilissantes ; aussi sont-ils prêts à détaler au moindre prétexte - une famine, une épidémie, un rè­glement de comptes entre clans, une nouvelle su­pers­tition… Un jour, le bruit a couru qu’un succube hantait mes entrepôts et traquait les hommes pour les fouetter avec sa longue queue. Cette rumeur gro­tesque avait sans doute été répandue par un de mes rivaux, mais lequel ? À Zanzibar, les exportateurs de girofle se livrent une concurrence féroce et je m’étais fait beaucoup d’ennemis. Les ouvriers étaient terri­fiés, ils refusaient de reprendre le travail. Au bout d’une semaine, toute la récolte annuelle avait été ruinée par la moisissure et, sans espoir de récupérer mon investissement, je dus me résigner à fermer bou­tique. Il ne me restait plus qu’à aller annoncer la mauvaise nouvelle à mon associé. Je fis donc mes valises et m’embarquai sur une de ces corvettes en teck qui font la traversée de l’océan Indien. Comme nous quittions le port, je jetai un regard chargé de regrets sur les frondaisons des palmiers et les planta­tions rougeoyantes de girofliers rayant les collines, et je restai ainsi, immobile, jusqu’à ce que l’île où j’avais passé les sept dernières années de ma vie ne fût plus qu’une frange nébuleuse à l’horizon, enflammée par le soleil couchant.

À Bombay, je fus reçu à bras ouverts par Nadir, qui se montra étonnamment peu affecté par la tour­nure des événements. Il songeait depuis quelque temps à se lancer dans un commerce plus lucratif, me confia-t-il, et il avait une nouvelle affaire à me proposer. Pour en savoir davantage, je dus toutefois patienter jusqu’après le dîner, lorsque son épouse nous eut confectionné du paan – une pâte de citron vert mélangée à de la noix d’arec râpée, des graines d’anis et de cardamome, avec un soupçon de por­phyre en poudre pour accroître la virilité. À la voir enrouler le tout dans une feuille de bétel argentée qu’elle fixa avec un clou de girofle, je compris pour­quoi les Indiens considèrent la préparation du paan comme la tâche la plus gracieuse à laquelle une main de femme puisse s’adonner. Pendant que je mâ­chais cette substance stimulante qui a l’inconvé­nient de laisser la bouche tachée de rouge, mon hôte m’an­nonça qu’il avait l’intention de se lancer dans le négoce du safran.

« Savez-vous, dit-il, que cet aromate vaut en ce mo­ment plus cher que l’or ? »

Il n’en fallait pas plus pour me convaincre. Quand mon associé mentionna que le safran était surtout abondant dans la région de Srinagar, je lui offris de partir sans délai pour le Cachemire, où j’entrepren­drais de conclure des ententes d’approvisionnement avec les safraniers et de nous assurer le produit de leurs prochaines récoltes. Nadir accueillit ma déci­sion avec enthousiasme, me mit en garde contre les diverses ruses des marchands de Srinagar et m’avan­ça les fonds nécessaires pour lancer notre affaire.

Je partis très tôt le lendemain matin, alors que la fumée des feux de la nuit voilait encore les rues de Bombay. La gare était déjà bondée. Sur la plateforme inondée par une marée humaine, je fus assailli par les cris des porteurs, par les hurlements de mille bé­bés. Maintes fois des voyageurs m’interpellèrent pour m’offrir qui un morceau de halva, qui une poi­gnée de pois chiches grillés. Par un curieux para­doxe, dans les pays où la nourriture est rare, on n’hésite pas à la partager - surtout en période de disette -, alors que dans nos contrées où règne l’abondance, on engrange jalousement les provisions. Il n’y a de noblesse que devant l’adversité ; le reste du temps, l’homme est trop content d’être égoïste - heureuse­ment d’ailleurs pour les marchands de mon espèce.

Je me rendis d’abord à Delhi, puis à Simla, d’où je rejoignis Jammu. Là, j’appris que le train n’allait pas plus loin et que, si je voulais atteindre Srinagar, il me faudrait trouver une charrette pour m’y conduire. J’eus la chance de rencontrer une famille qui se ren­dait justement en pèlerinage dans la vallée et qui offrit de m’amener. Ces pèlerins n’étaient pas des hin­dous allant adorer le grand lingam de glace de la grotte d’Amarnath. Non, ils étaient anglais, s’appe­laient Sheridan et espéraient recevoir la bénédiction d’une mystique vivant à la mission chrétienne de Srinagar. Durant le trajet, qui fut assez long parce que la voiture ne cessait de s’embourber, le père me demanda d’où je venais, si j’étais marié, si je jouais au polo - ce genre de questions qui prétendent vous cerner, mais révèlent plutôt les intérêts et les préoc­cu­pations de ceux qui les posent. Je craignais de me sentir diminué en lui répondant, aussi restai-je laco­nique et la conversation s’éteignit d’elle-même. Je fus soulagé quand la charrette sortit enfin des forêts de déodars pour emprunter la large avenue bordée de platanes menant à la ville. Je pris congé de la famille Sheridan devant la mission et partis à la recherche d’un endroit où loger.

Le maharajah Pratap Singh, qui régnait sur Srina­gar, était une espèce d’excentrique qui aimait jouer au cricket en pantoufles brodées d’or. D’un naturel méfiant, surtout à l’égard des coloniaux, le prince avait interdit aux Anglais de posséder des terres dans la vallée. L’élite britannique, qui venait se réfugier sur les berges fraîches du lac Dal à la mousson, s’y était donc fait construire des maisons flottantes, for­mant ainsi une retraite estivale d’autant plus idéale à leurs yeux qu’elle était isolée de la populace musul­mane. Plusieurs de ces résidences étaient à louer et je m’installai dans un bâtiment spacieux qui abritait, outre la cuisine et les quartiers des serviteurs, deux chambres et une salle de bain, ainsi qu’un salon lam­brissé avec véranda donnant directement sur le lac. Au soleil couchant, j’eus droit au spectacle des martins-pêcheurs venant picorer sur le plateau de bronze de sa surface étale pendant qu’expirait le triste appel du muezzin. Le lendemain, à mon réveil, le lac avait viré au turquoise, les pêcheurs de carpes lançaient déjà leurs filets. J’avalai une tasse de thé sucré, quelques fruits, et me rendis sans plus tarder au bazar. Les alentours du marché étaient encombrés par des yaks chargés de soieries et de ces fameux châles qui firent la renommée du Cachemire lorsque l’impératrice Joséphine en commanda quatre cents pour son usage personnel. Dans les échoppes s’en­tas­saient des bols en papier mâché, des ustensiles en noyer, des urnes et des jarres regorgeant de riz, de lentilles, de ghee, d’abricots séchés. Des femmes tout de noir vêtues pétrissaient du pain tandis que leurs époux en manteaux rayés fumaient du patchouli dans des houkas ou mangeaient des tiges de lotus en respectant scrupuleusement l’étiquette locale, qui exige que l’on ne touche à la nourriture que de la main droite et du bout des doigts. Un vieillard me jeta un tapis de prière sur les bras et, pour me dé­montrer que celui-ci était bien en soie, en arracha un brin et y mit le feu. Le brin crépita comme une mèche d’amadou et s’envola en étincelles ; s’il eût été en laine, il se serait consumé lentement. Aussitôt dé­barrassé de cet importun, je me frayai un chemin à travers la fumée des marrons grillés et, guidé par mon flair infaillible, je trouvai sans aucune difficulté l’allée des marchands d’épices où s’étalaient, à perte de vue, les pyramides de cannelle, de cardamome, de cumin, de curcuma et de piments finement broyés à la meule de pierre.

À Zanzibar, je m’étais toujours considéré comme un très habile marchandeur. Les commerçants ra­pa­ces du Cachemire eurent vite fait de porter un coup à cette prétention : ils demeuraient intraitables sur le prix et n’étaient disposés à m’accorder aucune com­pensation. De plus, Nadir Bandra n’avait pas menti sur la matoiserie de leurs pratiques : ces fieffés filous essayaient tous de me vendre du safran mêlé de fibres de soie, de fleurs de carthame, de filaments de grenade. Je dus visiter le bazar en entier avant de tomber enfin sur un safranier honnête. Venu de Pampore, petit village voisin de Srinagar, cet homme rondouillet et affable était disposé à me laisser toute sa récolte à un prix raisonnable. Il ne pouvait me la livrer avant quelques jours, mais en gage de sa bonne foi, il m’offrit une livre de safran qu’il avait en stock. Ce qu’il me montra me semblait de bonne qualité, je me décidai à lui faire confiance et le marché fut conclu.

Sur le chemin du retour vers ma retraite lacustre, je croisai Sheridan, le patriarche de la famille de pè­le­rins. Il descendit de son poney pour venir me ser­rer la main avec une effusion qui m’étonna un peu, étant donné la froideur avec laquelle nous nous étions quittés. Il ne tarissait pas d’éloges sur la mys­tique de la mission, une jeune fille d’une telle humi­lité qu’elle buvait l’eau ayant servi à laver les pieds des lépreux. Il avait entendu dire qu’elle visitait tous les jours un monument appelé le Roza Bal et, dési­rant marcher sur ses moindres traces, il avait décidé de s’y rendre aussi. Il m’invita à l’accompagner.

« C’est à deux pas d’ici, dit-il pour me convaincre. Dans le quartier Khanyar. »

Le Roza Bal, m’apprit-il en m’entraînant par le bras, était le mausolée de Yuz Asaf, prophète vénéré par la secte musulmane des Ahmadis. Selon ceux-ci, Yuz Asaf était nul autre que Jésus-Christ, qui avait survécu au supplice de la croix et, pour échapper à ses persécuteurs, était venu finir ses jours au Cache­mire, où ses prédications éclairées lui avaient valu le surnom de Berger. En fait de mausolée, le Roza Bal ne payait pas de mine : à peine plus grand qu’une maison, bâti en pisé, il était percé de fenêtres aux chambranles verts et surmonté d’un toit en gradins. La porte d’entrée était nichée sous une arche et don­nait sur une antichambre menant au sanctuaire. Nous aurions dû enlever nos chaussures, mais comme l’endroit était désert, nous ne nous en donnâmes pas la peine et foulâmes sans aucun scrupule les tapis sacrés. Au centre du sanctuaire se dressait une haute cage rectangulaire en bois finement ajouré, dont il était difficile d’apprécier les détails dans la pénom­bre. C’est à l’intérieur de ce sépulcre que reposait le sarcophage du prophète - une boîte vermoulue ju­chée sur un socle et recouverte d’une étoffe orangée tout effilochée. Peut-être ma visite au bazar des épi­ces m’avait-elle dérangé l’odorat, toujours est-il que cet endroit me semblait submergé d’un très puissant parfum de safran ; pourtant, personne n’avait laissé d’offrandes d’aucune sorte devant le tombeau. Nous eûmes rapidement fait le tour des lieux et Sheridan, visiblement déçu, m’annonça qu’il en avait vu assez.

« De toute façon, ajouta-t-il en sortant sa montre, il est temps de retourner à la mission : nous sommes vendredi et la jeune mystique reçoit les stigmates à trois heures. Il paraît que c’est un spectacle sublime, transcendant. Aimeriez-vous y assister ? »

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