Marie-Claire Blais, plume de jour oiseau de nuit

L’écrivaine au long cours rentre de Key West avec un nouveau roman. Plus épanouie qu’autrefois, mais inquiète. Et toujours en révolte contre l’injustice et la douleur.

Je la revois dans son t-shirt noir et blanc, petit foulard mauve au cou, accoudée au bar. C’était l’hiver dernier. J’étais allée retrouver Marie-Claire Blais à Key West, en Floride, pour savoir où elle en était dans l’écriture du deuxième volume de sa trilogie, amorcée avec Soifs (prix du Gouverneur général, 1996). Elle m’avait donné rendez-vous dans un resto ouvert sur l’océan.

Après l’entrevue, nous nous étions installées dehors, au petit bar de l’endroit, d’où nous entendions les vagues. De temps en temps, elle tournait la tête pour voir un oiseau plonger dans l’eau puis reprendre son envol. Un flot de paroles coulait de sa bouche.

Du milieu de l’après-midi jusqu’au soir, nous n’avons pas bougé. Nous sommes restées vissées à nos chaises de bambou, dos à la mer. Nous avons manqué le fameux coucher de soleil des Keys…

Elle connaissait tout le monde autour, s’intéressait à chacun. Elle rayonnait, l’air juvénile. En me quittant, elle m’a remis une liste des endroits à ne pas manquer pour la night life. J’en suis restée éblouie. Rien à voir avec l’image médiatique de l’auteur.

« Il y a deux Marie-Claire Blais, dit l’écrivaine Nicole Brossard. La Marie-Claire Blais détendue de Key West, qui rit, a le sens de l’humour, et la Marie-Claire Blais en représentation, réservée, timide. Chose certaine, elle protège son intimité et son univers intérieur. »

Fin avril, Marie-Claire Blais rentre au Québec avec son nouveau roman, Dans la foudre et la lumière (Boréal). Au bout du fil, l’inquiétude perce dans sa voix: « Le plus difficile, c’est de laisser aller le livre, après six années de travail… » On croirait entendre une jeune écrivaine à ses débuts.

Dans la foudre et la lumière est le 19e roman de Marie-Claire Blais, son 32e livre! Son oeuvre (romans, poésie et théâtre) est traduite dans une vingtaine de langues et lui a valu autant de prix, ici et à l’étranger, depuis le Médicis, à 26 ans, pour Une saison dans la vie d’Emmanuel. Un livre à propos duquel l’auteur Claude Mauriac écrivait, dans Le Figaro: « C’est l’explosion d’une telle accumulation de forces que nous en demeurons étourdis… Le génie est là. »

À 60 ans et des poussières, la romancière n’a rien perdu de sa très grande humilité. Elle parle rarement au « je ». La plupart de ses phrases commencent plutôt par « nous ». « Nous ne sommes à l’abri d’aucune menace; nous vivons dans un monde précaire, malgré la volupté. »

Son plus récent roman nousfait pénétrer en enfer: des enfants commettent des crimes à six ans, des adolescents tuent leurs amis pour une montre. Massacres dans les écoles, bandes rivales dans les rues, haine raciale, où s’arrêtera cette violence? Et comment juger ces enfants qui n’ont même pas conscience de la portée de leurs gestes?

« Ce sont des voix de notre temps qu’on entend dans mon livre. Des voix qu’on entend tous les jours, à la radio, à la télévision. Tout cela est vite repoussé dans l’inconscient de la société. La plupart du temps, dans les médias, quand on entend parler des jeunes criminels, ça dure un moment, jusqu’à ce qu’ils soient enfermés en prison ou ailleurs. Ensuite, on ne sait plus rien d’eux. Mais ces êtres-là survivent malgré l’horreur qu’ils portent en eux… »

Marie-Claire Blais s’est toujours préoccupée du sort des enfants, des femmes, des homosexuels, des minorités noires, des opprimés, marginaux et insoumis de toutes sortes. Depuis son premier roman, La Belle Bête, écrit à 17 ans et publié en 1959, on pourrait lire son oeuvre comme une longue plainte au nom des laissés-pour-compte de la société.

« Marie-Claire est une indomptée, explique Nicole Brossard. Son oeuvre est traversée par une révolte permanente qui travaille en sourdine contre l’injustice et la douleur. Dans l’écriture, elle cherche à faire en sorte que les êtres blessés voient la lumière. Et dans la vie, elle a la même compassion envers ceux qui souffrent. »

Sheila Fishman, qui fréquente Marie-Claire Blais depuis 25 ans et qui a traduit en anglais trois de ses romans, dont Soifs, dit la même chose: « Jamais Marie-Claire ne banalise la souffrance. C’est assez rare dans notre littérature contemporaine. »

« Elle a toujours été une espèce d’éponge des souffrances des autres et des âmes perdues », convient l’écrivain Michel Tremblay. L’auteur des Chroniques du Plateau Mont-Royal précise que c’est elle qui l’a incité à se réfugier à Key West, où vivent des centaines d’artistes et d’écrivains venus d’ailleurs, où plane le fantôme de Hemingway et où Marie-Claire Blais a autrefois croisé Tennessee Williams. Mais, si Tremblay se coupe du monde quand il est là-bas, elle a une vie sociale très intense: « C’est un oiseau de nuit. » Nicole Brossard ajoute que la nuit lui sert à rencontrer des gens qui deviendront ses personnages.

Curieuse des autres, Marie-Claire Blais est toutefois très secrète. « Même après 40 ans d’amitié, je ne la comprends pas », dit l’artiste et écrivaine d’origine américaine Mary Meigs, aujourd’hui âgée de 82 ans. Elle a connu Marie-Claire Blais en 1963, aux États-Unis.

Mary Meigs a illustré plusieurs livres de la romancière publiés en éditions à tirage limité, dont Une saison dans la vie d’Emmanuel. Sa maison de Westmount est garnie de portraits, de toiles et de sculptures, signés de sa main, représentant son amie. « Je voulais capturer sa véritable image. Je voulais rendre son sourire merveilleux et très soudain. C’était tellement difficile, ça m’échappait tout le temps. Marie-Claire est restée un mystère pour moi. » Elle conclut: « C’est le propre des grands artistes d’être secrets, non? C’est dans cette part de mystère et dans son tourment intérieur que Marie-Claire puise son génie. »

Michel Tremblay insiste quand même pour dire que le côté sauvage de l’écrivaine a disparu avec le temps. « Avant, elle se cachait derrière son toupet à la télé. Elle se cachait derrière ses vêtements aussi. C’était une jeune fille voûtée. Maintenant, elle se tient droit. Elle a changé. »

D’après le critique littéraire Jacques Allard, quelque chose a aussi changé au fil des ans dans l’oeuvre de Marie-Claire Blais. « On sent une plus grande sérénité dans ses livres récents. Dans Soifs, il y a une lumière incroyable, malgré la noirceur. » Il note cependant qu’il y a toujours eu des éclaircies dans ses romans. Avec des avancées vers le surréalisme et le fantastique. Sans compter l’humour, qui traverse Une saison…, par exemple. Pour ce professeur de littérature de l’UQAM, « le problème est qu’on n’a retenu que les accusations de misérabilisme contre ses livres dans les années 60. En fait, Marie-Claire Blais n’a pas cessé de faire le procès de la vieille civilisation canadienne-française, le procès de ce qu’on était, et qu’on a toujours refusé de voir. »

Aux yeux de Michel Tremblay, c’est justement ce qui fait la force de Marie-Claire Blais. « Son oeuvre, c’est un rappel, depuis 40 ans, qu’on peut décrire un pays sans faire de concession sur ses défauts. »

Pour un jeune auteur comme Gaétan Soucy, Marie-Claire Blais reste un modèle: « Elle est l’écrivain de nos cauchemars. Elle a visité tellement de choses à l’intérieur de notre âme collective qu’on ne peut que revisiter ce qu’elle a visité. » Les critiques ont d’ailleurs comparé le plus récent roman tant acclamé de Gaétan Soucy, La petite fille qui aimait trop les allumettes, à Une saison…

Dans Parcours d’un écrivain (1993), où elle revient sur ses jeunes années, Marie-Claire Blais confie que plusieurs éditeurs ont refusé le manuscrit d’Une saison… avant qu’il soit publié par Jacques Hébert, aux Éditions du Jour. À propos des éditeurs québécois, elle écrit qu' »ils sont gênés peut-être par l’évocation d’une société opprimée et oppressante, ou retrouvent une noirceur dont le souvenir est encore une blessure ».

C’est aux États-Unis que Marie-Claire Blais a rédigé Une saison… À 23 ans, cette jeune femme originaire d’un milieu modeste de Québec était partie vivre à Cambridge, pour écrire. Elle avait obtenu une bourse de la Fondation Guggenheim grâce au soutien du critique américain Edmund Wilson, qui l’avait prise sous son aile. Autodidacte – elle n’a suivi que quelques cours du soirà l’Université Laval -, elle avait déjà publié trois romans.

Dans son « déménagement américain », en juin 1963, Marie-Claire Blais n’apporte que quelques objets indispensables: une table de jeu, pliante et austère, une radio en plastique rose et une machine à écrire portative. Elle habite un sous-sol, en plein quartier noir. Elle lit les grands écrivains noirs américains James Baldwin et Richard Wright, et « prend conscience de la plus honteuse répression de l’histoire ».

Sur sa table de jeu, elle fait de nombreuses tentatives d’écriture. Elle entreprend une « étude romancée sur les rapports délicats entre l’homme et la femme ». Elle abandonne. Se consacre ensuite à un roman sur les différences sociales, qui deviendra, en 1968, Les Manuscrits de Pauline Archange. Elle quitte sa table et son sous-sol, envahie par un sentiment d’impuissance. « Il est difficile de croire, avec le besoin que j’ai de m’en distraire, dit-elle dans Parcours d’un écrivain, que je serai un jour captive de cet art, l’écriture, qui est celui de l’illumination dans le chaos. »

Hiver 1963. Elle commence Une saison… Entreprise difficile, comme en témoigne son Parcours…: « On dirait que tout me résiste, que je ne peux rien accomplir de bien; l’argent de la bourse a été épuisé; écrire l’histoire de Jean Le Maigre me rend chancelante. » C’est à Welfleet, près de Cape Cod, qu’elle terminera le roman, qui lui vaudra une reconnaissance internationale. « Je vivais avec l’écrivaine Barbara Deming, explique Mary Meigs. Nous avions deux maisons, une rouge et une jaune. Marie-Claire a pu travailler dans la maison jaune et être seule. C’est là qu’elle a créé Une saison… Elle l’a écrit très, très vite. »

Une saison dans la vie d’Emmanuel paraît en 1965. Une année qui fait date dans l’histoire de la littérature au Québec: Hubert Aquin publie Prochain Épisode, Gérard Bessette, L’Incubation, et Jacques Ferron, La Nuit. Jacques Allard parle du « fameux quatuor de 1965 ». « Le roman francophone fait alors sa première synthèse des formes expérimentées depuis Proust et Joyce en passant par le nouveau roman français », écrit-il dans Le Roman québécois.

« Marie-Claire Blais est un précurseur; elle a contribué à constituer la véritable modernité au Québec », résume Nicole Brossard. Mais l’admiration qu’on lui voue a aussi des retombées du côté canadien-anglais. La romancière Margaret Atwood, récipiendaire du prestigieux Booker Prize 2000, à Londres, signait la préface de l’édition anglaise d’Un joualonais sa joualonie, de Marie-Claire Blais, en 1976. « Marie-Claire Blais est sans doute l’écrivain québécois le mieux connu à l’extérieur du Québec », affirmait-elle. Dans une entrevue à L’actualité, il y a quelques années, elle confiait: « C’est Marie-Claire Blais qui m’a montré qu’on pouvait être une femme, canadienne, et devenir écrivain. »

L’épopée américaine de Marie-Claire Blais aura duré sept ans. Le temps de publier huit livres (romans, recueils de poésie, théâtre…), le temps aussi de goûter au flower power, d’expérimenter la révolution sexuelle et d’assister aux manifs contre la guerre du Viêt Nam. Marie-Claire Blais vit ensuite en France. Ce n’est qu’au milieu des années 70 qu’elle rentre au Québec. Mais très tôt, elle commence à se réfugier périodiquement à Key West pour écrire.

« Je crois que, lorsque nous écrivons loin de chez nous, nous éprouvons beaucoup de liberté », m’a-t-elle dit à Key West. « Et puis, il y a le fait qu’à Cape Cod comme ici il y avait une communauté d’artistes. J’ai toujours été attirée par ce genre de vie. »

Dans Parcours d’un écrivain, Marie-Claire Blais parle de son admiration pour Mary Meigs et Barbara Deming, dont elle découvre le mode de vie dans les années 60. « Je crois ne pouvoir rien imaginer de plus beau, de plus noble, que cette sorte de liberté où chacune s’absorbe avec passion et ferveur, avec toute la fougue de son individualisme, dans la fièvre de la création. » Elle ajoute: « La façon de penser, d’être, de Barbara et de Mary, en femmes indépendantes, prouvant qu’elles peuvent vivre sans homme, est plus que progressiste; pour ceux qui les entourent, c’est une provocation qui choque. »

Dans Les Nuits de l’underground (1978), Marie-Claire Blais explore l’amour entre femmes. Nicole Brossard se souvient que la première fois qu’elle l’a rencontrée, c’était dans un bar lesbien, à Montréal, en 1975. « Elle était entourée de femmes, des femmes qui allaient devenir des personnages des Nuits de l’underground. »

Marie-Claire Blais a toujours refusé d’être cataloguée. Nicole Brossard, qui n’a jamais caché son homosexualité, explique: « Pour elle, et c’est vrai dans son oeuvre, les femmes, comme les homosexuels, hommes ou femmes, font partie de l’humanité exploitée et blessée. »

« Elle n’aime pas les étiquettes, rajoute Mary Meigs. Moi, j’ai été très publique dans mon affirmation lesbienne. Pas elle. Elle ne se voit pas comme une écrivaine lesbienne et elle ne l’est pas. Elle fait partie du groupe des écrivains et des écrivaines. C’est sa seule cause. »

L’écriture, une cause, pour Marie-Claire Blais?

« C’est ma vie. »

Ce qui fait qu’elle persévère, malgré tout?

« L’écriture est la plus grande urgence de ma vie. Écrire a toujours été impérieux, dès mon très jeune âge. Pour moi, l’écriture n’est pas une évasion. Je ne peux pas m’évader quand j’écris. » Six ans pour créer Soifs, six autres pour Dans la foudre et la lumière… « Ce sont des livres très durs à écrire, des livres sans repos. »

Sans repos, oui. C’est vrai aussi pour le lecteur. Soifs et Dans la foudre…, construits comme un enchevêtrement de monologues intérieurs, ne sont pas faciles à lire. L’auteur en convient. « Un lecteur, ça se développe au fil des années. On ne peut pas lui demander de lire Soifs de la même façon qu’il lit un livre charmant. On peut lui demander de prendre son temps, ou de prendre peu de temps, de le lire dans un souffle et d’y revenir. »

Pas faciles à lire, pas faciles à traduire non plus. Sheila Fishman, traductrice d’une centaine de romans québécois, en sait quelque chose. Soifs a représenté tout un défi: la première phrase se termine à la page neuf! « Mais surtout, il a fallu que je trouve une façon, en anglais, de parler de cette violence sourde, de cette noirceur, de cette lumière aussi… Il fallait que je trouve une langue équivalente à la sienne pour m’assurer que ce n’était ni sensationnaliste ni mièvre. »

La cinéaste Paule Baillargeon voulait adapter Visions d’Anna. Téléfilm Canada a refusé son projet. « J’ai soumis un document de 35 pages à partir de ce roman exceptionnel paru en 1982, qui était visionnaire par rapport à notre époque. Les fonctionnaires de Téléfilm ne m’ont pas dit pourquoi ça ne passait pas. Mais Visions d’Anna décrit un monde dur. Les gens ont peur de ça. Il ne faut rien brasser. »

Paule Baillargeon admet que Marie-Claire Blais n’a pas une écriture qui s’adresse à tout le monde. « C’est la qualité qui importe. Toute sa vie, Marguerite Duras a écrit pour un petit public, avant d’obtenir le Goncourt à 70 ans et de vendre des millions de livres. Peu importe le succès immédiat. Marie-Claire Blais est une auteur qui va rester. »

« C’est une grande écrivaine, dit Jacques Allard. Après avoir fait le procès de la société québécoise, elle fait aujourd’hui celui de toute la société occidentale. On lui a rapidement donné tous les honneurs, on lui a rapidement adressé tous les reproches; qu’est-ce qu’on peut lui présenter maintenant? Pourquoi pas un prix Nobel? »

Sheila Fishman renchérit: « Maintenant, c’est trop tard pour Anne Hébert. On pourrait au moins proposer la candidature de Marie-Claire Blais pour le Nobel. Ce serait un hommage à son écriture. Ce serait aussi un honneur pour tout le Québec et pour le Canada au complet! »

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