Marie-Thérèse Fortin, impératrice

On l’imagine collier de perles et échine droite ; on la découvre drôle, pleine de grâce, à la fois libre et bourgeoise, vamp et mamma. Une actrice (Barbara dans Les hauts et les bas de Sophie Paquin ; Gisèle dans Les grandes chaleurs). Directrice artistique du Théâtre d’Aujourd’hui, Marie-Thérèse Fortin produit des spectacles qui n’insultent pas l’intelligence. Récemment, elle y mettait en scène Sylvie Drapeau, magistrale, dans La liste. On la verra bientôt, avec un aréopage féminin de haute tenue (Guylaine Tremblay, Maude Guérin, Janine Sutto), dans Belles-sœurs, théâtre musical de René Richard Cyr et Daniel Bélanger, d’après la pièce de Tremblay, évidemment, le plus bouleversant party de collage de timbres-primes de l’histoire du théâtre.

Marie-Thérèse Fortin, impératrice
Photo : Jocelyn Michel

Passer d’Élisabeth Ire d’Angle­terre (sur la scène du TNM, en 2008) à la « ménagère » Germaine Lauzon, cela tient du grand écart, non ?

– Toutes les actrices rêvent de jouer un personnage de Tremblay, comme elles rêvent de jouer Andromaque ou une reine de Shakespeare. De Tremblay, j’ai déjà interprété Pierrette dans Les belles-sœurs et Mireille dans Messe solennelle pour une pleine lune d’été, au Trident, à Québec. Pour la production qui nous occupe, le choix de René Richard Cyr de me confier le rôle de Germaine peut sembler inattendu et, du coup, très excitant.

En mettant en musique l’une des pièces fondatrices de la dramaturgie québécoise, n’y a-t-il pas un danger de « spectaculariser » le drame intime de ces 15 femmes ?

– On se tient plus près du théâtre musical de Brecht que du clinquant de Broadway. Ce sont les personnages qui chantent, pas Marie-Thérèse Fortin qui vient pousser sa « toune ». Cela dit, on veut quand même être bonnes et faire honneur au travail de Daniel Bélanger, qui s’est inspiré du son Motown, un mélange de soul et de rhythm and blues. La pièce, constituée de solos, de duos et de quatuors, et la langue de Tremblay, particulièrement percussive dans cette œuvre, se prêtaient bien à un traitement musical.

Vous qui avez consacré un tour de chant à Barbara connaissez la force des chansons. Qu’en est-il de celles de Belles-sœurs ?

– Elles grandissent la pièce, si cela se peut. Quand Rose Ouimet, par exemple, chante « Tous les matins que l’bonyeu amène / Y s’réveille avant moé, pis y attend » (« Maudit cul »), sa partition inscrit à jamais dans le temps ces femmes d’une époque pas si éloignée, campée dans un Québec qui a réellement existé, même si les nouvelles générations ont du mal à le croire. Mon fils de 16 ans, qui a étudié la pièce à l’école, ne comprend pas l’influence qu’elle a pu avoir. Il comprendra, j’espère, en voyant le spectacle.

Le livret prend-il des libertés avec la pièce qui l’a inspiré ?

– René Richard Cyr a élagué, mais n’a rien ajouté, il n’a pas touché à la structure. Ce qui ressort dans cette version musicale, c’est peut-être moins l’histoire de chacune des femmes que la dynamique entre elles face au million de timbres tombant au milieu de la cuisine de Germaine, qui du coup s’imagine qu’elle va pouvoir s’acheter le bonheur.

Bien des gens attendaient cette « re-création » des Belles-sœurs au Théâtre du Rideau Vert, où la pièce est née, en 1968, plutôt qu’au Théâtre d’Aujourd’hui, qui ne devrait pas se vouer au théâtre d’aujour­d’hui, justement ?

– Le mandat du théâtre est de soutenir la création québécoise et les écritures contemporaines, mais il se doit également d’être le porte-flambeau du répertoire. Rappelons que la lecture publique de la pièce, organisée par le Centre des auteurs dramatiques, s’est tenue en mars 1968 au Théâtre d’Aujourd’hui, qui venait tout juste d’être fondé. Cela tisse un lien.

Quels sont les critères qui président au choix des textes que vous présentez ?

– Je recherche les histoires fortes qui secouent les évidences, les écritures exigeantes, un ébran­lement. J’aime penser que la pièce que je choisis de monter ne pourrait l’être ailleurs qu’au Théâtre d’Aujourd’hui.

Comment va le théâtre depuis que vous en avez pris la direc­tion artistique, en 2004 ?

– Les saisons vont bien, les gens viennent, je ne dois pas être complètement dans le champ, même si le doute ne me lâche jamais. Suis-je la meil­leure personne pour occuper ce poste ? Je ne suis pas une penseuse ni une théoricienne. Ce que je sais des textes, ce sont mes 25 ans de métier qui me l’ont appris. Mais je suis sûre d’une chose : j’aime générer des projets et bâtir les équipes qui y travailleront.

Ce travail de direction n’empiète-t-il pas sur votre carrière d’actrice ?

– Les rôles se font plus rares pour les femmes de 50 ans. C’est la première fois que je joue dans ce théâtre depuis que je le dirige ; on ne m’accusera pas d’avoir abusé de ma fonction. Je suis venue à la direction artistique pour ne plus dépendre seulement du regard des autres. Ce qui m’a attirée au Théâtre d’Aujour­d’hui quand on m’a proposé le poste, c’était de créer avec des auteurs vivants, alors qu’au Trident, où j’ai aussi assumé la direction artistique [de 1998 à 2003], je travaillais surtout avec des morts ! Y a pas à dire, l’échange est plus vivifiant !

Belles-sœurs, Théâtre d’Aujour­d’hui, à Montréal, du 29 mars au 1er mai, 514 282-3900 ; salle Rolland-Brunelle (Centre culturel de Joliette) du 25 juin au 4 sept., 450 759-6202.