Martha et moi

J’ai trouvé ma première lettre de Martha entre un relevé de carte de crédit et une facture d’Hydro-Québec, par un petit matin frisquet de janvier.

Je suis l’un des quelque 35 000 lecteurs qui, deux fois par mois, tout au long de l’année 2009, recevront une lettre « personnalisée » de cette femme de 62 ans née de l’imaginaire de la romancière Marie Laberge. Je me suis d’ailleurs déjà attaché à ma nouvelle correspondante. Je ne suis pas dupe de l’aspect « personnalisé » de la lettre. À part le « cher Pierre » et la police de caractères qui imite l’écriture cursive, il n’y a rien de personnalisé là-dedans. J’attends tout de même désormais des nouvelles de cette femme touchante qui, pour la première fois depuis plus de 40 ans, se retrouve seule à la maison, au lendemain du départ de la dernière de ses filles.

Au moment d’annoncer ce projet original, Marie Laberge a expliqué qu’elle avait toujours entretenu une relation quasi intime avec ses lecteurs et lectrices, et que cette aventure lui permettrait d’approfondir ce lien. L’idée de ce feuilleton épistolaire lui est venue, a-t-elle raconté, quand elle a pris conscience du bonheur qu’elle procurait à tous les amis et parents à qui elle adressait une carte postale ou une lettre lorsqu’elle était en voyage.

Certains libraires ont pesté contre cette initiative. On les comprend aisément. Un roman de Marie Laberge génère une manne pour eux. Si la romancière avait raconté les aventures de Martha dans un livre traditionnel, les lectrices le féminin l’emporte sur le masculin quand il s’agit de lire des romans se seraient probablement bousculées dans les librairies. Ces clientes repartent souvent avec d’autres romans, d’auteurs moins connus, à la grande joie des libraires et éditeurs. Les écrivains aimés d’un large public, comme Marie Laberge, deviennent avec le temps des locomotives pour leurs pairs moins populaires.

Le projet de feuilleton épistolaire venait du coeur, assure l’écrivaine. Elle voulait offrir un cadeau à tous ces gens solitaires qui ne reçoivent par la poste que des factures. Elle ne voulait pas court-circuiter la chaîne du livre.

Il reste qu’elle empochera plus de 35 000 fois 33 $ (le coût d’un abonnement au feuilleton). Même si elle a dû embaucher de nombreux sous-traitants pour la soutenir dans cette entreprise, elle échappe tout de même à la traditionnelle répartition du fruit de la vente des livres. En règle générale, la part des ventes des différents acteurs de la chaîne du livre va comme suit : 40 % au libraire, 17 % au distributeur, 20 % à l’imprimeur, 13 % à l’éditeur et 10 % à l’auteur. Pour un roman qui se vend 10 $, le libraire reçoit 4 $, le distributeur 1,70 $, l’imprimeur 2 $, l’éditeur 1,30 $. Et l’auteur, celui qui est à l’origine de tout et qui a sué sang et eau ? 1 $…

Comment blâmer un auteur, dans ce contexte, de chercher de nouvelles façons d’atteindre ses lecteurs, que ce soit par Internet ou par la poste traditionnelle ? Pour survivre dans un monde où la littérature occupe de moins en moins de place, il faut à la fois savoir conter et savoir compter.

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